Algérie : un mois de manifestations contre les gaz de schiste

Depuis un mois, des manifestants protestent contre des forages exploratoires de gaz de schiste dans le Sud de l'Algérie. Ils redoutent, entre autres, une pollution des nappes phréatiques et le pompage d'eau à grande échelle pour fracturer la roche, au détriment des populations et de l'environnement.

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Un mois, jour pour jour. C'est le temps depuis lequel les manifestants algériens anti-gaz de schiste battent le pavé, quotidiennement, à In Salah. L'objet de leur grief : le forage de deux puits exploratoires dans le bassin d'Ahnet, dans le Sud du pays.

C'est l'annonce du succès de ce forage pilote par le ministre de l'Energie Youcef Yousfi en personne, le 27 décembre 2014, qui a mis le feu aux poudres. Le 31 décembre, de jeunes universitaires de la ville d'In Salah descendent dans la rue. De jour en jour, la contestation perdure pour réclamer un moratoire sur les forages conduits par la société publique d'hydrocarbures Sonatrach.

Le mouvement de contestation, dans un premier temps localisé à In Salah, s'est maintenant déployé dans d'autres localités : In Ghar, Sahla Tahtania ou encore Ghardaïa. Ce samedi 31 janvier, de nombreuses marches étaient organisées dans le pays. De nouvelles négociations avec les représentants de l'Etat devraient avoir lieu prochainement.

Selon la présidence de la République citée par l'agence Algérie Presse Service, les forages tests seront "achevés à très brèves échéances" et "l'exploitation proprement dite" du gaz n'est pas encore à l'ordre du jour. 20 000 milliards de mètres cibe de gaz seraient récupérables selon la société d'hydrocarbures.


Une pétition il y a trois ans


La contestation anti-gaz de schiste n'est pourtant pas toute neuve dans le pays. Dès juin 2012, une pétition en ligne est lancée "contre le lancement du premier forage de gaz de schiste dans le bassin de l'Ahnet". Elle compte aujourd'hui environ 1 430 signatures. Son auteur, Moussa Kacem, est maître de conférence à l'université d'Oran, expert en mines et carrières et en environnement.

Parmi les arguments qui sont mis en exergue par les opposants aux forages de ces hydrocarbures non conventionnels, il y a celui de la quantité d'eau nécessaire à leur réalisation alors que les puits se trouvent dans le Sahara. "Il faut mille mètres cube d'eau pour forer un puits de gaz de schiste, rappelle Séverin Pistre, professeur d'hydrogéologie à l'université de Montpellier. Mais, pour la fracturation (qui permet d'extraire le gaz enfoui dans la roche, ndlr), il faut entre 15 et 20 000 m3 d'eau par puits." Le chercheur indique également qu'à l'horizon 2020 ou 2030, le pays pourrait se trouver "en situation de stress hydrique", selon les modèles des climatologues.

Au-delà de la question des réserves en eau, c'est la préservation de l'environnement et de l'agriculture qui est en jeu pour les opposants. Malgré les propos rassurants du ministre de l'Energie lors de son déplacement à In Salah (il a déclaré que "l'exploitation de cette énergie ne comportait aucun danger"), pour Moussa Kacem et les militants anti-gaz de schiste, la liste de craintes est longue : impact sur la faune et la flore, pollution des nappes phréatiques, émission de gaz à effet de serre et pollution atmosphérique, risques de séismes, remontée de radionucléides enfouis dans le sol depuis plusieurs millions d'années... Pour appuyer leurs craintes, ils se fondent notamment sur l'exemple américain des forages de gaz de schiste. Selon des responsables de la Sonatrach, "toutes les mesures de précaution" auraient été prises lors des forages-tests.

Thomas Porcher, économiste et auteur du Mirage du gaz de schiste, commente : "Le gaz de schiste nécessite beaucoup de forages. 200 par an (nombre de forages annuels annoncé par la direction de la Sonatrach, ndlr), c'est énorme ! Alors qu'avec le gaz conventionnel, un puits a une durée de vie de 25 ans, pour le gaz de schiste, cette durée n'est que de cinq ans. De plus, 80% de la production jaillit les deux premières années. Mais il y a toujours un risque de forage raté, ou un risque de fuite. Celui-ci est multiplié dans le cas du gaz de schiste car, justement, il y a une multiplication des forages."


Une économie pétrolière


Selon le quotidien français L'Humanité, la direction de la Sonatrach a évalué que l'exploitation de gaz de schiste dans la région permettrait la création de 50 000 emplois directs et indirects sur les vingt prochaines années, avec un investissement de 52 milliards d'euros. Elle estimerait en outre que "cette ressource permettra à l'Algérie de diversifier ses ressources en énergie".

Aux Etats-Unis, particulièrement équipés sur le plan technologique, le coût de forage d'un puits s'élève de huit à dix millions de dollars (soit sept à huit millions et demi d'euro), selon Thomas Porcher. Certains estiment que le coût d'un puits algérien s’élèverait jusqu'à quinze millions de dollars (soit 13 millions d'euros).

Mais, avant-même de se tourner vers les gaz de schiste, l'Algérie est un pays exportateur de pétrole, membre de l'OPEP, rappelle Thomas Porcher. "Le gaz de schiste ne va pas créer d'emplois, considère-t-il. Cela va juste un peu prolonger la durée de rente pétrolière de l'Algérie. Une étude américaine a montré qu'un million de dollars de production de gaz de schiste ne crée que 2,3 emplois."

Pourtant, la région recèle d'autres atouts énergétiques, selon Moussa Kacem. Avec 3 000 heures d'ensoleillement par an, de forts vents et des possibilités géothermiques, il estime que les renouvelables pourraient y trouver leur place et permettre de produire de l'énergie tout en préservant l'écosystème. Mais cela aurait un frein économique de taille pour Thomas Porcher : "Le pays produit du gaz pour l'exporter. Si demain il le remplaçait par des renouvelables, qui sont surtout locaux, il perdrait la rente qu'il obtient en vendant son gaz."