Afghanistan : une élection présidentielle sous tension(s)

Des affiches de campagne ©AFP
Des affiches de campagne ©AFP

Ces dernières semaines, la tension n’a cessé de monter en Afghanistan avant l'élection du nouveau président, samedi 5 avril. Ce scrutin risque d’être fortement perturbé par les talibans qui ne soutiennent pas le gouvernement d’Hamid Karzaï, à la fin de son deuxième mandat. Dans quel contexte politique se tient ce scrutin ? Quels sont les enjeux ? Décryptage dans un entretien avec Karim Pakzad, chercheur à l’IRIS et spécialiste de la région Pakistan, Iran, Afghanistan.

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L'Afghanistan ouvre le premier tour de son élection présidentielle ce samedi 5 avril. Ce scrutin représente un enjeu politique fort pour cette république islamique, l'un des pays les plus pauvres du monde. "Il est maintenant crucial que ces élections soient crédibles, inclusives et transparentes, que leurs résultats soient largement acceptables pour le peuple afghan," a déclaré mercredi 2 avril Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN. Une allusion aux accusations de fraudes de 2009 qui visaient le président sortant Hamid Karzaï.

Plusieurs jours avant le scrutin, le pays a connu une montée de violence perpétrée surtout à Kaboul, par des talibans qui revendiquent leurs actes sur les réseaux sociaux. Mercredi 2 avril, six policiers ont été tués par un kamikaze taliban qui s’est fait exploser devant l’entrée du ministère de l’Intérieur. Mais déjà, samedi 29 mars, le siège de la Commission électorale indépendante (IEC) chargée du bon déroulement des élections avait été attaqué à Kaboul pendant plusieurs heures. Les responsables ? Un commando taliban. Une résidence d’ONG et un bureau chargé de l’organisation des élections ont aussi été la cible d’attaques la semaine dernière - bilan : sept morts. Autre méthode d’intimidation : l’enlèvement. Un candidat aux élections provinciales afghanes a été kidnappé avec six de ses supporters lundi 24 mars.

Les talibans s’en sont aussi pris aux étrangers présents dans le pays ; ils ont récemment attaqué l’hôtel de luxe Serena, faisant 9 morts dont 4 étrangers et un journaliste de l’AFP Sardar Ahmad. Ce vendredi 4 avril, c'est une journaliste allemande de l'agence Associated Press qui a été tuée et une consoeur canadienne blessée. 

Les talibans font tout pour perturber ce scrutin démocratique, dont la régularité sera attestée par des observateurs afghans, puisque les internationaux ont pour la plupart quitté l'Afghanistan.

Ce vote est essentiel pour l'avenir du pays. Du choix du président dépend la signature d'un traité de sécurité bilatéral entre l'Afghanistan et les États-Unis. L’Alliance atlantique, présente sous le nom de "Fias" (ou Isaf), doit expirer fin 2014. Si cet accord est signé par le nouveau président, il assurera dans le pays une présence militaire étrangère soutenant, finançant et formant les forces afghanes.
 
Ce scrutin présidentiel, dont le second tour se tiendra le 24 mai, est doublé d'un scrutin provincial qui doit renouveler les parlements de 34 provinces.

Les talibans perturbent la campagne

04.04.2014Récit de Laure de Matos
Les talibans perturbent la campagne

Entretien avec Karim Pakzad

La campagne de terreur menée par les talibans avant la campagne présidentielle a-t-elle été sans précédent ?

Non, car ils ont également essayé de perturber les élections de 2009. Mais, c’est vrai que cette fois-ci, leurs opérations sont beaucoup plus spectaculaires. Ils avaient menacé de perturber le déroulement de ce scrutin et l'ont fait parce qu’ils sont contre ces élections. Ils ne reconnaissent pas le régime actuel, alors ils s’y opposent par tous les moyens.

Cette fois-ci, les opérations ont été perpétrées à Kaboul, lieu très stratégique et symbolique où sont situés la Commission électorale indépendante (cible d’attaques terroristes, ndlr) ou le ministère de l’Intérieur.

Avec ces opérations très spectaculaires, les talibans donnent l’impression à l'occident et à l'Europe qu’ils sont puissants. C’est vrai qu’ils peuvent commettre des attentats, mais en même temps, ils n’ont pas les moyens de perturber le scrutin au point d'annuler les élections.

Cependant, un peu plus de 10% des bureaux de vote, soit 742 (sur plus de 6000 bureaux de vote dans le pays, ndlr), resteront fermés dans le sud et dans l’est, où les talibans sont en mesure de perturber la tenue du scrutin. Mais dans le reste du pays, notamment dans l’ouest, le centre et le nord, les trois favoris - Zalmai Rassoul, Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani (voir encadré, ndlr) - ont tous réussi à rassembler des milliers de personnes dans leurs meetings.

Talibans en Afghanistan ©AFP
Talibans en Afghanistan ©AFP
Avec le départ progressif des troupes étrangères du pays, les talibans ont-ils retrouvé une puissance de frappe et vu grossir leurs rangs ?

Avec la perspective du retrait total des forces étrangères, la politique du président afghan sortant a changé. Il a essayé de négocier avec les talibans, et pour cela, il a commencé à leur donner des gages : il a pris une posture antiaméricaine allant jusqu’à qualifier la présence des troupes américaines "d’occupation" ; et il leur a demandé d’arrêter leurs opérations pour signifier que les talibans ne sont pas des ennemis, mais des frères mécontents.

Hamid Karzaï a tout fait pour donner des gages aux talibans et les convaincre de négocier avec lui. Or les talibans attendent la fin de 2014 et le départ des soldats étrangers. Si jamais il n’y a pas d’accord entre les Américains et les Afghans sur la présence future des troupes américaines dans le cadre d’un accord bilatéral, alors il y a un vrai danger de déstabilisation du pays. Mais en même temps, les talibans ne sont pas capables de chasser le régime actuel par des moyens militaires. Par contre, ils peuvent commettre des attentats entraînant une insécurité dans le pays.

Troupes de l'OTAN en Afghanistan ©AFP
Troupes de l'OTAN en Afghanistan ©AFP
Quel est l’enjeu de cet accord bilatéral de sécurité  entre l’Afghanistan et les États-Unis ?

Les États-Unis veulent finir le travail, parce que c’est vrai qu’ils ont échoué sur le plan militaire à vaincre les talibans. En même temps, s’ils laissent l’Afghanistan comme ça, il y a un risque que les organisations de type Al-Qaida - puissantes dans les zones frontalières entre l’Afghanistan et le Pakistan - reviennent dans le pays et que les talibans retournent en force. S’ils ne parviennent pas à prendre le pouvoir à Kaboul, ils pourraient s’installer durablement dans une moitié est de l’Afghanistan et dans le sud. Le pays sera transformé à nouveau en base d’Al-Qaida. C'est le souci des Américains qui, aujourd’hui, regardent davantage, en terme stratégique, vers l’Asie pacifique.

Ils ont fait de l’Inde leur partenaire stratégique, et essayent de contenir la puissance chinoise. C'est la raison pour laquelle l’Afghanistan et le Pakistan constituent la marche vers l’Asie, car le pays est frontalier avec le Pakistan, la Chine, les républiques d’Asie centrale, et qu'il est non loin de la Russie. L’Afghanistan représente donc une importance pour la stratégie globale des Américains. C’est la raison pour laquelle ils voulaient négocier avec les Afghans.

Tout a été mis en place. Même la grande assemblée afghane qui regroupe l’Assemblée et le Sénat a validé cet accord. Mais c’est Hamid Karzaï qui a refusé de signer, de manière tout à faire personnelle, pour se donner une image patriotique à la fin de son mandat, et parce qu’il est assez proche des talibans. Avant 2001, il était quand même secrétaire d’Etat dans le régime des talibans. Je pense que le prochain président, quel qu’il soit, surtout si c’est Abdullah Abdullah, signera très rapidement cet accord bilatéral.

Talibans au bureau du Qatar ©AFP
Talibans au bureau du Qatar ©AFP
Cela signifie-t-il que l’Afghanistan ne peut pas fonctionner sans une présence militaire étrangère ?

Évidemment. Un exemple : le budget de l’État afghan s’élève à un peu moins de 4 milliards de dollars par an, car le pays n’a pas beaucoup de revenus. Les États-Unis dépensent deux fois plus, rien que pour l’armée et les forces de l’ordre afghanes, leur entretien, leur formation, leur fonctionnement. Si jamais les Américains arrêtent leur soutien, comment font les Afghans ?

Cela signifie-t-il a contrario que les forces américaines et de l’OTAN n’ont pas été assez efficaces ?

Le problème est que cette guerre contre les talibans, cette intervention en Afghanistan a été mal réalisée. Les Américains, et ensuite l’OTAN (à partir de 2004), ne pouvaient pas gagner uniquement sur le plan militaire. C’était une évidence du fait de la particularité sociale, ethnique, culturelle de cette guerre.

Barack Obama en a pris conscience. En 2009, il a changé de stratégie avec l’envoi de 30 000 soldats de plus pour sécuriser des zones. Mais finalement, rien n’a changé. Dans leurs zones d’influence, les talibans restent très forts, soutenus par leurs frères : les talibans pakistanais et l’armée pakistanaise. Et ils sont financés par les pays du Golfe.

Finalement, les États-Unis et leurs alliés ont donc décidé de se retirer d’Afghanistan et de changer la solution militaire en solution politique. C’est la raison pour laquelle les États-Unis ont ouvert un bureau au Qatar pour négocier avec les talibans.

Mais ces négociations n’ont rien donné parce que le gouvernement de Kaboul s’est fâché contre les Américains qui voulait négocier. Or les talibans qui commettent des attentats refusent de négocier avec un régime fantoche.

Et pourtant, une importante partie des talibans négocie aussi avec Kaboul. Il y a même d’anciens ministres des talibans qui officient aujourd’hui au gouvernement.

Les Américains veulent rester en Afghanistan pour assurer la sécurité du régime et donner un coup de main aux négociations entre les talibans et le régime de Kaboul, afin de parvenir à la fin de cette guerre.

Afghanes qui votent ©AFP
Afghanes qui votent ©AFP
Comment peuvent se dérouler les élections cette année après les reproches de fraude en 2009 ?

Hamid Karazaï voulait faire aussi pression sur les Américains pour que la communauté internationale ne se mêle pas des élections. Il y a des observateurs afghans, mais il n’y a plus d’observateurs étrangers.

Ce scrutin peut-il alors être un test démocratique ?

Oui, car cette fois-ci, il existe une vraie campagne électorale. C’est extrêmement positif. Ceux qui ne sont pas dans les zones de pression des talibans participent à la campagne. Les Afghans veulent la paix et ils ont pris l’habitude de voter. De là à dire qu’il y a une démocratie de type occidental, non. Il y a des élections et c’est un début important pour un pays où, auparavant, il n’existait pas de scrutin. Aujourd’hui, ils ont pris goût à voter. Il y a des queues devant les bureaux pour obtenir une carte électorale, dans un pays où près de 80% de la population est encore analphabète.

Il y a deux enjeux de ce scrutin : la tenue des élections en dépit des attentats et la fraude. On ne pourra pas empêcher l’achat de voix, les fraudes de la part de tous les candidats. Si elle est massive, notamment au deuxième tour, comme en 2009, il y a un risque d’instabilité, de crise politique qui pourrait déboucher sur un conflit armé. Mais si le vote se déroule plus ou moins correctement, c’est une étape importante qui aura été franchie. Le prochain président élu à l’issue d’un vote suffisamment transparent aura la légitimité que le président sortant n’avait pas. Il aura donc plus de pouvoir.

Les favoris du scrutin

Parmi les huit candidats, quatre retiennent l'attention des médias et ont des chances de passer au second tour :

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Ashraf Ghani, économiste réputé, a démissionné de ses fonctions de chef du Comité de transition, institution gouvernementale chargée de superviser la transition démocratique en Afghanistan, pour se lancer dans la présidentielle. Entre 2002 et 2004, il fut ministre des Finances d'Hamid Karzaï.
                 
Âgé de 64 ans, ce Pachtoune à la réputation de forte tête était arrivé en quatrième position au premier tour de l'élection de 2009, avec un décevant 2,94% des voix. Lors de ce scrutin, il était apparu lisse, voire effacé. Cette fois, il a mené sa campagne tambour battant en prononçant des discours passionnés lors de grands rassemblements populaires.
                 
Il a suscité la polémique en choisissant comme colistier le controversé Abdul Rasheed Dostum, accusé d'avoir autorisé le massacre de centaines de prisonniers talibans en 2001. (AFP)


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Zalmai Rassoul, ancien ministre des Affaires étrangères d'Hamid Karzaï, est considéré comme le candidat du pouvoir sortant.

Âgé de 70 ans, ce Pachtoune proche du président Karzaï fut son conseiller à la sécurité nationale en 2003 et 2010. Polyglotte parlant couramment français, anglais, italien et arabe, Zalmai Rassoul a fait des études de médecine à Paris et fut secrétaire général du dernier roi d'Afghanistan, Mohammed Zaher Shah, lors de son exil à Rome. (AFP)

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Abdullah Abdullah, figure de l’opposition, a échoué en 2009 au premier tour, en deuxième position derrière Hamid Karzaï, en recueillant plus de 30% des voix. Il avait alors dénoncé des fraudes massives.

Né d'un père pachtoune et d'une mère tadjike, cet ancien ophtalmologue âgé de 53 ans est apprécié des dirigeants occidentaux. Il a été porte-parole du commandant Ahmad Shah Massoud - célèbre résistant à l'occupation soviétique et au régime taliban assassiné le 9 septembre 2001 -, avant de devenir ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement d'Hamid Karzaï. (AFP)

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Abdul Rasul Sayyaf est l'un des plus célèbres chefs de guerre afghans. Ce Pachtoune réputé très proche de l'Arabie saoudite s'était illustré lors de la guerre contre l'occupation soviétique (1979-1989), avant de rejoindre l'Alliance du Nord du commandant Massoud pendant la guerre civile (1992-1996).
                 
Les milices contrôlées par M. Sayyaf, âgé aujourd'hui de près de 70 ans, avaient été notamment mises en cause par un rapport de l'ONU dans le massacre de centaines de Hazaras chiites à Kaboul en 1993.
      
Bien qu'il ne soit pas considéré comme un favori, cette personnalité influente pourrait jouer en rôle important dans les négociations qui pourraient avoir lieu de cas de deuxième tour. (AFP)


Les autres candidats

Les quatre autres candidats sont Gul Agha Shirzai (homme d'affaires, ancien gouverneur et chef de guerre), Hedayat Amin Arsala (ancien conseiller du président Karzaï), Qutbuddin Helal (conservateur) et Daoud Sultanzoy (ancien parlementaire).

La population prise pour cible

Selon un rapport publié début février par la Mission des Nations Unies en Afghanistan (MANUA), le nombre de victimes civiles du conflit armé en Afghanistan a augmenté de 14%, faisant de 2013 la pire année pour la population depuis 2009.

Le rapport annuel 2013 fait état de 8 615 victimes civiles, dont 2 959 morts et 5 656 blessés. Une année noire pour une partie de la population en particulier : les femmes (235 femmes tuées et 511 blessées) et les enfants (561 enfants tués et 1195 blessés). Soit une augmentation de 35% par rapport à 2012.
"Le rapport attribue 74% des victimes, morts ou blessés, à des groupes armés opposés au gouvernement et 11% aux forces pro-gouvernementales, (dont 8% pour les FSNA et 3% pour les forces internationales). Les affrontements directs entre les parties en conflit sont responsables de 10% des victimes et 5% des victimes ont été tuées ou blessées par des mines, et engins explosifs", lit-on dans le communiqué de l'ONU.

Depuis 2009, le conflit armé auquel est en proie le pays, a coûté la vie à 14 064 civils afghans et a blessé des milliers d'autres.