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Allemagne : atteinte à la liberté d'expression de Pegida ?

Le mouvement Pegida qui manifeste contre "l'immigration islamique" a été interdit de défilé ce lundi 19 janvier 2015 à Dresde pour cause de menace terroriste. Une partie de la presse allemande se questionne sur une possible atteinte à la liberté d'expression. Analyse.

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C'est un mouvement qui prend de l'ampleur depuis quelques mois en Allemagne : Pegida. Son nom signifie "Patriotes européens contre l’islamisation de l'Occident". Si ses membres n'étaient que quelques centaines dans les rues de Dresde lors des premières manifestations en octobre 2014, puis quelques milliers en décembre, leur nombre s'est accru pour parvenir à plus de 15 000 le 5 janvier dernier, et 25 000 le lundi suivant l'attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015.

Pegida demande la préservation de "l'identité allemande", le renforcement de la police contre les "immigrés délinquants", la tolérance zéro contre les "groupes religieux radicaux", et exige une politique de prévention contre "l'islamisation de l'Occident". A la suite de l'attentat contre Charlie Hebdo, le meneur du mouvement, Lutz Bachman — ex braqueur condamné à 3 ans et demi de prison — a appelé à l'expulsion des islamistes et une nouvelle politique d'immigration.

La classe politique allemande est inquiète et condamne dans son ensemble, depuis le début, les propos tenus par Pegida. Mais l'attentat djihadiste perpétré en France, suivi d'un incendie criminel contre un journal allemand ayant publié une caricature de Charlie Hebdo, sont en train de modifier la donne. Au point que des menaces à l'encontre de Lutz Bachman ont poussé les autorités à interdire le défilé hebdomadaire de lundi dernier. Pegida ne peut pas défiler dans la rue, et une partie de la presse allemande se questionne sur une entrave potentielle à la liberté d'expression.

Défendre la parole raciste ?

La liberté d'expression de Pegida questionnée dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung
La liberté d'expression de Pegida questionnée dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung
L'Allemagne, de par son histoire, est très attentive aux dérives xénophobes. La Chancelière Angela Merkel a d'ailleurs réagi en décembre dernier pour dénoncer le mouvement Pegida, avec cette déclaration : "Il n’y a pas de place pour la haine et la calomnie vis à vis de personnes qui viennent d’autres pays. Chacun doit veiller à ne pas être instrumentalisé par les organisateurs de ces rassemblements." La Chancelière a récemment insisté en déclarant "L'islam appartient à l'Allemagne (…) Nous allons envoyer un signal très fort pour la cohabitation paisible des différentes religions en Allemagne". 

Que se passe-t-il pour qu'un mouvement manifestement raciste puisse se développer en Allemagne et prennne de l'ampleur dans une région comme la Saxe, où les Musulmans ne représentent que 0,1% de la population, où les immigrés sont très peu nombreux ? Est-ce  parce que cette région est située dans l'ex-Allemagne de l'Est, où le travail de mémoire vis-à-vis du nazisme a été peu effectué ?

Pour le spécialiste de l'extrême droite, Jean-Yves Camus, interrogé récemment dans l'Express.fr, le phénomène est avant tout économique et social : "La présence physique d'immigrés n'a jamais été liée à l'ampleur du succès de l'extrême droite. Cela a été démontré par de nombreuses études, notamment en France. C'est l'image que l'on se fait de l'étranger qui compte (…)Les manifestations du lundi réunissent sûrement les déçus d'une prospérité mal partagée, confrontés à la crainte de la transformation de la société. Les démonstrations médiatisées d'un groupuscule salafiste dans les rues de Wuppertal dans l'ouest du pays en septembre ont aussi choqué. D'autant plus qu'il concernait des Allemands de souche. L'Allemagne découvre que des dizaines de ses ressortissants ont rejoint Daech (le groupe Etat islamique). Et ce, dans un pays qui n'a pas de tradition multiculturelle."

Si le mouvement anti-islam peut s'expliquer, et malgré ses discours excessivement racistes, une partie de la presse, comme le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, se pose quand même le problème de l'interdiction de cette expression. Un article du mardi 20 janvier avec pour titre "Nous sommes tous Dresde", en écho au Je suis Charlie", appelait à soutenir le droit d'expression de Pegida, par exemple. C'est ce grand écart qui va certainement poser problème en Allemagne : d'un côté une parole décomplexée et raciste d'un mouvement comme Pegida, et de l'autre, le droit à la liberté d'expression de cette même parole, bafoué par des menaces de mort de fanatiques. Qui défendre ou interdire ? Et comment ?

Un mouvement en essor ?

Renaud Camus, l'idéologue d'extrême droite, vient de lancer “Pegida-France“
Renaud Camus, l'idéologue d'extrême droite, vient de lancer “Pegida-France“
Malgré des contre-manifestations en Allemagne (jusqu'à 30 000 personnes ont défilé pour dénoncer le discours raciste de Pegida), le mouvement ne cesse de s'amplifier — surtout depuis les attentats français. L'interdiction de manifester de ce lundi, déclenchée par les menaces de mort de l'Etat islamiste à l'encontre du chef du mouvement, a incité Pegida à lancer des appels à la population : l'organisation anti-islam demande aux Allemands de "placer un drapeau national et une bougie à leur fenêtre" pour marquer "leur droit à la liberté d'opinion et leur opposition au fanatisme religieux".

L'écrivain et idéologue d'extrême droite Renaud Camus, inventeur de la théorie du grand remplacement, vient de lancer un "Pegida français". La manifestation anti-islam qu'il comptait organiser place de la Bourse dimanche dernier, avec Riposte Laïque, le Bloc identitaire et d'autres groupes d'extrême droite a été interdite par la préfecture, mais une réunion avec l'une des porte paroles du Pegida allemand s'est tout de même tenue à Paris.

Renaud Camus a été condamné au printemps dernier pour "incitation à la haine raciale", et a créé un parti politique, le "Parti de l'innocence" relié au "Parti bleu marine" de Marine Le Pen, présidente du Front national. La croyance très forte d'une Europe envahie par des populations musulmanes — qui à termes détruiraient la culture du vieux continent — est le principal moteur de ces mouvements. La peur de voir se constituer une "Eurabia" (une Europe arabisée ndlr, lire notre article "Eurabia : quand le mythe passe à l'acte") génère des adhésions très fortes à ce types de mouvements par une part encore peu importante de la population, mais qui relaie avec force ces idées.

Quelles réponses apporter à ceux qui veulent stigmatiser une minorité, surtout depuis les récents attentats djihadistes sanglants qui accentuent les possibilités d'amalgame ? En France, la loi interdit les manifestations racistes ou encourageant la haine, ce qui n'est visiblement pas le cas en Allemagne. Liberté d'expression xénophobe, d'incitation à la haine raciale ou religieuse contre interdiction de la stigmatisation ? L'Allemagne va très certainement devoir choisir. En attendant une réponse précise outre-Rhin, le mouvement Pediga se développe un peu partout :  en France, Pegida Languedoc aurait été constitué par l’un des fondateurs du Bloc identitaire, Pegida Lyon déclare vouloir se réunir tous les vendredis soirs, Pegida Bordeaux aurait manifesté le 11 janvier. En Belgique, des rassemblements vont avoir lieu à Anvers, il y aurait des Pegida en Suisse, et même en Norvège avec quelques centaines de participants à un premier défilé. Un premier coup vient d'être porté à la crédibilité du mouvemment après le scandale provoqué par la publication dans la presse allemande de photos montrant Lutz Bachman déguisé en Hitler (voir encadré). Lutz Bachman a décidé de démissionner du mouvement dans la soirée du 21 janvier.