Le philosophe Alain Badiou pense différemment les "tueries" du 13 novembre

©Entretien d'Alain Badiou avec Mohamed Kaci

Pour le philosophe Alain Badiou, notre monde n'offre plus d'alternative au système dominant et c'est précisément ce que vont chercher les jeunes qui se jettent dans le djihadisme. L'échec du communisme et la chute du progressisme ont laissé place à un désert idéologique. Entretien. 

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Philosophe, romancier, dramaturge français, Alain Badiou est l'auteur de Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre (Editions Fayard). Il revient sur le plateau de TV5MONDE sur les attentats du 13 novembre à Paris qui, pour lui, ne sont pas le fruit de l'islamisme radical : "Il faut concevoir que l'islamisme vient en fin de trajectoire chez ces jeunes déréglés, ces jeunes tueurs, et non pas au début."

Il ajoute "la subjectivité de ces jeunes est constituée à partir du monde tel qu'il est, elle n'est pas constituée directement par l'islam. D'ailleurs, beaucoup des recrues de l'Etat islamique sont des convertis de fraîche date. Tout cela converge vers l'idée que c'est plutôt une sorte de nihilisme personnel, d'impasse dans l'existence, de désir non satisfait de frustration amère par la vie qui leur est proposée qui les conduit à un moment à s'islamiser."

Alain Badiou considère que "l'islam leur procure un langage et une position. Position qui globalement peut être caractérisée d'anti-occidentale, d'hostilité au monde dans lequel ils sont nés et dans lequel ils ont tous considérés qu'ils n'avaient pas la place qu'ils espéraient avoir."

Attentat, attaque ou tuerie ? 

Le philosophe ne qualifie par les événements du 13 novembre d'"attentat" ni "d'attaque" mais de "tuerie". Pour lui, "attentat" désigne "historiquement quelque que chose qui était un acte meurtrié, ciblé, politiquement défini.

Selon Alain Badiou, "l'épisode de janvier ressemblait plus à un attentat parce que les cibles étaient vraiment désignées : les terribles membres hostiles à la religion de Charlie Hebdo, les juifs et les policiers."

Pour les événements dramatiques du 13 novembre, "ce sont des jeunes qui tirent dans le tas sur n'importe qui. C'est un meurtre de masse, il faut lui donner son nom. Et la justification idéologique est plaquée dessus mais ne détermine pas ceux qui sont visés.

Offrir autre chose à la jeunesse

Ce terme de tuerie rapproche les attentats de Paris avec les tueries de masse américaines ou encore en Suède. Alain Badiou y voit un dénominateur commun. "C'est une sorte de criminalité propre à notre monde."

"Nous sommes dans un monde où la pensée est réduite à une option et non pas deux. C'est une grande différence par rapport aux années 1960-1970, souligne Alain Badiou. J'en appelle à la reconstruction progressive sur des bases qui feraient le bilan du passé, d'une option positive affirmative, égalitaire, qui serait proposable à la jeunesse du monde entier. Tant que ce ne sera pas fait nous aurons de graves symptômes pathologiques même si nous évitons des grandes guerres. Après tout nous avons déjà des petites guerres un peu partout.