Albanie : des manifestations et des disputes d'opérettes

Manifestation du 21 janvier à Tirana (AFP)
Manifestation du 21 janvier à Tirana (AFP)

L'Albanie semble connaître une grave crise politique depuis que le Premier ministre, Sali Berisha et le maire de Tirana, responsable de l'opposition socialiste, Edi Rama, s'affrontent par manifestants interposés, dans des démonstrations de force qui ont fait déjà plusieurs morts. Le président albanais et la communauté internationale appellent à calmer le jeu.

dans

Depuis la manifestation populaire du 21 Janvier, les jours semblent calmes en Albanie, mais c’est un calme triste.

La confrontation était annoncée par le mécontentement de la majorité des Albanais contre le gouvernement de Sali Berisha.

Après les élections de 2009, l’opposition ne cesse de contester un résultat mis en doute par les observateurs de l'OSCE eux-mêmes, pour qui les votes du tiers des circonscriptions ont été mal comptés. Sali Berisha, pourtant, ignore ces contestations. Il noue une alliance atypique en invitant au gouvernement l’ex-Premier ministre socialiste Ilir Meta, celui-là même qui l’avait fait arrêter dix ans plus tôt lorsqu’il était leader de l’opposition. En tant que leader du LSI (Mouvement socialiste pour l’intégration) et grâce à quatre sièges emportés aux élections de 2009, Ilir Meta conditionne son entrée au gouvernement à l’obtention des portefeuilles-clés.



Manifestation à Tirana en avril 2010 (AFP)
Manifestation à Tirana en avril 2010 (AFP)
DERAPAGES

Au même moment, la presse dévoile des affaires de corruptions impliquant le gouvernement de Sali Berisha et sa famille. Une vidéo diffusée dans l’émission satirique « Fix Fare » fait scandale. L’opposition exige la démission de Sali Berisha et de Ilir Meta, alors vice-Premier ministre et ministre de l’économie.

A l’origine de cette détérioration, le refus de Berisha de constituer une commission parlementaire pour éclaircir les élections de 2009. Dans le même temps, la Commission Centrale des Elections (KQZ) décide de détruire les matériaux de ces élections et les images des bulletins de votes brulés au bord d’un fleuve en Albanie exacerbent la tension.

La publication de la vidéo scandaleuse approfondit la crise politiquement autant que verbalement. Le premier ministre Sali Berisha utilise le Parlement pour accuser le leader de l’opposition d’être responsable du montage du document. Il en vient à parler d’une manière indigne de la vie privée du leader de l’opposition Edi Rama, affirmant notamment que le fils d’Edi Rama est non de lui mais de son père, l’ex-femme de Rama l’ayant trompé avec son beau-père, le père de Edi Rama. Ce dérapage et bien d’autres avivent les tensions. L’opposition appelle à une manifestation sans discours politique.


Manifestation du 21 janvier à Tirana (AFP)
Manifestation du 21 janvier à Tirana (AFP)
PUTSCHES

Le 21 janvier, des protestataires venus de toute l’Albanie se rassemblent dans la capitale. Arrivés près du siège du gouvernement, ils jettent des parapluies, puis des pierres sur les policiers. La situation dégénère en guérilla urbaine et la Garde de la République ouvre le feu. Trois manifestants sont tués et quatre autres blessés. Une journaliste reçoit une balle dans la main au cours d’un reportage pour une télévision locale.

Les assauts verbaux dégénèrent aussi. Berisha dénonce Edi Rama comme l’organisateur d’un putsch. Edi Rama accuse en retour Berisha d’être un dictateur qui a ordonné aux militaires d’ouvrir le feu sur les manifestants. Dans ce contexte brulant, la procureure générale de la République délivre un mandat d’arrêt contre six responsables de la Garde de la République.

Là commence le coup d’Etat. Sali Berisha ordonne à la police de ne pas exécuter les mandats d’arrêt. Il déclare que la procureure générale fait partie du putsch et la qualifie de membre du crime organisé.

Cérémonie le 23 janvier à Tirana en mémoire des manifestants tués deux jours plus tôt (AFP)
Cérémonie le 23 janvier à Tirana en mémoire des manifestants tués deux jours plus tôt (AFP)
MEDIATIONS

Les représentants des gouvernements étrangers commencent alors à donner des conseils pour calmer la situation. Ils arrivent à freiner une manifestation des militants de Berisha, tandis que l’opposition, elle, reste décidée à défiler pacifiquement ce 28 janvier en hommage aux trois manifestants tués.

Aujourd’hui, l’envoyé de la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton est arrivé en Albanie en quête d’une solution pour réconcilier les deux leaders. Il a rencontré à cet effet le président, puis le Premier ministre et enfin le responsable de l’opposition mais personne en Albanie ne croit qu’il y parviendra.

Dans ce climat, le rapport de Dik Marty sur les crimes commis par UCK et le trafic des organes n’est pas passé inaperçu. Tout les médias ont transmis en direct la séance du parlement européen.

En fait, l’opinion albanaise ne croit pas ce rapport et presque toute la classe politique de gauche et de droite rejette les accusations de Dick Marty. Les dirigeants albanais et kosovars s’entendent pour affronter ensemble ce qui est considéré comme une vague « anti-Kosovo ». Le gouvernement albanais se déclare ouvert à une enquête d'Eulex (l'organisme juridique de l’Europe basé au Kosovo).

En dépit de ce consensus de l’opinion, pourtant, des intellectuels albanais se penchent sérieusement sur ces accusations. Dans certains médias d'Albanie et du Kosovo, des journalistes et des intellectuels accusent le Premier ministre kosovar Hashim Thaçi d’être un homme corrompu et lié au crime organisé. Ce qui laisse entendre que lui-même et les autres dirigeants de l’UCK peuvent avoir aussi commis des crimes de guerre.


La Une de la Süddeutsche Zeitung du lundi 24 janvier 2011 : “Deuil et turbulences en Albanie“