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Israël : qui sont les "terroristes juifs" ?

Meïr Ettinger, le 4 août 2015, au tribunal de Nazareth, nord d'Israël. Présenté comme le chef d'un groupe extrêmiste juif, la justice israélienne a ordonné son maintien en garde à vue jusqu'à dimanche. ©AP Photo/Ariel Schalit
Meïr Ettinger, le 4 août 2015, au tribunal de Nazareth, nord d'Israël. Présenté comme le chef d'un groupe extrêmiste juif, la justice israélienne a ordonné son maintien en garde à vue jusqu'à dimanche. ©AP Photo/Ariel Schalit

Au cours de ces derniers jours, deux attaques imputées à des extrémistes juifs ont secoué la région : l'une contre une famille palestinienne, l'autre envers des participants de la Gay Pride à Jérusalem. Comment expliquer ces événements ? Entretien avec Dominique Vidal, journaliste spécialiste du Proche-Orient.

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Mardi 4 août 2015 dans la soirée, le ministre israélien de la Défense Moshé Yaalon a pour la première fois dans l'histoire du pays ordonné une détention administrative (c'est à dire sans décision de justice préalable) à l'encontre d'un extrémiste juif. Une mesure jusqu'alors réservée aux Palestiniens. Cette détention d'une durée de six mois concerne Mordehaï Mayer, un colon israélien arrêté pour "activités terroristes".

Lundi, déjà, les services de sécurité israéliens avait annoncé avoir arrêté "le chef de file d'une organisation juive extrémiste", Meïr Ettinger, placé depuis en garde à vue. On ne sait, toutefois, pas s'ils sont soupçonnés d'implication directe dans l'incendie qui a coûté la vie d'Ali Dawabche, un bébé palestinien de 18 mois, et entraîné l'hospitalisation dans un état grave de ses parents et de son frère. 

Dans le village de Duma, près de Naplouse, en Cisjordanie occupée, un Palestinien inspecte la maison incendiée où un bébé de 18 mois a péri. Son frère de quatre ans et ses parents sont encore "<em>entre la vie et la mort</em>"©AP Photo/Majdi Mohammed
Dans le village de Duma, près de Naplouse, en Cisjordanie occupée, un Palestinien inspecte la maison incendiée où un bébé de 18 mois a péri. Son frère de quatre ans et ses parents sont encore "entre la vie et la mort"©AP Photo/Majdi Mohammed

La veille de cet incendie criminel, Yishaï Shlissel, un colon ultra-orthodoxe, s'était rué sur le défilé de la Gay Pride à Jérusalem, blessant six personnes à coups de couteau. Parmi elles, une adolescente de 16 ans, Shira Banki, est décédée dimanche 2 août des suites de ses blessures. L'assaillant, qui avait déjà purgé une peine de prison en Israël pour des faits similaires lors de la Gay Pride de 2005, a lui aussi été appréhendé.

Ces récentes attaques ont provoqué l'indignation de l'opposition israélienne et de la communauté internationale remettant sur le devant de la scène un phénomène ancien en Israël : les groupes extrémistes juifs. Mais qui sont ces "terroristes juifs", contre lesquels le gouvernement israélien annonce vouloir durcir le ton ? Eléments de réponse avec Dominique Vidal.


 



Ancien rédacteur en chef adjoint  du mensuel français le Monde diplomatique, Dominique Vidal a écrit de nombreux ouvrages consacrés au Proche Orient, dont Les 100 clés du Proche Orient (éditions Pluriel), co-écrit avec Alain Gresh et Un autre Israël est possible. Vingt porteurs d'alternatives avec Michel Warschawski (Editions de l'Atelier).

D'où viennent ces "terroristes juifs" et depuis quand opèrent-ils ?

Dominique Vidal : c’est un phénomène qui existe en Israël de très longue date mais qui s’est développé avec la croissance de la colonisation qui, aujourd'hui, représente environ 10% de la population israélienne, avec près de 700 000 colons dont plus de 200 000 à Jérusalem-Est. Selon moi, les deux éléments sont directement liés.

C’est au sein de ces mouvances de colons que s’est développée une frange extrémiste prête à tout et qui, malheureusement, n’a pas été réprimée comme elle aurait dû l’être. D'autant qu'au travers de l’histoire, ils ont eu le soutien de l’ensemble des gouvernements israéliens qu’ils aient été « de gauche » ou de « droite  ». Ces groupes sont généralement composés de jeunes très bien entraînés, très bien armés et qui bénéficient d’une impunité quasi totale.

Plus qu’une explication religieuse c’est plutôt une caractéristique politique qui permet de comprendre cette situation."Le prix à payer" est le mot d'ordre qui unifie l'ensemble de ces groupes. Il se veut une réponse aux attaques contre les colonies. Dès que la Cour suprême, ou une autorité israélienne, remet en cause leur activité de colonisation, des attaques contre des maisons, des mosquées, des églises se produisent. Ils s'en prennent à quiconque se dresse sur leur chemin.

Les ONG palestiniennes estiment que, depuis le 1er janvier 2015, plus de
10 000 attaques de colons ont eu lieu en Cisjordanie... en à peine 7 mois. Cela donne quand même une idée du caractère massif du phénomène. C’est un harcèlement permanent.

Des colons israéliens assistent à la démolition d'un immeuble ordonné par la Cour suprême israélienne dans la colonie de Beit El, à proximité de la ville palestinienne de Ramallah le 29 juillet 2015. Au même moment, le Premier ministre israélien annonçait "<em>la construction immédiate</em>" de 300 logements dans cette même colonie. © AP Photo/Tsafrir Abayov
Des colons israéliens assistent à la démolition d'un immeuble ordonné par la Cour suprême israélienne dans la colonie de Beit El, à proximité de la ville palestinienne de Ramallah le 29 juillet 2015. Au même moment, le Premier ministre israélien annonçait "la construction immédiate" de 300 logements dans cette même colonie. © AP Photo/Tsafrir Abayov

Quelles sont leurs revendications ?

Il n’y a pas de revendications autres que d’affirmer l’hégémonie, la domination juive sur l’ensemble de ce qu’ils estiment être le Eretz Israël, la terre d’Israël, donc y compris la Cisjordanie, le Golan… les territoires occupés en 1967.

Ce qui est très net c’est la forme extrêmement brutale de racisme développée par cette frange extrémiste des colons et dont on a la preuve terrible avec ce bébé palestinien de 18 mois brûlé vif.

Ils visent les Palestiniens mais aussi les arabes israéliens voire les personnes qui défendent les droits du peuple palestinien. Un certain nombre de dirigeants du mouvement pacifiste israélien ont d'ailleurs fait l’objet d’attentat.

La caractéristique religieuse n'entre-t-elle pas en ligne de compte ?

Évidemment, la religion sert de discours justifiant tout cela. Mais ce serait absurde d’amalgamer l’ensemble des ultra-orthodoxes avec ces phénomènes de violences. La population ultra-orthodoxes en Israël constitue environ 10% de la population totale. Une partie est directement liée à ce terrorisme mais une grande partie n’a rien à voir avec tout cela.

Ces extrémistes utilisent la religion comme toile de fond de leurs activités violentes. Mais, encore une fois, on doit plus les situer dans le phénomène de la colonisation que dans le phénomène religieux. Cela n’est pas vrai, en revanche, pour l’attaque contre la Gay Pride puisque l’on sait maintenant que le juif ultra-orthodoxe qui s’est attaqué à coups de poignards aux participants et participantes venait de sortir de prison suite à des agressions similaires contre la Gay Pride de 2005. Dans ce cas, il est clair que le discours religieux, extrémiste, sectaire compte beaucoup.

Yishai Schlissel, un juif ultra-orthdodox juste après son arrestation par des policiers, lors de la Gay Pride de Jérusalem le 30 juillet 2015. Il est accusé d'avoir poignardé six personnes, dont une adolescente décédée depuis©AP Photo/Sebastian Scheiner
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Yishai Schlissel, un juif ultra-orthdodox juste après son arrestation par des policiers, lors de la Gay Pride de Jérusalem le 30 juillet 2015. Il est accusé d'avoir poignardé six personnes, dont une adolescente décédée depuis©AP Photo/Sebastian Scheiner
 

Pourquoi les services de sécurité israéliens ne parviennent-ils pas à les appréhender et pourquoi sont-ils si rarement jugés et condamnés ?

Il est évident qu’ils ont bénéficié, parce qu’ils étaient à l’avant garde de la colonisation, d’un soutien des gouvernements israéliens successifs et d’une impunité quasi totale de l'armée israélienne. Ils ont le grand avantage d’agir en Cisjordanie sans être poursuivis.

Il n’y a jamais eu de mesures répressives significatives, sauf, mais c’était un coup tactique à l’époque, l’interdiction de ce que l’on appelle chez nous la LDJ, la Ligue de défense juive, qui était un parti formé d’abord aux Etats-Unis, puis en Israël et, finalement interdit. A cette seule exception près, il n’y a jamais eu de répression durable et forte de ces terroristes.

Pourtant ces différentes attaques ont suscité l’émoi d’une partie de l’opinion publique israélienne ... 

On ne peut que se réjouir de voir qu’une partie de l’opinion israélienne s’exprime. Mais je suis quand même frappé par le caractère relativement modique des manifestations de Tel Aviv et de Jérusalem de samedi dernier.

J’ai l’impression que lorsque l’on regarde l’état d’esprit de la population israélienne sur la durée, il est clair que l’alignement de la droite, et de Benjamin Netanyahu en particulier, sur son extrême droite a eu des effets sur son opinion. On constate notamment une montée, à peu près régulière, du racisme dans l’opinion israélienne depuis une quinzaine ou une vingtaine d’années.

"<em>Les colonies détruisent Israël</em>" "<em>Les colonies créent la violence</em>" peut-on lire sur les panneaux de cette manifestation organisée par des militants pacifistes et des membres de la communauté gay, le samedi 1 août à Tel Aviv. ©AP Photo/Tsafrir Abayov<br />
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"Les colonies détruisent Israël" "Les colonies créent la violence" peut-on lire sur les panneaux de cette manifestation organisée par des militants pacifistes et des membres de la communauté gay, le samedi 1 août à Tel Aviv. ©AP Photo/Tsafrir Abayov

Israël se trouve confrontée à une violence qui révulse une partie de l’opinion mais qui est considérée comme allant de soi par une autre partie. En vingt ans, il y a une montée de plus en plus nette du racisme. Souvenez-vous, il y a deux ans, de cette série de manifestations contre les mariages mixtes. Des gens d’extrême droite qui attaquaient des mariages parce qu’un Palestinien épousait une citoyenne juive ou inversement. Il a fallu appeler la police pour protéger les mariages en question.

Tout en poursuivant sa politique sur les colonies (la construction de 300 logements a récemment été autorisée en Cisjordanie), le gouvernement israélien condamne fermement l'attaque en Cisjordanie et la mort du bébé palestinien. Il affirme même vouloir durcir sa politique contre "les terroristes juifs" et appliquer une "tolérance zéro"...

Tout ces événements tombent très mal pour  Netanyahu car la manière dont il a mené sa campagne électorale en mars dernier a déjà provoqué un très grand mécontentement aussi bien aux Etats-Unis qu'en Europe parce qu'il avait donné l'impression de renoncer à toute forme de processus de paix, qu'il avait remis en cause l'idée d'un Etat palestinien et qu'il avait frôlé ou dépassé la ligne jaune dans ses formules racistes anti-arabes. Il est clair que ce qui s'est passé avec ce bébé le mettait dans l'obligation de condamner très fermement ces actes et de réprimer les auteurs, dans la mesure du possible.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, dimanche 2 août 2015. ©Gali Tibbon/Pool Photo via AP
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, dimanche 2 août 2015. ©Gali Tibbon/Pool Photo via AP

Mais il est quand même très significatif que les services israéliens, qui sont connus pour leur efficacité dans la lutte contre le terrorisme palestinien, aient beaucoup de difficultés à faire preuve de la même efficacité vis à vis des terroristes juifs. Je crois que cela démontre une certaine absence de surveillance et de répression de ces milieux. Ils n’ont pas, je pense, de fichiers à jour, de listes de noms, ni la complexité des réseaux terroristes de colons, parce que depuis une très longue période ils n’ont plus pour mission la répression de ces réseaux là. Le gouvernement paye l’impunité qui a été celle de ces groupes depuis très longtemps.

Et, malheureusement, tant que tout le phénomène de la colonisation ne fera pas l’objet de sanctions internationales suffisantes on demeura dans cette situation d’impunité.

L’Autorité palestinienne a annoncé qu'elle allait porter plainte devant la Cour Pénale Internationale,  cela va-t-il changer la donne ?

Je pense que la seule chose que les gouvernements israéliens redoutent ce sont des pressions et a fortiori des sanctions internationales. Le fait que les Palestiniens puissent s’adresser à la Cour Pénale Internationale est effectivement très important. A condition que la Cour prenne en main les plaintes qui seront déposées devant elle.