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Airbus : turbulences à tous les étages

Démonstration d'un Airbus 350-1000 lors du Salon du Bourget le 20 juin 2017 
Démonstration d'un Airbus 350-1000 lors du Salon du Bourget le 20 juin 2017 
(AP Photo/Michel Euler)

Sous le coup d'enquêtes anti-corruption du Parquet National Financier (PNF) en France, et du Serious Fraud Office (SFO) au Royaume-Uni, l'avionneur européen Airbus risque une lourde amende de plusieurs milliards de dollars. En cause : des irrégularités sur les contrats et la présence d'intermédiaires. Une situation suivie de près par les Etats-Unis.  

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"Une période turbulente et déroutante". De l'aveu même du patron d'Airbus, l'allemand Tom Enders, dans une lettre adressée la semaine dernière au personnel, l'avionneur européen entre dans une zone de fortes secousses. Raison ? Une série d'enquêtes anti-corruption... diligentée par le groupe lui-même, selon la version officielle. Explications.

Auto-dénonciation et corruption

Fort de la pleine confiance renouvelée du Conseil d'administration ce jeudi 12 octobre 2017, Tom Enders, le président exécutif d'Airbus, a de nouveau insisté sur le fait que c'est le groupe lui-même qui est à l'origine de ces procédures déclenchées. Notamment de l'enquête lancée au printemps 2016 au Royaume-Uni par le Serious Fraud Office (SFO), l'agence britannique de lutte contre la corruption. Rejointe dans la foulée par le Parquet National Financier (PNF) français.

La faute à une... négligence. Celle de ne pas avoir mentionné la présence d'intermédiaires (encore appelés "business partners", "agents commerciaux" ou encore "correspondants" selon l'éventail étendu des qualificatifs utilisés pour décrire ce type de poste) lors de la négociation de contrats à l'étranger. Et partant, de leur rétribution. 

Ce mea culpa va déclencher une série d'investigations en cascade, dont l'avionneur est loin d'être sorti à voir la place occupée aujourd'hui par les auditeurs et les avocats au sein des locaux du groupe, où ils ont pris leurs quartiers ces derniers mois. Leur travail ? Eplucher les contrats, débusquer les intermédiaires et faire la lumière sur les montages financiers effectués ces dernières années. Un travail de fourmi qui ranime le souvenir de l'enquête ouverte en 2001 -et close en 2006 après 4 oppositions du secret-défense- à propos des rétro-commissions versées dans l'affaire dite des frégates de Taïwan dans les années 90... 

"Aujourd'hui, John Harrison (le directeur juridique du groupe, ndlr) a nettoyé les écuries d'Augias et le réseau d'intermédiaires a été démantelé" explique une bonne source.
Une décision qui laisse sur le carreau une centaine de personnes, remerciées brutalement, et souvent très précieuses pour les services de renseignement français et allemands désireux de pénétrer au cœur du pouvoir des pays-clients. Sans parler de la réorganisation à marche forcée dans l'exécutif de l'entreprise. 

Après la démission en février 2017 de Marwan Lahoud, le directeur de l'international et de la stratégie, et dirigeant historique d'un ex-EADS qu'il avait contribué à fonder en 2000, on apprend via Intelligence Online que Pascal Lesaulnier, un commercial historique d'Airbus Group au Moyen-Orient, s'apprêterait, lui, à rejoindre Thalès.

Alors que le jeu des chaises musicales se poursuit, certains "agents commerciaux" n'ont pas tardé, eux, à répliquer à leur éviction dès le mois de juin dernier. Ainsi, l'agent d'Airbus en Turquie, Necdet Ersoy, a menacé d'attaquer le groupe devant les tribunaux pour rupture unilatérale de contrats. 
 

Impérialisme américain 

C'est en Turquie d'ailleurs qu'apparaîtrait l'un des contrats litigieux d'Airbus, mais aussi en Chine. La vente d'une trentaine d'A320 à Turkish Airlines, à des prix défiant toute concurrence, en 2013 serait ainsi sujet à caution.

Une affaire qui tombe mal ? A mesure que ces informations commencent à être distillées dans les médias, Boeing vient de marquer un nouveau point face à Airbus, dans leur match à distance, en Turquie justement. En septembre dernier, l'avionneur américain a ainsi annoncé que la compagnie turque allait lui commander 40 Boeing 787-9 Dreamliners, symbole de sa gamme des avions long-courrier pour quelque 11 milliards de dollars. 

Car c'est bien vers Boeing et vers les Etats-Unis que les regards se tournent depuis le dévoilement de cette opération mains propres chez l'avionneur européen. Or beaucoup de questions restent en suspens.

Selon l'enquête publiée par Le Monde, la démarche d'auto-dénonciation d'Airbus aurait été prise sous la pression du Department of Justice américain (DoJ), informé de faits litigieux et soucieux de défendre les intérêts de leur champion de Seattle. Et peut-être pas seulement lui ?
 


Selon une source bien informée, "il n'est pas surprenant de voir l'étau se resserrer autour du joyau Airbus, remarquable réussite industrielle européenne, au moment où des défaillances sont de plus en plus manifestes côté américain. Prenons l'atterrissage d'urgence au Canada fin septembre de l'A380 d'Air France effectuant la liaison Paris-Los Angeles. Il était dû à un grave dommage sur l'un des réacteurs de l'avion. Or c'est un réacteur GP7200, conçu par l'association de General Electric et Pratt and Whitney : 2 motoristes américains !".

Et d'ajouter : "Dès qu'une entreprise non-américaine affiche une belle réussite, plusieurs évènements concourent à la faire descendre de son piedestal. A l'instar de Toyota et de Volkswagen, tour à tour numéro un mondial dans l'automobile, qui ont vu leur aura palir à l'aune des révélations et des enquêtes (l'un pour des véhicules défectueux, l'autre pour des moteurs truqués), toutes diligentées par des organismes américains". 

Guerre économique

Les derniers épisodes de cette guerre économique, dont les Etats-Unis paraissent actionner les manettes, semblent se dérouler dans les airs désormais. Et l'amende à payer risque d'être lourde de l'aveu même de Tom Enders, lui-même par ailleurs personnellement visé par une autre affaire (concernant la vente d'avions de chasse Eurofighter à l'Autriche en 2003).

Les chiffres évoqués par différentes sources s'affichent dans une fourchette allant d'un à... 20 milliards d'euros. Une addition et une situation qui seraient en train de "désespérer" le président du Conseil d'administration, Denis Ranque, tout juste reconduit jusqu'en 2020.  Alain Juillet, l'ancien directeur du renseignement de la DGSE, cité par Le Monde (13/10/2017), parle quant à lui tout bonnement d' "affaire d'Etat".  

Après les critiques sur la fusion Alstom-Siemens, la politique industrielle est déjà une épine dans le pied de la présidence Macron. Car d'autres fleurons français dont l'Etat est actionnaire pourraient être concernés. Aujourd'hui, Airbus. Peut-être Renault et Areva demain ?