Accords de libre échange, surveillance illégale : les Etats-Unis font-ils peur à l'Europe ?

Barak Obama avec plusieurs dirigeants européens lors d'un sommet du G8 en 2012 - ©AFP
Barak Obama avec plusieurs dirigeants européens lors d'un sommet du G8 en 2012 - ©AFP

La dénonciation du système de surveillance américain PRISM n'a pas modifié l'agenda des négociations de zone de libre échange USA-Europe qui ont débuté ce 8 juillet, comme prévu. Rien ne semble résister au géant étasunien, comme si sa puissance militaire, politique et économique inquiétait ses propres alliés au point de leur faire accepter l'inacceptable : au fond, l'Europe aurait-elle peur de l'Amérique ?

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François Hollande, découvrant l'espionnage massif de la NSA (agence américaine de renseignement) déclarait il y a quelques jours "ne pas accepter ce type de comportement entre partenaires et alliés", alors qu'Angela Merkel, lançait pour sa part un "c’est inacceptable. Nous ne sommes plus au temps de la guerre froide" : l'indignation des dirigeants et représentants politiques de l'Union européenne a été à la hauteur de leur... totale incapacité à réagir concrètement face à la première puissance économique et militaire mondiale, les Etats-Unis d'Amérique.

Les négociations sur l'accord de libre échange UE-USA qui ont débuté ce lundi 8 juillet 2013 semblaient compromises au vu de l'ampleur de l'espionnage et la surveillance illégale mis en place par le gouvernement américain en Europe. Chacun s'attendait donc à voir les chefs d'Etats de l'Union refuser de se mettre autour de la table et demander des comptes à Obama : il n'en fut rien. Au point que les négociations débutent à l'heure dite et que tout porte à croire qu'il n'y aura aucune répercussion après le dévoilement, par Edward Snowden, des écoutes massives. La question qui se pose, face à cette Europe incapable de demander des comptes au voisin américain lorsqu'il dépasse les bornes et agit de manière inamicale, est celle du véritable rapport politique de l'Union à la plus grande puissance planétaire, les Etats-Unis. Aurions-nous peur de notre "allié" ? A quel titre, et sur quels plans ? Que risque l'Europe si elle ne plie pas devant les exigences américaines, ou demande des comptes ?

Sylvie Matelly, directrice de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), explique cette faiblesse européenne face aux Etats-Unis, ce déséquilibre, par le fait que "les Etats-Unis sont un seul pays souverain, avec un seul décideur au niveau fédéral, alors qu'en Europe on est à 27 pays, il aurait été impossible de se mettre d'accord. Et puis ce sont deux dossiers totalement différents (l'affaire Snowden et le traité de libre échange, ndlr) : le traité de libre échange est négocié par la commission, la "DG commerce ", dans un premier temps. Et cette DG commerce est convaincue que l'Union européenne a intérêt à s'ouvrir plus largement au commerce avec les Etats-Unis, de libéraliser et faciliter cet échange."

Le président bolivien Evo Morales, le 3 juillet, embarque à Vienne à bord de son avion après l'interdiction française de survol du territoire (Photo : AFP)
Le président bolivien Evo Morales, le 3 juillet, embarque à Vienne à bord de son avion après l'interdiction française de survol du territoire (Photo : AFP)
Hypocrisie et mensonges européens ?
 
Si l'on observe l'enchaînement des faits depuis le début des révélations de Snowden, rien n'indique une volonté de la part des dirigeants européens de demander véritablement des comptes à l'administration Obama. Au point que le président français, François Hollande, interdise l'espace aérien national à l'avion du président bolivien, croyant qu'il transportait le lanceur d'alerte américain…alors que c'est ce même lanceur d'alerte (Snowden) qui permettait la veille à Hollande de s'indigner à propos de la surveillance américaine.

Laisser passer l'avion de celui qui révèle le pot-aux-roses aurait-il tellement déplu à l'administration Obama, qu'Hollande n'aurait pas voulu prendre ce risque ? Mais quel risque ? Il semble en réalité qu'un seul coup de fil du gouvernement des Etats-Unis au Commandement de la défense aérienne français, remonté jusqu'à Matignon, ait suffit : l'Amérique exige, la France s'exécute…

Mais la rhétorique dénonçant les pratiques d'écoutes massives de la NSA par les dirigeants politiques européens est déjà battue en brèche grâce à de nouvelles révélations d'Edward Snowden dans une interview publiée par le magazine allemand Der Spiegel ce dimanche 7 juillet (interview effectuée à Hawaï, avant le départ de Snowden pour Honk-Kong, ndlr). Celui-ci y déclare que "les services de renseignements américains travaillent en étroite collaboration avec la plupart des pays occidentaux. Les autres agences ne nous demandent pas d'où nous tirons nos informations et nous ne le leur demandons pas. Elles peuvent de la sorte protéger leurs responsables politiques en cas de critiques sur la manière dont on viole à grande échelle la vie privée des gens dans le monde entier".

Logo du système de surveillance numérique Eagle de l'entreprise française Amesys. Cette filiale de Bull est en procès pour complicité de torture avec le régime Libyen
Logo du système de surveillance numérique Eagle de l'entreprise française Amesys. Cette filiale de Bull est en procès pour complicité de torture avec le régime Libyen
La crainte que les USA…en disent trop
 
Cette affirmation de l'informaticien américain, si elle se révèle exacte, est un pavé jeté dans la mare des grandes démocraties qui vont avoir désormais beaucoup de mal à justifier leurs cris d'orfraie et leur indignation au sujet d'une surveillance de masse à laquelle, en réalité, elles collaborent. Pour la spécialiste de l'IRIS, "la réaction des dirigeants européens est avant tout du politiquement correct : il fallait s'offusquer de quelque chose qui choque profondément les opinions publiques. Mais en retour de bâton, je crains que l'on ne découvre un certain nombre de pratiques qui sont répandues des deux côtés". Ce que l'article du quotidien Le Monde est venu confirmer avec le "Big Brother français", "maladroitement démenti" par Matignon. La patate chaude de la surveillance numérique est donc bien en train de circuler, ne manque plus pour les dirigeants européens que de l'enterrer.

Il reste tout juste une petite petite épine dans le pied américain de la part de l'Union sur les écoutes illégales de la NSA : la "menace" de suspendre les accords  donnant accès à l'administration américaine aux données sur les virements bancaires et à celles des voyageurs. Une "menace" proférée dans un courrier de la commissaire européenne en charge des questions de sécurité, Cecilia Malmström, adressé à la ministre de l'Intérieur américaine, Janet Napolitano, si une "mise à plat" concernant le programme américain de surveillance d'internet n'était pas effectuée. La "mise à plat" stoppera-t-elle l'espionnage massif et illégal de la NSA ? L'avenir le dira, mais à écouter les réactions américaines, rien n'est moins sûr. Ce que confirme Sylvie Matelly, avec malice : "si les dirigeants européens craignent les Etats-Unis, ce n'est peut-être pas une crainte des Etats-Unis en tant que puissance, mais une crainte des Etats-Unis qui savent des choses et qui pourraient le dire. On est un peu dans une cour d'école, et c'est un je-te-tiens-tu-me-tiens-par-la-barbichette".

Hélicoptères français au décollage durant l'opération militaire de l'OTAN en Libye (Photo : AFP)
Hélicoptères français au décollage durant l'opération militaire de l'OTAN en Libye (Photo : AFP)
Les Etats-Unis : un allié indispensable ?
 
L'aspect stratégique, et donc militaire, est une piste intéressante à suivre lorsque l'on s'intéresse aux rapports entre l'Union européenne et les Etats-Unis. L'Europe de la défense n'existe pas, et sans l'OTAN, aucune coalition militaire européenne digne de ce nom ne semble possible. L'exemple récent de la Libye est révélateur de la dépendance militaire, pour un pays comme la France envers le "grand frère américain" : sans le soutien de l'armée US, l'opération Unified Protector n'aurait jamais pu être menée à bien. Il n'y a pas eu de soutien américain au Mali et aucun pays européen n'est venu prêter main-forte à la France…

Dans un monde multipolaire, très instable, l'Europe — qui ne parvient pas à sortir d'une crise économique profonde, est-elle devenue le vassal inavoué de l'hyper-puissance américaine, sans qui sa propre protection serait insuffisante ? La spécialiste de l'IRIS estime que "sur le plan économique, les Etats-Unis sont clairement un partenaire, en se rappelant que depuis plusieurs décennies, notre croissance économique est dépendante de la croissance économique américaine. Sur le plan stratégique, c'est également un partenaire, les USA sont le premier allié de l'Europe, mais avec une position qui est quand même en train d'évoluer du côté des Etats-Unis, avec des intérêts qui se projettent ailleurs, entre autres en Asie. En Europe nous sommes très divisés, nous n'avons pas la même vision stratégique. Il n'y a pas de défense européenne, et c'est pour cela que nous avons besoin du soutien américain. L'adversité réside en réalité surtout dans l'aspect micro-économique, sur le plan commercial, pas sur le reste".

Pourtant, l'aspect belliqueux n'est pas toujours en faveur d'une action commune ou d'une alliance indéfectible. Les propos menaçants de Barak Obama à l'égard de François Hollande au sujet de l'exception culturelle au sein des accords de libre-échange, rapportés par le Figaro, en témoignent : le président américain a menacé Hollande de "représailles massives" au cas où l'exception culturelle serait étendue aux nouvelles technologies. Et Obama d'appuyer le propos en affirmant qu'il «ne plaisantait pas» et précisé qu'une liste de contre-mesures pouvait être transmise à Paris pour que François Hollande «se rende bien compte de ce que cela veut dire».

Cette approche très agressive n'est pourtant pas nouvelle, ni exceptionnelle, et Sylvie Matelly de le rappeler : "Ce n'est pas très nouveau, déjà, au début des années 90, sur l'exception culturelle, il y avait eu des conflits très forts entre les Etats-Unis et la France. L'approche est très différente au sujet de la culture entre l'Europe et les USA. On ne joue pas dans la même cour. Les menaces d'Obama auprès de François Hollande aujourd'hui sont exactement les mêmes qu'avec le gouvernement Balladur, qui était monté au créneau au début des années 90 et ne voulait pas se laisser impressionner par les Américains sur l'exception culturelle. Ca ne préfigure pas des négociations, qui ne resteront pas à ce stade là."

Pour conclure, la chercheuse voit avant tout des intérêts convergents entre les Etats-Unis et l'Europe : "Le défi, au delà de tout ça, c'est pour les Etats-Unis et l'Europe d'arriver à relancer la croissance économique en lien avec les pays du sud. C'est une période difficile, de transition pour les occidentaux qui tentent de resserrer les liens, de se rapprocher. Je ne suis pas certaine que les intérêts soient les mêmes dans 10 ans."