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Afghanistan - Entretien avec le spécialiste Olivier Roy

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“Les taliban n’apparaissent pas aux yeux des Afghans comme une alternative valable“

Entretien avec Olivier Roy, chercheur au CNRS et spécialiste de l'Islam en Asie centrale




Les élections présidentielles et provinciales prévues le 22 mai ont été reportées au 20 août 2009 pour des raisons de logistiques et de sécurité. Qu’est-ce que cela signifie ?


Sur un plan technique, il est difficile d’organiser des élections dans ce contexte de guerre et d’insécurité, mais aussi à cause de la faiblesse de l’administration locale. Dans le sud du pays, il y a une guérilla menée par les taliban. Ces derniers visent par définition les emplacements des bureaux de vote. Il n’y a pas de guérilla dans le nord, mais une certaine insécurité règne et impose beaucoup de prudence pendant les élections. Sur un plan politique, il faut se donner un certain temps pour penser à l’après élection présidentielle et aux éventuels jeux d’alliances entre les candidats, mais ces tractations se dérouleront évidemment derrière les rideaux.


Plus de 10% des bureaux de vote pourraient rester fermés par crainte de violences. Ces élections ont-elles de ce fait une vraie légitimité ?


Tout dépend du nombre de gens qui vont voter. Je pense que ce taux de 10% des bureaux de vote fermés n’est pas très significatif. Les élections garderont une légitimité. Le problème est de voir combien de personnes en réalité iront voter dans le pays. Il faut peut être être attentif à la fraude. Je crois que les fraudes au niveau des bureaux de vote sont paradoxalement assez peu vraisemblables, simplement parce que le gouvernement n’a pas assez de personnes localement, même s’il avait l’intention d’organiser une fraude.

Par contre, il peut y en avoir lors de la collecte des résultats des bureaux de vote. Certes, il y a un appui financier de la communauté internationale pour organiser ces élections, mais le problème est surtout au niveau de l’encadrement du personnel qui assurera la couverture électorale.


Quarante trois candidats sont dans la course à la présidentielle. Qui sont les adversaires sérieux à Hamid Karzaï et pour quelles raisons pourraient-ils être plébiscités ?

L’adversaire sérieux qui se détache du lot est le Docteur Abdullah, qui est l’ancien ministre des Affaires étrangères et un ancien adjoint du commandant Massoud dans la vallée du Panshir. Il est par ailleurs sûr du vote Tadjik. Il faut aussi compter avec Ashraf Ghani qui est perçu comme le technocrate intègre, mais qui manque de base politique. Puis, il y a un candidat chiite qui est quasiment assuré de l’électorat chiite du centre du pays. Et aussi beaucoup d’autres candidats qui sont totalement inconnus. Il faut certes attendre les résultats, mais le vote reste d’abord ethnique. Les gens du Nord voteront pour les candidats de leur région et ainsi de suite.

Le problème pour Hamid Karzaï est de savoir s’il va dépasser cette dimension ethnique et obtenir un "score national". Il a tout de même un atout, c’est que son électorat est éparpillé sur l’ensemble du pays. Les autres sont avant tout des candidats régionaux sans envergure nationale. Je ne vais cependant pas dire que le président sortant est sûr d’être réélu, mais aucun autre candidat que lui n’a une assise politique nationale. Il est pachtoun, mais n’est pas perçu comme un nationaliste pachtoun, il est bilingue, persan et pachtoun, mais il n’apparaît pas comme un chef tribal.


Le président sortant Hamid Karzaï se présente pour un deuxième mandat. Comment le peuple juge-t-il cette nouvelle candidature ?

Il y a un désenchantement général par rapport à Karzaï. Mais il n'y a pas d’alternative parmi les autres candidats. Les taliban n’apparaissent pas aux yeux des Afghans comme une alternative, surtout pas dans le nord où les populations ont souffert pendant les années 1990 de leurs exactions. C'est vrai que la situation sur place n'est pas rassurante. Il y a une accentuation des contrastes sociaux, l’argent versé par la communauté internationale n’a pas eu les effets escomptés. D’autre part, il y a une aggravation des combats dans le sud entre les talibans et les forces internationales. Mais Hamid Karzaï apparaît comme le candidat par défaut.


Les rebelles talibans menacent de perturber les élections. Ces menaces sont-elles prises au sérieux ?

Évidemment qu’elles sont prises au sérieux, l’objectif des Taliban est de perturber les élections et ils vont tout faire pour que cela arrive. Dans le sud, ils ont les moyens d’attaquer les bureaux de vote et d’assassiner les fonctionnaires locaux. Cette situation peut empêcher les gens d’aller voter.


Les forces internationales réparties sur le territoire afghan ne suffisent plus à dissuader les combattants islamistes et taliban ?

Les forces étrangères ne vont pas surveiller chaque bureau de vote. On ne pourra pas déployer une compagnie de l’OTAN (ndlr : Organisation du traité de l’atlantique nord) devant chaque bureau, c’est presque impossible. La plupart des bureaux de vote seront protégés par la police et l’armée afghanes déjà très vulnérables, c'est-à-dire qu’il n’y aura pas de véritable protection.


Quel bilan les Afghans font-ils des huit années de présence étrangère sur leur territoire ?

Les opinions sont contrastées par rapport à cette présence étrangère en Afghanistan. Il y a de manière générale une désillusion. Les gens ont le sentiment que les promesses de l’après taliban n’ont pas été tenues, les choses n’ont vraiment pas changé sur le plan social. Les Afghans développent un ressentiment contre les forces étrangères. Pour autant, les taliban n’apparaissent pas à leurs yeux comme une alternative valable.


L’occupation va-t-elle encore durer ?

Elle durera le temps qu’il le faudra pour trouver une solution politique, c’est-à- dire, construire un gouvernement de coalition avec les taliban par exemple.


On constate une recrudescence de la violence en Afghanistan. La communauté internationale est-elle dans l’impasse ?

C’est un problème de choix politique. C'est-à-dire que l’OTAN a opté pour une solution militaire. Mais en réalité, seuls les Américains sont capables de donner plus de troupes pour réaliser cette politique militaire. L’option militaire n’est pas toujours la solution dans ce genre de guerre. Il faut un versant politique (ndlr: des négociations) qui pour le moment n’existe pas. En plus, les taliban pensent qu’ils sont en train de gagner la bataille et ne veulent pas négocier. Alors que l’OTAN les y force.

D’autre part, si Hamid Karzaï est réélu, les taliban refuseront de négocier avec lui. Les taliban ne veulent pas de l’actuel président. On est encore loin d’une perspective d’un gouvernement de coalition. À y voir de près, les taliban visiblement négocieront lorsqu’ils seront dans l’impasse. Ils ont du renfort pour le moment et sont soutenus par le Pakistan.


Quelles comparaisons peut-on établir entre l’occupation actuelle de l’OTAN et la présence russe dans le pays par le passé ?

Le point commun est qu’il y a des troupes étrangères qui luttent contre une guérilla locale. La différence est que les Russes avaient un objectif idéologique, soutenir le gouvernement communiste, ce qui était un objectif, je dirais « positif ». Les troupes de l’OTAN ont pour but d’empêcher le retour des taliban, mais les objectifs sont modestes. Ils ne s'intéressent pas trop à savoir qui a le pouvoir à Kaboul. L’époque des Russes a été meurtrière (15 000 morts en 10 ans). Il y a eu plus de pertes. La guerre actuelle est beaucoup plus circonscrite et en huit ans les troupes de l’OTAN n'ont pas eu autant de pertes humaines que les Soviétiques.


Comment qualifier l’islam afghan, est-ce un islam autochtone ou importé ?

Disons qu’il y a un fondamentalisme traditionnel très fort en Afghanistan. Un islam très conservateur et très traditionnel. Puis il y a l’islam des taliban qui est plus proche du wahhabisme saoudien et qui est en rupture avec les traditions afghanes, et qui, suite à 20 ans de guerre, profite de la crise des identités traditionnelles. Les idées sont importées, mais il y a localement une transformation sociale et générationnelle qui prouve qu’il y a une demande pour ce type d’islam. Ce sont des Afghans formés par des Saoudiens.


L’Afghanistan est-elle une nation malgré la diversité ethnique ?

La nation afghane dans le fond a été fabriquée par la monarchie au cours du XXe siècle. La chute de cette monarchie a entrainé une crise profonde de l’identité nationale afghane, avec l’apparition des idéologies radicales, communisme et islamisme, qui ne sont pas des idéologies nationalistes. Il y a eu une augmentation des clivages ethniques entre le nord et le sud depuis le coup d’État communiste. La situation s'est dégradée ces vingt dernières années. Il y a en effet une fragilité du sentiment national.


On retrouve également les Pachtounes de l’autre coté de la frontière au Pakistan. Ce découpage a-t-il des conséquences sur le fonctionnement de l’Afghanistan ?

Il se trouve que la frontière entre les deux pays traverse les zones pachtounes, mais il n’existe pas de nationalisme pachtoune. Par contre, il y a des solidarités très fortes de part et d’autre de la frontière contre l’idéologie des taliban et pour la lutte contre la contrebande à la drogue.


Propos recueillis par Christelle Magnout
14 août 2009

Publications d'Olivier Roy



Le croissant ou le chaos
, Hachette Littérature, 2007.