Algérie - ni oui ni non à la peine de mort

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La nausée

J’essaye de me rappeler, de me souvenir, le soir où mon corps fut envahi par la nausée. Je revois les corps de ces hommes torturés, des tortures que l’on n’avait même pas pris la peine de cacher et qui semblaient devoir tenir dans ce procès une présence anecdotique. L’un des accusés était arrivé sur des béquilles, il n’arrivait plus à marcher. Avaient-ils tous le visage tuméfié ? Ils étaient les seuls à vouloir parler de ce que l’on avait fait à leur corps. Est-ce que je me souviens vraiment de leur dignité, de leur pudeur ? C’était le premier grand procès « du terrorisme », ces hommes étaient accusés, entre autres, d’avoir déposé une bombe dans le hall de l’aéroport d’Alger. Un attentat sidérant, horrible, C’était le premier grand procès du « terrorisme », devant une cour spéciale, une justice d’exception mise en place par décret en 1992. Un horrible attentat. 9 morts et 128 blessés. C’était le 26 août 92 et nous étions en vacances, les dernières vacances pour refuser la guerre. Mais c’était déjà la guerre.

Dans la salle du procès, en 1993, j’ai haï mes confrères. Nous étions alignés, les journalistes, au plus près de la cour, assis face aux accusés, plus d’une trentaine, tournant le dos à leurs familles, debout, dont les femmes après le verdict hurleront comme si on les égorgeait et mes confrères continuaient de rire car ils avaient peur et ils ne le savaient pas, pas encore, ils devinaient la peur qui allait nous habiter. C’était déjà : c’est eux ou c’est nous. Je me souviens de l’un d’entre eux, un mauvais sourire sur le visage, acquiesçant à tout ce que disait le procureur qui , debout, accusait et demandait la peine de mort. Cette connivence m’était plus qu’une insulte, une honte sur ma place, ici. Tout le long du procès, mes confrères se moquaient, oui ils se moquaient de ces hommes torturés qui tentaient de démontrer qu’ils étaient innocents. Il y avait là un pilote, un steward qui étaient islamistes, des militants du FIS, ils étaient membre du SIT, le syndicat Islamiste des travailleurs. Ils étaient islamistes et ils avaient adhéré à un parti légal à l’époque mais étaient-ils coupables du crime dont on les accusait ? Ou s’étaient-ils déclarés coupables pour que cesse la torture ? C’était la thèse de leurs avocats, c’était leur thèse. Déjà, devant le procureur, ils s’étaient rétractés mais en vain, la machine était en marche.

Plus tard, j’ai lu un article, « La justice comme exercice de la violence », de Maître Sattour qui explique : « Dans ce sens, le procès de l’aéroport a permis de configurer une confrontation, de définir les protagonistes d’une guerre. L’ennemi était dés lors converti en criminel ». Et c’était exactement ça, la cour spéciale ne jugeait pas des hommes, des individus mais des ennemis. Avant même que le procès ne s’ouvre, leurs aveux filmés avaient été diffusés par la télévision. Il n’y avait plus de présomption d’innocence. Et pendant qu’ils « avouaient », leurs tortures encore visibles nous parlaient. Le procès se déroula dans une confusion de date, de lieux, de responsabilité individuelle. Ils étaient membres du FIS et toute la question était de démontrer que ce parti était violent, en rébellion armée contre les institutions et que ses dirigeants étaient les grands organisateurs de ce complot. C’était la guerre. Je ne sais pas si ces hommes étaient coupables mais ce dont je suis sûre, c’est que la justice ce jour-là n’a pas été rendue. Les condamnés à la peine de mort ont été exécutés, fusillés au petit matin.
Depuis, les cours spéciales ont été suspendues, la peine de mort est toujours légale mais n’est plus appliquée en Algérie. La réconciliation nationale a tout effacé mais j’ai encore, ce matin, la nausée.

Ghania Mouffok