Afghanistan - Entretien avec Ariane Quentier

dans

“Démocratie et tribalisme ne font pas bon ménage”

Entretien avec Ariane Quentier, journaliste puis porte-parole de l'OTAN et de l'ONU à Kaboul, auteur de “Afghanistan : au coeur du chaos”



Revenons sur la présidentielle afghane, entachée de fraudes, des fraudes majoritairement orchestrées par Hamid Karzaï, le président sortant... Pourquoi ?

Il a été élu en 2004 avec seulement 54% des voix, il a un bilan plutôt négatif: l’Afghanistan est un des cinq pays les plus corrompus de la planète, l’insurrection talibane s’étend aux portes de la capitale, il y a du trafic d’opium, les chefs de guerre usent et abusent de la population…
Bref Karzai s’est dit “Je vais donner un coup de pouce à l’élection” !
Alors pourquoi a-t-il tellement fraudé ? Sans doute parce qu’il n’en a tellement fait qu’à sa tête ces cinq dernières années qu’il a pêché par excès de confiance vis-à-vis de la communauté internationale, en pensant qu’elle allait fermer les yeux encore une fois sur ses manigances pour conserver la stabilité. Mais cette fois-ci, elle n’a pas fermé les yeux, car il y a une nouvelle dynamique depuis l’arrivée d’Obama à la Maison blanche.


Quelques jours avant le second tour, son rival Abdullah Abdullah, qui avait réclamé ce second tour avec force, se retire car le président de la commission électorale indépendante, dont il avait demandé le limogeage, est toujours en place. Vous y croyez ?

Oui, j’y crois. La façon dont la commission électorale dite indépendante a géré les élections a eu un énorme impact sur les fraudes. Abdullah ne voyait donc pas la même équipe changer d’attitude après les élections. Idem pour des ministres qu’il voulait remplacer.
Il y a eu beaucoup de tractations avec le clan Karzaï, les Américains et leurs alliés pour arriver à un compromis. Mais Abdullah avait toujours dit qu’il ne ferait pas de gouvernement d’union nationale. Il a été très intransigeant sur ce point. Il préfère se voir comme un leader d’une opposition afghane naissante plutôt que dans des négociations et des tractations de pouvoir. Il n’a jamais cédé, il a toujours dénoncé - et ce dès le lendemain du scrutin - des fraudes qui ont été par la suite avérées par les observateurs internationaux et afghans.
On peut lui reconnaître une certaine intégrité intellectuelle. Maintenant il n’a jamais été au pouvoir (NDLR : il a été ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de transition en 2002), il n’a pas de casseroles. Mais vu le bilan de Karzaï, ce qui est sûr, c’est qu’Abdullah ne pouvait pas être pire.

Quelle légitimité pour Hamid Karzaï après une telle élection ?

Je me pose cette question et je ne suis certainement pas la seule à me la poser, Obama doit se la poser aussi ! Il se demande actuellement s’il faut renvoyer des troupes et ne sait pas quoi faire. Selon le général Karl Eikenberry, qui a dirigé les forces américaines en Afghanistan à deux reprises et qui est aujourd’hui l’ambassadeur des États-Unis à Kaboul, Il faut attendre et voir si Karzaï fait ses preuves dans les six mois à venir. De l’autre côté, le général McChrystal (NDLR : le commandant des forces internationales en Afghanistan ) réclame des troupes immédiatement !

Quels vont être les principaux chantiers de Karzaï ?

La corruption – il a laissé faire jusque là, et elle a atteint toute la société, ministres, gouverneurs, police, chefs de guerre, trafiquants d’armes.. et l’insurrection talibane – elle a été contenue par les troupes occidentales mais s’est étendue et a avancé jusqu’aux portes de Kaboul.

Votre livre est sous-titré “au cœur du chaos” : vous parlez de l’Afghanistan post-taliban de 2001 ou de l’Afghanistan d’aujourd’hui ?

Le chaos c’est la situation actuelle. Il ne faut pas oublier que l’Afghanistan est l’un des cinq pays les plus pauvres de la planète, et le plus pauvre en dehors de l’Afrique !
En 2001 beaucoup de fées s’étaient penchées sur le berceau de ce pays qui n’avait plus rien. Cela avait soulevé beaucoup d’espoir. Huit ans plus tard, la corruption est endémique, le trafic de drogue pourrit les institutions…Il n’y a plus d’espoir ! Ces problèmes ne se résolvent pas en 3 mois ! Si l’on s’y attaque vraiment, il faut au moins une génération pour les voir disparaître.

Le colonel français Francis Chanson entouré d'Afghans le 27 juillet 2009 dans la région de Tagab
Le colonel français Francis Chanson entouré d'Afghans le 27 juillet 2009 dans la région de Tagab
Peut-on considérer que l’Afghanistan aujourd’hui est un échec pour les occidentaux qui ont investi militairement et financièrement dans cette croisade démocratique ?

Ce qui est sûr c’est qu’il y a des questions à se poser sur la façon dont on assiste les pays. Pour l’Afghanistan, il y avait beaucoup d’acteurs, mais pas de modèle, pas de stratégie commune, pas de vision. Il y avait – et il a toujours- une énorme prééminence des États-Unis. Les Nations unies veulent intervenir mais sans l’assumer vraiment. C’est sûr qu’avec l’administration Bush, qui méprisait le multilatéralisme, l’ONU comme l’OTAN n’étaient pas face au meilleur interlocuteur ! Le rôle de l’ONU a été donc amoindri par Bush, mais les Nations unies ont aussi brillé par leur absence de vision et ce, dès 2004.

Est-ce que la situation va s’améliorer avec l’administration Obama ?

C’est clairement le bourbier afghan mais il ne faut pas oublier que deux tiers du pays ne sont pas en guerre et que l’insurrection pachtoune est aussi une insurrection nationale contre le gouvernement, et pas uniquement une nébuleuse obscure pilotée depuis l’étranger par Al Qaïda. Cette insurrection c’est une forme de poujadisme pour beaucoup de paysans qui la rejoignent. IIs ne sont pas des intégristes manipulés par une idéologie islamiste et terroriste. Bref, il ne faut pas baisser les bras, meme si l’espoir est ténu, ça peut bouger.

Pensez-vous que les Américains pourraient décider de partir d’Afghanistan rapidement ?

Les Canadiens ont fait clairement savoir qu’ils partiraient en 2011, l’opinion publique en Grande-Bretagne comme en Allemagne ou encore aux Pays-bas est négative face au maintien de troupes sur place…
Aux États-unis, l’opinion soutient de moins en moins cette guerre pour deux raisons : elle coûte très cher et les Américains sont dans une grave crise économique, et tous les mois s’ajoutent de nouveaux soldats morts au front. Mais je pense qu’il est hors de question qu’ils se retirent d’Afghanistan avant trois ans. La question se posera dans dix ou cinquante ans…


Vouloir amener la démocratie en Afghanistan était-elle une mauvaise idée ?

C’est clair que le scrutin uninominal à deux tours, le même que chez nous, n’est pas adapté à un pays comme l’Afghanistan, qui fonctionne par consensus (NDLR : les Afghans se réunissent en jirgas, des conseils traditionnels où l’on discute et prend des décisions à l’échelle de la communauté après unanimité). Outre le fait que ce type de scrutin est très difficile à organiser en raison de la géographie du pays, 51% des votes ça ne dit rien à un Afghan.
Maintenant est-ce que la démocratie peut être créée dans ce pays ? On a vu ce que donnait ces élections organisées uniquement par les Afghans et le moins qu’on puisse dire c’est que démocratie et tribalisme ne font pas bon ménage ! En même temps, n’oublions pas que la démocratie a mis deux siècles à s’imposer en Europe…

Il y a dans votre livre un chapitre consacré aux femmes afghanes. Vous racontez que leur situation n’a guère changé depuis la chute du régime taliban en 2001, situation qui a l’époque choquait le monde entier.

Avec les Talibans, on part de zéro. Donc forcément leur situation a progressé: les femmes peuvent sortir de chez elles, avec burqa ou sans selon les régions. Mais le statut de femme en Afghanistan n’est pas enviable. C’est quand même un des rares pays où l’espérance de vie des femmes est en-dessous de celle des hommes ! Elles ne sont pas considérées comme des individus à part entière.
En revanche il n’y a pas de législation en Afghanistan, ce qui veut dire que vous pouvez vous balader en minijupe si vous le voulez… Mais il y a ce qu’on peut appeler une pesanteur culturelle. Les Afghanes disent qu’elles ont quatre visages: la fille de, la sœur de, la femme de, et la mère de. Et c’est vrai que toutes les femmes qui étudient ou travaillent, c’est parce que leur père ou leur mari les a autorisé à le faire…

Et comment voyez-vous leur avenir ?

Le statut des femmes n’est pas une priorité du gouvernement et de toute façon on ne change pas les mentalités par décret. Cela reste un sujet sensible car culturellement très fermé pour les Afghans. Pour eux, c’est comme ça et pas autrement.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
13 novembre 2009

“Les taliban n'ont jamais tapé aussi fort contre les civils étrangers“

Ariane Quentier sur le plateau de TV5 Monde

“Les taliban n'ont jamais tapé aussi fort contre les civils étrangers“


JT TV5Monde
28 octobre 2009 - 4'40

Le livre d'Ariane Quentier

Afghanistan, au coeur du chaos
Éditions Denoël