Algérie : un plébiscite aux allures de naufrage

Abdelaziz Bouteflika le 3 mars dernier
Abdelaziz Bouteflika le 3 mars dernier

Alors que la campagne pour l'élection présidentielle algérienne du 17 avril a pris son rythme de croisière, la candidature du président sortant Abdelaziz Bouteflika à un quatrième quinquennat continue de susciter de vives oppositions. Elle a pourtant reçu toutes les bénédictions officielles habituellement requises et, par intérêt ou résignation, une grande partie de la société algérienne y est disposée.

dans

Jusqu'au bout


On a connu élection plus sautillante mais, jusqu'ici, dans un sens, tout va bien. N'en déplaise aux esprits accablés, la désignation du Président algérien le 17 avril prochain fait bien l'objet d'un scrutin au suffrage universel, et les formes en sont respectées. Une campagne officielle, ouverte cette semaine. Sur les murs d'Alger, des panneaux d'affichages souvent encore vides, mais où devraient figurer, face au président sortant, cinq adversaires qui ne sont pas des inconnus : son naguère homme de confiance et Premier ministre Ali Benflis, déjà candidat en 2004 (6,4 % des voix), Louisa Hanoune, inlassable opposante de gauche pour la troisième fois candidate (4,2 % en 2009), Moussa Touati (2,3% la même année), le co-fondateur de la Ligue des droits de l'homme Ali Fawzi Rebaïne (0,9 %) et, seul nouveau, l'ex-député FLN Abdelaziz Belaïd. S'ils ne sont pas des marionnettes, nul politologue ne se risque à leur prédire une véritable percée, a fortiori qu'ils vainquent le seul véritable candidat aussi omniprésent qu'invisible : Abdelaziz Bouteflika , 77 ans, en route pour un quatrième quinquennat qui demeure, tout de même, une surprise.

“Son intelligence à elle seule ...“

Abdelaziz Bouteflika le 3 mars, lors du dépôt de sa candidature
Abdelaziz Bouteflika le 3 mars, lors du dépôt de sa candidature

Réélu la dernière fois en 2009 au prix d'une révision de la constitution (elle interdisait plus de deux mandats), il s'est, depuis, surtout signalé par sa santé chancelante aggravée l'an dernier d'un grave AVC , ses longs séjours au Val-de-Grâce (hôpital militaire parisien apprécié des chefs d’États), des apparitions comptées et une parole rarissime. « Je suis venu ici pour déposer mon dossier de candidature » a t-il réussi à souffler devant les caméras de la télévision publique lors d'un déplacement le 3 mars au siège du Conseil constitutionnel. La suite fait l'objet d'un communiqué écrit en forme de justificatif : « les difficultés liées à ma santé ne semblent pas me disqualifier à vos yeux ». « Son intelligence à elle seule suffit à tenir les rênes de ce pays », complète sans rire le Premier ministre Abdelmalek Sellal. En réalité, c'est tout une partie de la société algérienne qui s'étrangle, cette fois-ci ouvertement. Inspiré de l'esprit des printemps arabes, un mouvement s'est créé sous un nom explicite : « barakat » (ça suffit) : « un mouvement citoyen pacifique et autonome qui rejette le quatrième mandat et milite pour l'instauration d'un véritable régime démocratique en Algérie », se décrit-il. Rassemblant surtout des intellectuels ou des étudiants il organise des petites manifestations ou meetings et se prévaut de 30 000 partisans sur Facebook. Le 21 mars, une coalition de partis (dont des islamistes) a réussi à tenir à Alger un meeting réunissant plusieurs milliers de participants pour le boycott du scrutin du 17 avril. La toile, aussi bruisse de colères et d'exaspérations : «  ça suffit, résume un internaute, avec ce système qui nous a ôté notre dignité, nous a humilié envers la France, nous a aussi froissé nos repères ».

Manifestation des “Barakat“ à Alger
Manifestation des “Barakat“ à Alger
Sursaut inédit, le mouvement ne constitue pas pour autant une lame de fond. En dépit du spectacle un peu pathétique donné par « un vieux monsieur malade dont le regard d'une tristesse inouïe, un regard absent, nous rappelle celui de nos parents assis dans nos salons et menant leur dernier combat d'êtres humains contre la vieillesse » (formule de la journaliste algérienne Ghania Mouffok ), on aurait tort de ne voir dans cette obstination à rester au pouvoir que l'auto-acharnement d'un homme seul et coupé de toute réalité, habité, comme le souligne le chercheur français Luis Martinez, du désir de « mourir en fonction et s’inscrire dans la lignée de Houari Boumedienne ». Et si les résultats – littéralement – fabuleux de chaque consultation peuvent prêter à sourire (73 % en 1999, 85 % en 2004, 90 % en 2009, logiquement 95 % au moins cette fois-ci), ils ne s'expliquent sans doute pas par la seule fraude. A défaut d'être transportés d'enthousiasme, bien des secteurs, en Algérie ont quelque intérêt à la reconduction une nouvelle fois de l'inflexible vieillard et avec eux, bien des Algériens.

Intérêts

Une du quotidien gouvernemental El Moudjahid
Une du quotidien gouvernemental El Moudjahid

Côté ombre, son entourage, bien-sûr, un moment menacé par la maladie du maître et qui peut ainsi espérer continuer à gouverner en son nom. L'armée, mais aussi la puissante D.R.S. (Département de renseignement et sécurité, services secrets toujours dirigés par l'inoxydable « Toufik  » , le Général-major Mohamed Mediene), qui voient en lui une promesse, au moins provisoire de continuité. Si leur choix n'a rien d'officiel (« à ce niveau d'opacité, observe désabusée Ghania Mouffok, être journaliste se résume à décrypter le langage des signes »), il est généralement considéré comme tacite. Bien ouvertement en revanche, le F.L.N. (Front de libération nationale, parti historique de l'indépendance puis du pouvoir), l'U.G.T.A, (Union générale des travailleurs algériens, le principal syndicat), la puissante société pétrolière et gazière d’État SONATRACH, le FCE (Fédération des chefs d'entreprise, principale organisation patronale) ont annoncé leur soutien au sortant, cette dernière – où le débat a tout de même été houleux – arguant d'une « conjoncture internationale tendue » qui impose de « consolider la stratégie qui fonde l'action du gouvernement ».

« Pour ces groupes d'intérêts, qui ont une perception de l'Algérie assez proche de la sienne, Bouteflika est un président-tampon qui permet de maintenir l'équilibre en donnant à chacun ce dont il a besoin », écrit dans l'Express.fr Luis Martinez. Ressource toujours providentielle et majeure sinon inépuisable : la manne pétrolière et gazière, garantie par des cours relativement élevés et plutôt stables et qui génère bon an mal an près de 50 milliards de dollars (40 milliards d'euros), qui s'ajoutent à 200 milliards de dollars de réserves. Si l'armée la plus gâtée du continent et les milieux dirigeants en profitent largement, ils ne sont pas les seuls. 60 milliards de dollars ont pu être distribués ces dernières années en dépenses sociales, achetant, malgré un taux de chômage élevé, une relative paix sur ce front, au demeurant précaire si l'on en juge par le nombre élevé de révoltes locales.

Résignation

Interpellation de manifestants à Alger en mars 2014
Interpellation de manifestants à Alger en mars 2014

A cet égard, si les « printemps arabes » font rêver une partie de la société algérienne, ils apparaissent pour une autre comme un repoussoir et, même réduit à l'état de spectre, Bouteflika représente pour beaucoup un gage de stabilité plus enviable que les désastres irakiens ou libyens.
Le souvenir encore frais de la guerre civile - plus de 100 000 morts dans les années 90 – reste entretenu par la résurgence sporadique du terrorisme dont la dernière manifestation spectaculaire - près de 70 tués à In Amenas au début de l'an dernier - a marqué les esprits. Si le front kabyle s'est apaisé dans la dernière décennie au prix de concessions du pouvoir central, les violences inter-communautaires sanglantes qui ont récemment éclaté dans le M'zab (sud du pays) viennent rappeler les fissures latentes de la nation algérienne et renforcent paradoxalement le pouvoir établi.


Si tant d'arguments à demi-valides pèsent en faveur du vieux dirigeant, ils ne fondent pourtant pas une véritable adhésion. Résignés plus que révoltés mais nullement dupes, une majorité d'Algériens risque fort de rester chez elle le 17 juin comme ce fut sans doute – malgré les chiffres officiels – le cas en 2009. La reconduction du patriarche s'en trouvera numériquement facilitée mais non sa légitimité renforcée. Et dans le spectacle assez Shakespearien qui se joue à Alger, celui de sa propre décrépitude risque de donner à son ultime règne l'allure générale d'un naufrage, qui pourrait aussi devenir celui d'un système.

Barakat à nouveau dans la rue

27.02.2014AFP
Plusieurs dizaines de manifestants du mouvement Barakat (Ça suffit) ont investi mercredi les abords de la faculté d'Alger, dans le centre, pour protester à nouveau contre "le système" en place depuis 52 ans d'indépendance, a constaté un journaliste de l'AFP. Les manifestants, en majorité des jeunes, scandaient "Le peuple veut changer le système", "Non au 4e mandat" du président-candidat Abdelaziz Bouteflika, "Barakat la corruption", ou encore "Le FLN au musée", en référence à l'historique Front de Libération Nationale, qui domine la vie politique.
Samih, 22 ans, étudiant, manifeste car il en a assez de "vivre selon le bon vouloir des autorités", a-t-il expliqué à l'AFP. "On veut vivre comme on veut et être maître de notre avenir, car le temps est venu pour les jeunes de participer à la gestion du pays".
Abdelaziz Bouteflika, 77 ans, 15 ans de pouvoir et une santé fragilisée par un AVC il y a près d'un an, est la cible de nombre de manifestations à travers le pays depuis que sa candidature à un 4e mandat a été annoncée, le 22 février.
Autour de l'université, les manifestants distribuaient des tracts reprenant des formulaires qui circulent sur Facebook,: "Je, soussigné... affirme n'avoir jamais rencontré de membre du gouvernement et n'avoir jamais demandé ni insisté auprès de qui que ce soit pour que vous vous présentiez à un 4e mandat. Sur ce, je vous demande de vous retirer de cette mascarade politique".
Une façon de répondre à l'affirmation de M. Bouteflika qui a expliqué se représenter à la demande de ses compatriotes. "Il me coûterait de rester sourd à vos appels. Aussi, ai-je décidé pour ne point vous décevoir et de me porter candidat...", déclarait-il notamment dans un communiqué.
Face à des dizaines de policiers en civil et en uniformes, non armés, qui repoussaient les manifestants sur les trottoirs pour les empêcher de bloquer la route, l'écrivain et journaliste Mostafa Benfodil, affirme que le "combat" continuera "même après l'élection".
Hamlaoui Akouchi, ancien secrétaire général du parti El-Islah (la réforme), la soixantaine, est présent dans le cortège "à titre personnel". "J'ai honte de rester chez moi pendant que les jeunes manifestent".
Barakat avait déjà protesté lundi pour l'indépendance de la radio-télévision publique devant son siège, jugeant qu'elle était un instrument de campagne de M. Bouteflika.
Les membres de ce mouvement, qui se déclare citoyen et non politique, s'expriment en différents endroits, toutes les semaines, par petits groupes, contre le pouvoir.
Affiche anti-Bouteflika
Affiche anti-Bouteflika