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6 mois après le vote du Brexit, où en est-on ?

Londres ne connaîtra probablement pas le crépuscule économique annoncé… (AP Photo/Alastair Grant)

La sortie de la Grande Bretagne de l'Union européenne, si elle n'a pas été encore actée juridiquement, a déjà des effets économiques. Mais lesquels ? Éclairage sur le "désastre économique" post-Brexit annoncé… qui n'arrive pas.

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Et si, en fin de compte — malgré les commentaires alarmistes — une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne ne créait pas de remous particuliers ? Voire, offrait une dynamique à l'économie ? C'est cette question que nous posions à Catherine Mathieu, économiste à l’OFCE, spécialiste du Royaume-Uni et des questions européennes, quelques jours avant le Brexit, alors que le référendum n'avait pas encore eu lieu (lire : Brexit : quelles conséquences pour l'Union européenne et la Grande Bretagne ?). Ses réponses de l'époque se révèlent aujourd'hui particulièrement perspicaces, puisque la catastrophe, que la plupart des commentateurs annonçaient, n'a pas eu lieu, comme la spécialiste le supputait.

La livre est dévaluée, et c'est une bonne chose !

La livre sterling a été surévaluée depuis l'introduction de l'euro, ce qui a affecté les performances économiques du Royaume-Uni, particulièrement en 2015 avec une balance commerciale extérieure au plus bas. L'annonce de la sortie de l'Union européenne a donc fait réagir les marchés financiers et une chute du cours de la monnaie britannique s'en est suivie. Depuis le Brexit, la livre est donc passée de 1,40€ à 1,10€, pour revenir aujourd'hui à 1,18€. Il faut savoir qu'en moyenne elle se situait à entre 1,40€ et 1,60€ depuis 2002, mais qu'au plus fort de la crise des subprimes, elle était tombée à… 1,09€, pour remonter à 1,40€ en 2015 (voir le tableau des cours Livre/Euro de l'Insee depuis 1999).
(AP Photo/Kirsty Wigglesworth)

Cette dévalutaion post-Brexit de la monnaie britannique est donc un ajustement qui reflète mieux sa valeur réelle et crée de nouvelles dynamiques économiques pour le Royaume-Uni. Les achats de produits de luxe sont en hausse significative, sous la pression de touristes Européens et Américains qui se rendent à Londres pour faire des bonnes affaires : le taux de change actuel gonfle le pouvoir d'achat des détenteurs d'euros et de dollars. Les exportations du Royaume-Uni sont dopées depuis le Brexit, comme le soulignait le magazine Les Echos cet été :
"Les commandes à l'exportation du secteur manufacturier ont atteint en août leur plus haut niveau depuis deux ans."
 
Les annonces d'une crise inflationniste (hausse des prix) sans précédent causée par la dévaluation de la monnaie restent lettre morte : l'inflation britannique est passée de 0,5% à 0,6%, un taux encore très bas. Surtout quand on sait, comme le rappelait Catherine Mathieu "que la La Banque centrale est censée normalement maintenir  l’inflation à 2% (…)." Une inflation à 2% en Grande-Bretagne ne pourrait qu'être une bonne nouvelle après des années de crise déflationniste, permettant entre autres une hausse des salaires et des recettes fiscales de l'Etat.

Brexit doux ou Brexit fort ?

Les prévisions d'une catastrophe économique causée par un ouragan des marchés financiers en panique, doublée d'un écroulement monétaire sans précédent, générant une inflation délirante se sont révélées erronées. Les esprits chagrins verront dans ces annonces — à posteriori — une tentative d'installer la peur dans les esprits pour inciter au vote du "Remain" (rester dans l'Union). Les autres peuvent envisager que si la catastrophe n'a pas encore eu lieu, c'est parce que la sortie effective du Royaume-Uni n'est pas encore actée.
Les ventes de sacs de luxe ont doublé à Londres depuis la dévaluation de la livre sterling, achetés principalement par des Européens et des Américains (AP Photo/Frank Augstein)
De nouvelles prévisions continuent donc d'être lancées, laissant envisager une crise économique majeur outre-manche, avec une explosion du chômage et une perte de PIB sans commune mesure dans les prochaines années. Cette perspective n'est pas partagée par l'économiste de l'OFCE Catherine Mathieu, qui comme dans le cas de l'inflation mesurée et de la dévaluation durable de la livre mais sans conséquences négatives, estime qu'à la suite d'un Brexit acté juridiquement, "à très court terme, très  vite, l’Union européenne et le Royaume-Uni se mettraient d’accord pour qu’on puisse poursuivre les activités telles qu’elles ont lieu aujourd’hui.  Les deux zones sont très intégrées sur le plan des échanges commerciaux et financiers, et tout le monde a intérêt à continuer à commercer. On continuerait donc à faire ce que souhaite le Royaume-Uni dans l’Union européenne, c’est-à-dire faire partie d’un libre marché, d’échanger sans barrière douanières."

Ce principe pourrait être surnommé le "Brexit doux", sorte de pendant à un "Brexit dur" qui lui, se débarrasserait de tous les accords européens, et acterait une sortie complète du Royaume-Uni du marché unique. Cette dernière option semble très improbable tant du côté britannique — qui a tout à perdre dans ce cas de figure — que du côté des instances européennes qui n'ont pas intérêt à écarter ce partenaire économique clef.

Catherine Mathieu résume la nécessité d'un "Brexit doux" pour les deux parties — afin de conserver un maximum d'accords économiques — de la façon suivante : "Ce scénario [de Brexit doux, ndlr] se base sur le fait que compte tenu des liens économiques des deux côtés de la Manche, on aura intérêt à conserver ce libre marché pour le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni a un projet, celui d’être dans une Union uniquement du marché unique ".

Une nouvelle ère ?

La "zone de turbulence" que la sortie effective du Royaume-Uni de l'Union européenne pourrait créer n'a pas vocation à durer indéfiniment. Ni être obligatoirement très forte. Les scénarios décrivant un écroulement économique britanniques sont tous basés sur une sortie complète des accords européens, avec des désinvestissements massifs, des pertes de recettes fiscales records amenant une récession, un chômage massif. Pour autant, ces scénarios n'ont jamais vu venir la hausse de la balance commerciale, ni l'accord de l'OPEP sur l'augmentation du prix du pétrole qui va avantager le Royaume-Uni, ou imaginé des investissements étrangers qui se stabilisent, voire en hausse dans certains secteurs.

 
La première ministre britannique, Theresa May lance un grand plan de relance industriel. Les investisseurs applaudissent.(AP Photo/Matt Dunham)
Theresa May, la première ministre britannique a annoncé une date de sortie effective de l'Union européenne : mars 2017. Des négociations vont bien entendu avoir lieu d'ici là entre Londres et Bruxelles, mais avec, entre temps, un plan de relance industriel — que Theresa May compte mettre en œuvre dans les prochains mois— qui a déjà eu des effets très positifs sur les investissements.

Une nouvelle ère économique est-elle en train de s'ouvrir au Royaume-uni ? C'est fort probable. L'économiste de l'OFCE, Catherine Mathieu avait d'ailleurs parfaitement anticipé l'après référendum, et si ses anticipations se révèlent justes pour "l'après sortie effective" de l'Union européenne, la catastrophe n'aura pas lieu du tout.  Au contraire. L'économiste déclarait en effet : " Je pense qu’on peut tout à fait envisager, passée cette période de 6 mois à 2 ans maximum d’incertitude, que la sortie du Royaume-Uni pourrait n’avoir aucun effet économique négatif à terme."