Affaire Snowden : mais où est Edward ?

Reclus sur l’île de Hong Kong depuis le 20 mai, Edward Snowden s’est envolé. Le lanceur d’alerte qui a révélé au monde entier l'espionnage par les États-Unis des communications sur internet, a pris le large. L’homme qui cristallise l’attention des médias internationaux et des services secrets américains serait actuellement en transit sur le sol russe avant de repartir pour Cuba puis l’Équateur où il espère obtenir l’asile politique. Mais il reste invisible. Où est donc Edward Snowden ? Sa cavale révèle et alimente des tensions diplomatiques entre des partenaires économiques de poids.


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Les faits

Les faits

24.06.2013Par Léa Baron
Envolé. Volatilisé. Edward Snowden s'était réfugié dans un hôtel de Hong Kong depuis le 20 mai. C'est là, depuis sa chambre qu'il a donné une interview au quotidien britannique The Guardian. Il révélait alors à visage découvert, en vidéo, les surveillances informatiques auxquelles se livrent les services secrets américains sur les étrangers grâce notamment à la collaboration de géants du web très populaires comme Facebook ou Skype (lire notre article sur le sujet). Onde de choc. L'homme en cavale n'a pas attendu sagement dans son hôtel que les services secrets américains viennent le pêcher.

Il change de lieu, se fait plus discret et en profite pour livrer d'autres informations. Ces révélations soulignent que les États-Unis pirateraient les compagnies de téléphonie mobile chinoises pour récupérer des informations dans les SMS échangés. Les Chinois répondent violemment à ces informations et taxent les États-Unis de "plus grand voyou de notre temps ". Début d'un bras de fer entre deux grands partenaires économiques.

"C’est une occasion rêvée pour les Chinois car cette fois-ci ce sont les Américains qui apparaissent comme des espions et qui espionnent les gentils Chinois", souligne le sinologue Jean-Louis Rocca, professeur à Sciences Po Paris. "Ce sont là les méchants Américains qui empêchent quelqu’un de s’exprimer puisque Snowden est plus ou moins considéré comme un réfugié politique. Et c’est d’autant plus facile pour les autorités chinoises qu’il y a un troisième partenaire qui joue un rôle très important : Hong Kong. Les autorités chinoises peuvent à la fois faire monter un peu les enchères, taper du point sur la table et prendre cela un peu de haut d'autant plus facilement qu’ils ne sont pas finalement directement concernés par ça parce que Hong Kong joue un rôle central car c’est l’endroit le plus démocratique de la Chine, là où l’on respecte le plus la loi."

Edward Snowden, toujours à Honk Kong, est accusé alors de trahison par les États-Unis et inculpé d'espionnage. Des infractions passibles de 30 ans de prison. Dimanche 23 juin 2013, l'ancien membre des services secrets américains prend la fuite. Edward Snowden quitte Hong Kong pour atterrir lundi matin à Moscou.





Volatilisé
Pourtant aucun journaliste n'a vu arriver Snowden à l'aéroport moscovite. Le pays de Poutine n'a pas d'accord d'extradition avec les États-Unis et n'a "pas de motif pour arrêter ce passager en transit" selon un source de l'agence de presse russe Interfax. Il était censé reprendre l'avion lundi midi direction Cuba puis l’Équateur. Plusieurs journalistes embarqués dans le fameux vol à destination de La Havane ont rapidement transmis l'information à leurs rédactions : Edward Snowden n'est pas dans l'avion (voir la photo tweetée par un journaliste d'Associated Press ci-dessous). Alors où est-il ? Mystère.

La disparition d'Edward Snowden prend des allures de cavale internationale et d'imbroglio diplomatique américain (lire notre entretien avec Pascal Boniface ci-dessous). Il a fait sa demande d'asile politique à l’Équateur sur les recommandations de Julian Assange, le patron de Wikileaks, lui-même réfugié à l'ambassade équatorienne de Londres. Ce dernier a admis ouvertement avoir aidé ce lanceur d'alerte recherché dans le monde entier.

Lundi après-midi, la Russie annonce cependant étudier la demande d'extradition envoyée par Washington. La pression américaine monte d'un cran au travers des propos de John Kerry. Selon lui, il serait "décevant" d'apprendre que la Russie et la Chine aient pu aider le lanceur d'alerte à s'évader d'Hong Kong et que si c'était le cas, des "conséquences" s'en suivraient.

L’Équateur multiplie de son côté les déclarations par la voix de son ministre des Affaires étrangères Ricardo Patino en visite au Vietnam : "l'homme qui tente de faire la lumière et la transparence sur des faits qui affectent tout le monde se voit poursuivi par ceux qui devraient donner des explications aux gouvernements et aux citoyens". Confirmant l'arrivée de Snowden en Russie, il n'a pas pu donner davantage de précisions à la presse.

Edward Snowden craint "une condamnation à la prison à perpétuité ou une condamnation à mort" écrit-il dans sa lettre de demande d'asile envoyée à l’Équateur et lue par le ministre des Affaires étrangères. Son salut dépend maintenant de la décision d’États comme la Russie qui se font un plaisir de s'opposer aux États-Unis.

Quant à l'Europe restée pour l'instant bien silencieuse dans cette affaire, elle a pris la parole au travers de la Commission des questions juridiques et des droits de l'homme de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) qui vient d'adopter un rapport sur les lanceurs d'alerte comme Edward Snowden ou Bradley Manning. Selon ce rapport, ils doivent être protégés des représailles s'ils agissent de bonne foi.

Trois questions à Pascal Boniface, directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS)

Qu’est-ce que cette chasse à l’homme révèle de l’imbroglio diplomatique dans lequel se trouvent aujourd’hui les États-Unis ?

On a l’impression que Moscou et Pékin, et même peut-être aussi La Havane ou l’Équateur (s'il est confirmé que Snowden s'y rende) en profitent pour faire un joli pied de nez à Washington. Pendant des décennies, Washington a fait des leçons de morale sur les droits de l’Homme à ces pays qui étaient d’ailleurs très souvent justifiées. Là, ce sont ces deux pays - qui ne sont, certes, pas des démocraties- qui tiennent leur revanche. Ils peuvent dire que la raison d’État qui conduit les États-Unis à poursuivre quelqu’un qui n’a fait que révéler des choses pour l’information du grand public alors que les États-Unis épiaient et espionnaient de façon orwellienne - comme ils le présentent- les citoyens.

Donc on a l’impression que c’est un peu le monde à l’envers. Moscou et Pékin protègent un dissident américain alors que pendant très longtemps on a eu des dissidents russes et chinois protégés et aidés par les États-Unis (lire nos articles sur le Chinois Chen Guangcheng réfugié aux États-Unis).


La Russie tient-elle au travers de Snowden un moyen d’être davantage informé sur les États-Unis ?

Il  a dit l’essentiel. Il peut peut-être apporter des informations complémentaires mais je ne pense que pas qu'il soit utile en termes de renseignements. Mais disons que Poutine, c’est bien dans ses méthodes, on sait qu’il aime bien la provocation,  et en bon judoka renverser la force de l’adversaire. Et là, il en a l’excellente occasion.

Le style de Poutine est beaucoup plus éclatant que le style des dirigeants chinois qui est plus à ne pas faire une politique de tambours battants. Il y a aussi une question de tradition politique chez les uns et les autres.

Pourquoi l’Équateur a-t-il été choisi par Assange et maintenant Snowden pour demander l’asile politique ?

I y a le précédent Julian Assange qui aide à cela  et on sait que une sorte de refuge pour les dissidents cybernétiques par rapport aux États-Unis  et il y a la possibilité d’être accueilli. C'est quand même une destination qui en termes démocratiques posent moins de problèmes. Disons que ce n’est pas un ennemi direct ni un rival direct des États-Unis. Et c’est vrai que c’est un régime qui, du coup, suscite moins de réserve chez les partisans des droits de l’Homme que la Russie et la Chine.

Dans la mesure où les uns et les autre veulent dénoncer le manquement aux droits de l’Homme des États-Unis, c’est vrai qu’il y a une limite à le faire à partir de Moscou ou Pékin. Assange et Snowden ne rentrent ainsi pas dans une rivalité directe entre Pékin, Moscou d’un côté et Washington.