Affaire Karachi : le poison de Sarkozy ?

Selon le quotidien français Libération qui fait état de procès verbaux d'auditions, le Président Nicolas Sarkozy aurait joué un rôle dans des ventes d'armes au Pakistan alors qu'il était ministre du budget en 1994. Ces ventes auraient financé un an plus tard en secret la campagne d'Edouard Balladur, alors Premier ministre en concurrence avec Jacques Chirac dans la course à l’Élysée. La Justice enquête sur les liens entre ces ventes d'armes et l'attentat qui a coûté la vie à onze français en 2002 à Karachi.

Retour sur une affaire qui, à quelques mois de la Présidentielle, colle à Nicolas Sarkozy comme un vieux morceau de ruban adhésif...

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L'attentat de Karachi de mai 2002 (photo AFP)
L'attentat de Karachi de mai 2002 (photo AFP)
Les origines de l'affaire

8 mai 2002. Nous sommes à Karachi, la capitale économique du Pakistan, la plus grande ville du pays. Explosion devant l'hôtel Sheraton. Au volant d'un faux taxi, un kamikaze vient d'actionner sa charge. Sa cible est un autocar de la marine pakistanaise. A bord, il y a des employés de la Direction française des Chantiers Navals (DCN). Ils travaillent au Pakistan sur le chantier des sous-marins Agosta 90B vendus par la France. L'attaque fait 14 morts et 12 blessés. Au lendemain de l'attaque, les enquêteurs pakistanais arrêtent une centaine de suspects. Tous sont relâchés. En décembre 2002, trois suspects seront à leur tour arrêtés. L'un prendra la fuite, les deux autres seront acquittés en juin 2009. Aujourd'hui, près de dix ans après, l'attentat reste donc sans coupable.

La piste islamiste

Très vite après l'attentat de Karachi, la mouvance Al Qaïda est pointée du doigt. Comme une évidence. Quelques mois plus tôt, les Etats Unis ont été pris pour cible et le monde entier ne parle alors que d'Oussama Ben Laden. Le voisin afghan est le théâtre de la riposte occidentale aux attentats du 11 Septembre. La France y participe. Inutile de chercher plus loin. La ville de Karachi, elle, jouit à cette époque d'une réputation sordide. Le journaliste américain Daniel Pearl vient d'y être décapité par ses ravisseurs islamistes. Karachi est considérée comme la plaque tournante du terrorisme islamiste.
Plus que privilégiée, Al Qaïda restera pendant cinq ans la seule et unique piste de travail des enquêteurs emmenés par le célèbre juge français Jean-Louis Bruguière.

La piste des rétrocommissions

En 2007, le juge Bruguière prend sa retraite. Le dossier "attentat de Karachi" est récupéré par Marc Trévidic. Changement d'enquêteur, changement de méthode. Le magistrat envisage une autre piste. Il détient des documents et des témoignages selon lesquels l'attaque du 8 mai 2002 aurait en fait été perpétrée en représailles contre la France après la fin du versement de commissions liés au contrat Agosta de vente de sous-marins français. Ceux pour lesquels les ingénieurs de la DCN étaient présents à Karachi. Ce volet financier est confié à un autre célèbre magistrat, le juge Renaud Van Ruymbeke. Au coeur de son enquête, de possibles rétrocommissions versées en marge du contrat Agosta pour financer secrètement et illégalement des activités politiques en France. Le juge Van Ruymbeke planche sur ce contrat Agosta (825 millions d'Euros pour trois sous-marins au Pakistan) mais aussi sur le contrat Sawari 2 (vente de trois frégates à l'Arabie Saoudite pour environ 3 milliards d'Euros). Point commun entre ces deux énormes contrats d'armements : ils ont été conclus par le gouvernement d'Edouard Balladur. Les juges Van Ruymbeke et Le Loire veulent savoir si ces marchés ont servi à financer la campagne de Balladur pour la présidentielle de 1995.

Que vient faire Nicolas Sarkozy dans cette affaire ?

En 1994, dans le gouvernement Balladur, Nicolas Sarkozy est ministre du Budget. Lors de la campagne présidentielle, il sera le porte-parole du candidat Balladur. Officiellement le président de la République n'est au courant de rien puisqu'il n'a joué à l'époque qu'un rôle purement politique. L'implication de Nicolas Sarkozy dans cette histoire n'est qu'une fable, c'est la ligne de défense officielle du président et de son camp. Pourtant, au fil des investigations et des révélations, et alors que plusieurs de ses proches sont déjà mis en examen, l'étau semble se resserrer autour du chef de l'Etat. A ce titre, les informations rapportées ce lundi par Libération sont compromettantes. Au coeur des révélations, une société luxembourgeoise, Heine. Cet organisme très opaque devait recevoir l'argent destiné aux commissions promises aux intermédiaires. Pour les enquêteurs, cet argent aurait ensuite pu être reversé aux comptes de campagne d'Edouard Balladur. Selon Libération, un ancien haut-fonctionnaire du ministère de la Défense aurait déclaré aux enquêteurs que "vue l'importance du sujet, le cabinet du ministre a nécessairement donné son accord pour la création de Heine" . Ces nouvelles révélations viennent un peu plus affaiblir la défense de l'actuel président de la République. A quatre mois de l'élection présidentielle, ses adversaires n'ont pas tardé à lui demander une nouvelle fois de s'expliquer.

Qu'est ce qu'une rétrocommission ?

Illégale, la pratique consiste pour un vendeur à récupérer une partie de la commission versée en marge d'un marché. Cet argent rétrocédé est généralement versé sur des comptes secrets, par exemple dans des paradis fiscaux. Son propriétaire possède ainsi un très discret trésor de guerre dont il peut faire ce qu'il veut...

Une étrange campagne...

Près de 3 millions d'euros en liquide ont été versés sur les comptes de campagne d'Edouard Balladur en 1995. En principe, ces comptes n'auraient pas dû être validés par le Conseil Constitutionnel. D'où provenait tous ces billets ? "De la vente de badges et de tee-shirts" répond Edouard Balladur. Pas convaincant estiment les juges qui pensent en revanche que la somme provient des contrats Agosta et Sawari.

Des hommes-clés

L'homme était discret. Ses secrets sont aujourd'hui livrés au public par une ex-épouse très remontée. Ziad Takieddine est un homme d'affaire franco-libanais. C'est par lui que seraient passées les fameuses rétrocommissions. Il a joué le rôle d'intermédiaire dans les dossiers Sawari 2 et Agosta. Pour ce dernier contrat il a mystérieusement été mandaté in extremis sur ordre de l'ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres à l'époque "conseiller spécial" du ministre de la Défense."RDDV", récemment mis en examen, pourrait avoir organisé le réseau d'intermédiaires.

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