Moldavie : boire Cricova et puis mourir

Cricova, une cité souterraine moldave qui abrite 39 kilomètres de caves. On s'y déplace en voiture. Y repose<span> une collection de bouteilles rarissimes et inestimables </span>venues du monde entier
Cricova, une cité souterraine moldave qui abrite 39 kilomètres de caves. On s'y déplace en voiture. Y repose une collection de bouteilles rarissimes et inestimables venues du monde entier
(capture d'écran)

L'une des plus grandes caves à vin du monde se trouve en Moldavie. Cricova est une cité souterraine qui abrite des dizaines de milliers de crus exceptionnels, héritage, en partie, de la collection personnelle d'Hermann Göring, ancien dignitaire nazi. Cricova, un trésor liquide au coeur d'un des pays les plus pauvres d'Europe.

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Une récente étude américaine nous apprend que boire deux verres de vin chaque jour serait néfaste pour le coeur des personnes âgées. Mince. Une autre étude, canadienne cette  fois, affirmait le contraire quelques semaines plus tôt ! Dans ces derniers travaux,  il apparaît qu'une  charmante molécule contenue dans le vin, le résvératrol, aurait des propriétés anti-oxydantes, susceptibles de ralentir le vieillissement des cellules. Que penser ? Comme disait l'écrivain Frédéric Dard : "Tout n'est pas cirrhose dans la vie ".

Boire du vin serait néfaste pour nos vieilles artères ?  Il serait donc quasi criminel d'offrir un billet d'avion à nos grands-parents, direction Cricova, en  Moldavie. S'y trouve en effet l'une des plus grandes caves à vin du monde. 

La visite coûte environ 14 euros. Comptez le double pour une dégustation. Sur réservation, le tour est assure dans des langues étrangères, dont le français : la Moldavie est un état membre de la Francophonie.
La visite coûte environ 14 euros. Comptez le double pour une dégustation. Sur réservation, le tour est assure dans des langues étrangères, dont le français : la Moldavie est un état membre de la Francophonie.
(capture d'écran)

Cricova, 30 millions de litres de vin

Dans cette cité souterraine, à 80 mètres de profondeur, où la température ne dépasse que rarement 12°C, l'air a un taux d'humidité de 90 %. Mauvais pour les rhumatismes. Mais la vue qui s'offrirait à notre papy-buveur pourrait être fatale à son coeur.

Pensez ! Sous ses yeux, 30 millions de litres de vin. Une ville souterraine (on s'y déplace partiellement en voiture) dont le nom des artères sonne déjà comme une provocation pour les ligues anti-alcooliques : rue Sauvignon, sur Chardonnay, rue Cabernet, sans oublier les meilleurs cépages moldaves : rue Feteasca, rue Rkasiteli...

Mathieu Sarfati, réalisateur, se souvient de sa visite : "L'endroit est gardé comme une forteresse, un vrai bâtiment officiel. Il faut présenter plusieurs fois ses papiers. Et puis on entre dans le rêve en contemplant les innombrables étiquettes prestigieuses aux dates exceptionnelles : Mouton Rothschild 1916, Château Latour 1932 etc. Pour les bouteilles les plus fragiles, ils changent les bouchons tous les quinze jours. Le FMI est venu  à Cricova. A la vue de cette collection, il  a consenti à prêter de l'argent à l'Etat Moldave. La cave a servi de gage !"

Des kilomètres de fûts et bouteilles au coeur d'une intimité souterraine, moite et parfois mystérieuse. 5 salles de dégustation, de "La présidentielle", susceptible d'accueillir 50 personnes, à la "Petite", avec feu de cheminé, pour six personnes.
Des kilomètres de fûts et bouteilles au coeur d'une intimité souterraine, moite et parfois mystérieuse. 5 salles de dégustation, de "La présidentielle", susceptible d'accueillir 50 personnes, à la "Petite", avec feu de cheminé, pour six personnes.
©Martine Anstett/OIF

La bouteille la plus précieuse à Cricova ? Le vin "Ierusalim de Pasti" (Jérusalem de Pâques) cuvée... 1902 !


Mais comment  l'un des pays les plus pauvres d'Europe, un pays grand comme la Belgique et où le salaire moyen est de 180 euros par mois, s'est-il retrouvé à la tête d'un tel patrimoine ? 

Pour raconter l'histoire, il faut se plonger dans l'Histoire, la grande.

Goering, le nazi obèse et jouisseur

Hermann Goering, maréchal nazi, ogre-ministre,  était surtout un infatigable pilleur de musées européens. Ce jouisseur cynique de 127 kilos était un fin amateur de vins. Toxicomane et mégalo, il accumulait ses butins pour meubler ses palais. Et parmi les trésors de ses innombrables rafles artistiques - qui le sait ? - le vin occupait une place de choix.

<span>Le ministre de la Propagande Joseph Goebbels , le ministre de l'Aviation générale Hermann Goering et Rudolph Hess , représentant personnel de Hitler, à Berlin le 28 octobre 1936. </span>
Le ministre de la Propagande Joseph Goebbels , le ministre de l'Aviation générale Hermann Goering et Rudolph Hess , représentant personnel de Hitler, à Berlin le 28 octobre 1936.
( AP Photo )

L'ancien ministre Schacht brosse un portrait saisissant, lu au tribunal de Nuremberg : "J'ai décrit Hitler comme un personnage amoral, mais je ne puis considérer Goering que comme un être immoral et criminel. Doué d'une certaine bonhomie naturelle qu'il sut utiliser pour se rendre populaire, c'était l'individu le plus égocentrique que l'on pouvait imaginer. Le pouvoir politique n'était pour lui qu'un moyen de s'enrichir personnellement et d'avoir une vie personnelle agréable. Le succès des autres le remplissait d'envie. Sa cupidité ne connaissait point de limites. Sa prédilection pour les pierres précieuses, l'or, les bijoux, était inimaginable"...  Mais aussi, et le portrait ne l'évoque pas, un solide amateur de bordeaux Château Lafite Rothschild !

Dès juin 1940, lors de l'entrée des Allemands à Paris, les sbires du maréchal font main basse sur 80 000 bouteilles du restaurant La Tour d'Argent. Le pillage vinicole peut commencer.

Une cuvée Poutine voisine avec un Mouton Rotschild de 1936, année du Front Populaire. L'Histoire s'écrit aussi avec du vin...
Une cuvée Poutine voisine avec un Mouton Rotschild de 1936, année du Front Populaire. L'Histoire s'écrit aussi avec du vin...
(Martine Anstett/OIF)
 

Trois de ses hommes de confiance inspectent les vignes françaises. Ils confisquent tout ce que  les caves comptent de crus prestigieux. Bientôt, des trains entiers circulent direction Berlin emportant d'innombrables caisses sur lesquelles on a posé une étiquette : " vins réservés à la Wermacht".

Mais à l'heure de la défaite, après 1945, les précieux flacons n'ont pas regagné leurs caves d'origine. Les troupes de l'est se sont partagées ces trésors. Une partie de cette collection est revenue à Cricova, le reste fut dispersé entre les différentes républiques soviétiques. Cricova hérita donc de près de 5000 bouteilles d'exception, entreposées dans cette  carrière de calcaire du XVème siècle aux conditions climatiques idéales. Et la collection prit véritablement son essor en 1954.

- Le vignoble en Moldavie représente 2% de la superficie du vignoble mondial, soit 145 000 hectares pour une superficie de 34 000 km² .

- La Moldavie produit plusieurs centaines de vins différents.
Le vin blanc représente près de 70% des surfaces cultivées.


- 95% de la production est exportée, principalement vers la Communauté des Etats Indépendants, les pays Baltes et Israël.

Iouri Gagarine, perdu dans les vapeurs de l'alcool ?

Au temps de l'URSS, la plupart des vins servis lors des réceptions venaient de Moldavie. Et les célébrités ont défilé, assurant une solide notoriété à Cricova.

Vladimir Poutine, qui a fêté sur place ses 50 ans, John Kerry et Angela Merkel ont chacun leur réserve - cadeau de l'état Moldave -  mais la personne qui a le plus marqué les esprits est sans conteste le cosmonaute Iouri Gagarine, lors d'une visite en 1966.

Fierté des Moldaves, la visite à Cricova du premier homme dans l'espace, Iouri Gagarine. Sous le portrait du cosmonaute, une dédicace à la main tremblée après deux jours  de visite en profondeur dans les caves...
Fierté des Moldaves, la visite à Cricova du premier homme dans l'espace, Iouri Gagarine. Sous le portrait du cosmonaute, une dédicace à la main tremblée après deux jours  de visite en profondeur dans les caves...
(capture d'écran)

Fièrement exposé, le portrait et la bafouille du cosmonaute où l'on peut lire : "J'éprouve une grande gratitude pour ceux qui ont fait ce vin et je les encourage à continuer. Qu'un jour ils manquent de terre pour leurs vignes et je leur en rapporterai de la Lune.
Charmant.

Sauf que Gagarine n'a jamais été sur la Lune ! Le cosmonaute était alors le premier homme a être allé dans l'espace (1961), ce qui n'est déjà pas si mal. L'histoire ne dit pas quel cru Gagarine a pu déguster pour alunir avant l'heure.