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Mao encombrant, indéboulonnable

mao invité
Jean-Philippe Béjà, directeur de recherche émérite au CNRS/CERI et spécialiste de la vie politique chinoise, est l'invité du JT de TV5MONDE.
Interview d'Isabelle Malivoir

Billets de banque à son effigie, portrait géant à Pékin place Tiananmen, où repose son corps embaumé... 40 ans après sa mort, Mao Tsé-toung reste indéboulonnable en Chine, même si son héritage demeure embarrassant à gérer pour le Parti communiste chinois.

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Mao est "à la fois le Lénine et le Staline du PCC", déclare Frank Dikötter, spécialiste de la période maoïste à l'Université de Hong Kong. "Comme Lénine, il a porté le Parti communiste au pouvoir. Comme Staline, il a commis d'effroyables crimes contre l'humanité."

Cap sur un paradis socialiste

Fils d'un agriculteur aisé, Mao ambitionnait de transformer son pays en un paradis socialiste, un rêve pour lequel il n'a reculé devant rien. Cofondateur du PCC (Parti communiste chinois) en 1921, il arrivera au pouvoir vingt-huit ans plus tard, après avoir combattu les Japonais et vaincu l'armée gouvernementale chinoise. Le 1er octobre 1949, il proclame l'avènement de la République populaire, en face de la place Tiananmen.

Lire notre article : De Montargis à Pékin, le grand bond en avant

Mais les exactions n'ont pas tardé. Obsédé par la traque des "contre-révolutionnaires", Mao ordonne de multiples purges, qui font des centaines de milliers de victimes. A la fin des années 1950, son "Grand bond en avant", campagne économique aux objectifs irréalistes, lamine l'agriculture et provoque une famine décimant des dizaines de millions de Chinois.

Durant la décennie précédant sa mort, il lance et entretient la Révolution culturelle (1966-1976), débauche de violence physique et psychologique qui ébranle le PCC et traumatise durablement le pays.

Affiche pour la révolution culturelle prolétarienne
Affiche pour la révolution culturelle prolétarienne
©Larousse


Le "Grand timonier" décédé, le PCC sera prompt à dresser son bilan, considérant dans une résolution longue de 23 000 mots qu'il fut "un grand marxiste et un grand révolutionnaire, stratège et théoricien prolétarien" mais qui a commis de "graves erreurs". "Le plus important, ce sont ses réussites. Ensuite viennent ses erreurs", avait cependant conclu le Parti à l'époque, une position "qui n'a pas vraiment changé", en dépit des réformes entreprises par son successeur Deng Xiaoping, qui ont profondément transformé la Chine, estime Frank Dikötter. "Vous ne pouvez pas vraiment évoquer la crédibilité, la réputation et l'image de Mao sans saper les fondations du Parti communiste chinois."

Amnésie

L'actuel président chinois Xi Jinping, dirigeant le plus puissant depuis l'ex-Grand timonier, dénonce tout à la fois le "nihilisme historique" et le "néo-libéralisme", avertissement implicite aux idolâtres comme aux détracteurs de la période maoïste. "On constate une amnésie, suscitée par le pouvoir, sur le bilan réel de Mao", estime Fei-Ling Wang, spécialiste de la Chine au Georgia Institute of Technology.

Toute critique frontale reste un périlleux exercice : en 2015, un présentateur de la télévision publique a été suspendu après la diffusion d'une vidéo le montrant interprétant une chanson ridiculisant Mao lors d'une soirée privée. A l'inverse, louer l'idéologie maoïste est un moyen pour certains de critiquer la voie capitaliste empruntée par l'économie chinoise. "Les citoyens, les artistes et les militants doivent constamment naviguer au gré des frontières floues de ce qui est politiquement acceptable", estime Jessica Chen Weiss, spécialiste de la politique chinoise à l'Université Cornell de New York.

► Lire notre article : Ai Weiwei, l'artiste activiste gêne-t-il vraiment le pouvoir ?

Un héritage subjectif

L'héritage de Mao reste très subjectif, souligne Jeff Wasserstrom, historien auteur d'un ouvrage sur la Chine moderne. Un ouvrier au chômage est plus enclin à idéaliser "le Mao héroïque des années 1950, parlant des paysans comme des 'maîtres' naturels de la société et promettant aux hommes comme lui des emplois à vie", explique-t-il. A l'inverse, les victimes de la Révolution culturelle le considèrent volontiers comme "un personnage sénile coupable de mauvaises décisions ayant plongé la Chine dans le chaos".

"Plus fort que Jésus"

Certains Chinois conservent cependant une sincère vénération pour Mao, parfois considéré comme un demi-dieu, explique Li Yaxing, professeure de "pensée Mao Tsé-toung" à l'Université de Xiangtan, dans la ville natale de l'ex-dirigeant. "Personne n'est parfait. La Révolution culturelle fut une erreur commise sur la chemin vers le socialisme aux caractéristiques chinoises", déclare-t-elle. A l'époque, le monde connaissait peu de personnages dotés d'une telle aura, selon Li Yaxing : "Même Jésus ne jouissait pas d'une aussi grande réputation." 
 

Portrait de Mao place Tienanmen ce 9 septembre 2016.
Portrait de Mao place Tienanmen ce 9 septembre 2016.
©capture d'écran

Pour Frank Dikötter, la relation entre les dirigeants chinois actuels et Mao repose davantage sur des considérations personnelles que sur le respect. Pour eux, le chaos de la période maoïste est comme un secret de famille: "La plupart des dirigeants et leurs familles étaient impliqués à l'époque, y compris la famille de Xi Jinping", déclare-t-il. "Tous les membres du Parti ont intérêt à ce qu'il n'y ait pas de réelle analyse de l'histoire", ajoute-t-il. "Tous ont intérêt à s'assurer que le portrait de Mao reste bien accroché" place Tiananmen.

Hommages 

Ce 9 septembre, des milliers de Chinois ont défilé devant la momie de Mao Tsé-toung pour rendre hommage au fondateur de la République populaire au 40e anniversaire de sa mort, une ferveur qui contraste avec le silence du pouvoir et des médias officiels, signe de la gêne entourant l'histoire du "Grand timonier".

Posters de Mao en vente près de la place Tienanmen Pékin ce 9 septembre 2016. 
Posters de Mao en vente près de la place Tienanmen Pékin ce 9 septembre 2016. 
©AP/Andy Wong

Comme tous les jours, la foule se presse devant le mausolée situé place Tiananmen, centre de Pékin et cœur politique de la Chine. Mais ce vendredi, il faut attendre plus de deux heures en plein soleil pour pénétrer dans l'immense bâtiment, avant de passer quelques secondes à côté de la dépouille du dictateur, revêtu du célèbre costume gris auquel il a donné son nom.

Nostalgie

Seule la version anglaise du très nationaliste Global Times en profitait pour dénoncer "le portrait communément fait à l'étranger de Mao, présenté sous les traits d'un dirigeant impitoyable qui a plongé la Chine dans le chaos". "Le gouvernement chinois préserve son héritage positif et son rôle indélébile dans l'histoire du Parti communiste chinois", se félicitait le quotidien. Avec un avertissement toutefois en direction de ceux "qui le révèrent comme un dieu et tentent d'effacer tous ses torts".

Devant le mausolée, tout en appelant un étranger de passage à étudier "la pensée Mao Tsé-toung", deux vieux Pékinois assurent garder la nostalgie des années Mao, critiquant par contraste l'époque actuelle, dominée par l'argent. Les deux hommes s'interrompent à l'arrivée de Mao Xinyu, petit-fils du dictateur et général de l'armée chinoise, qui monte à 46 ans les marches du mausolée afin de rendre hommage à son grand-père, sous les cris de la foule qui tente de le prendre en photo. Corpulent, l'homme ne manque pas de ressembler à son illustre aïeul.
 

Aujourd'hui, il n'y en a plus que pour l'argent
Monsieur Wang

"Matériellement, la vie s'est améliorée au cours des 40 dernières années", reconnaît une touriste venue de Shenzhen. "Mais on ne trouve plus nulle part l'honnêteté et l'humanité de l'ère maoïste", estime-t-elle. "Les gens ne pensent qu'à eux".

Pour monsieur Wang, un homme d'âge mûr, "la vie serait certainement meilleure" si Mao était toujours en vie. Même s'il n'était pas Dieu, "c'était un grand homme", assure M. Wang, qui se souvient que lorsqu'il était jeune ouvrier, les visites chez le médecin étaient gratuites, les rares cas de corruption étaient sévèrement punis et on ne fermait pas sa porte le soir.

"Aujourd'hui, il n'y en a plus que pour l'argent", déplore-t-il.