Les 80 ans des congés payés français

600 000 départs en vacances dès 1936, trois fois plus l'année suivante.<br />
<sub>Cliché René Dazy (dr)</sub>
600 000 départs en vacances dès 1936, trois fois plus l'année suivante.
Cliché René Dazy (dr)

Il y a quatre-vingts ans, le 20 juin 1936, était promulguée la loi instituant en France les congés payés obligatoires pour tous les salariés. Ce n'était pas la principale revendication syndicale du moment mais ce fut la conquête la plus populaire et emblématique du Front populaire. La France, pourtant, n'innovait pas.

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Payés à ne rien faire, so french ... En dépit de clichés tenaces, les Français ne sont pourtant ni les inventeurs des congés payés, ni leurs principaux bénéficiaires.
Ils s'y sont même ralliés tardivement. Alors que de nombreux pays européens (Allemagne, Autriche, Pologne, Suede, Espagne, Portugal …) et même latino-américains (Brésil, Mexique, Brésil) les ont institués de 1900 à 1930, la France n'en accorde officiellement qu'à ses fonctionnaires : quinze jours depuis Napoléon III (1).

Certains secteurs, pourtant, s'y sont pragmatiquement engagés, sous la pression sociale, voire explus rarement par philanthropie. Les employés du métro (dès 1900), du gaz, de l’électricité se sont vus progressivement octroyer deux à trois semaines de repos payées. Des entreprises strictement privées suivent peu à peu le mouvement vers la fin des années 20, en particulier dans la couture ou l'horlogerie - surtout dans les départements du nord-est où joue l'exemple allemand – et dans le livre. Mais dans l'ensemble, si beaucoup d'usines ferment plusieurs semaines en août, leurs ouvriers ne sont pas rémunérés dans ce temps.

Une revendication secondaire

Les payer pour se reposer ... L'idée révolte autant le patronat conservateur que le fera, à la fin du même siècle, la semaine de trente-cinq heures. On y retrouve l'argumentaire resurgi contre chaque progrès social : alourdissement intolérable des charges des entreprises dans une concurrence de plus en plus âpre, pression internationale voire immoralité et danger de l'oisiveté. Les communistes eux-mêmes se méfient d'une cause qui semble déprécier le travail et fleure un peu trop le « droit à la paresse » prôné par le sulfureux Paul Lafargue.

Le principal syndicat français, la CGT, quoique reprenant de plus en plus la revendication dans les années 20, n'en fait pas une cause prioritaire. Et elle ne figure pas dans le programme du « Rassemblement populaire », alliance qui débouchera en 1936 sur le Front populaire.

Tout change en quelques semaines. Le 4 mai 1936, la coalition de gauche remporte les élections législatives, Parti socialiste en tête. Léon Blum est chargé de former le gouvernement mais, selon l'usage, ne prend ses fonctions qu'un mois plus tard. Le délai permet aux riches de mettre à l'abri ce qui doit l'être mais aussi la diffusion dans le peuple d'une formidable vague d'euphorie, d'espoir et de fierté.

Un élan de revendications éclate. Mouvements de grèves et occupations pacifiques des usines entraînent plus de deux millions de travailleurs dans une lutte pour de meilleures conditions de travail et l’ouverture de négociations avec le patronat.

La France est paralysée et, sous la pression du nouveau gouvernement, des discussions s’engagent. Léon Blum perçoit l’importance symbolique potentielle de la généralisation des congés payés, au début encore secondaire derrière la semaine de 40 heures et des revalorisations de salaires.

L'autre conquête

Les lois de juin 1936, mettant en œuvre les accords de Matignon, confortaient aussi les conventions collectives en introduisant notamment la procédure d’extension qui les intègre dans la loi.
Elle prévoyait aussi qu’elles pouvaient librement traiter des questions non obligatoires sous réserve que les dispositions ainsi négociées soient plus favorables que celles des lois et règlements en vigueur.  "C’est l’origine du principe de faveur ", souligne le site Internet vie-publique.fr qui dépend du gouvernement.
C'est ce vieux principe de "source du droit", favorable aux travailleurs, qui est aujourd'hui remis en cause par le projet du gouvernement socialiste dit "Loi Khomry", contesté par la majorité de l'opinion et des syndicats français.

Dans la nuit du 7 au 8 juin, à l’hôtel Matignon à Paris, sont officiellement signés les accords dits de Matignon, entre le Président du Conseil, Léon Blum, la Confédération Générale du Patronat Français et la Confédération générale du travail.

Les syndicats obtiennent la création des conventions collectives, le passage à la semaine de 40 heures de travail, et 15 jours de congés payés. C’est la loi du 20 juin 1936 (votée à l’unanimité des députés le 11 juin et six jours plus tard par le Sénat).

La Fédération des Industries publie des pleines pages de publicité contre cette réforme « communiste », qui marque « le début d'une catastrophe économique sans précédent pour la France. Les congés payés feront plus de dégâts à l'industrie et l'artisanat que les destructions de la Grande Guerre. Dans trois ans, la France sera ruinée ! ».

Salopards à casquette

La suite fait partie de l’histoire populaire française. Les départs en vélos ou en train, la découverte de la mer ou de la montagne, les premières migrations de loisir massives. 600.000 départs en 1936, 1,8 million en 1937. L'essor des colonies de vacances, l'invention des billets de chemin de fer à tarif réduit...

Affiche syndicale revendicant les congés payés.<br />
<sup>(source CGT)</sup>
Affiche syndicale revendicant les congés payés.
(source CGT)

Nombre de témoignages d'archives évoquent la découverte du « bonheur de ne rien faire », les « premières bouffées d'air marin » venant « d'un autre monde », mais aussi la gêne de ne pas connaître les codes des vacances, réservées jusque-là à une bourgeoisie qui se plaint de « ces salopards en casquette » venant « polluer » ses plages.

La 3e semaine de congés payés sera généralisée en 1956, la 4e en 1969 et la 5e en 1982. 40 % des Français, pourtant, ne partiront pas en vacances cette année. Parfois par choix, le plus souvent par contrainte ou manque de moyens.

Au plan international, la France se situe dans la moyenne européenne au même plan que l’Espagne ou le Royaume Uni. Les États-Unis n’ont pas de congés légaux mais en pratique, des accords réservent à nombre de salariés un traitement s'approchant parfois de ceux d’Europe. À l’exception du Japon, les pays d’Asie sont moins bien lotis : de 11 jours en Chine à … 5 aux Philippines et en Thaïlande.

(1) Stéphane Sirot, Les congés payés en France avant le Front Populaire  (Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°50).


Lire aussi : Exposition : 1936, les avancées du Front Populaire (par Michèle Jacobs)