Allemagne : Berlin célèbre les 25 ans de la chute du Mur

Odd Andersen / AFP
Odd Andersen / AFP

Dans un grand entretien accordé au quotidien suisse «Le Temps», l’historien français Alexandre Adler revient sur la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, et sur ses conséquences.

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En images, une journée de fête

Le récit de nos confrères et partenaires de la Radio Télévision Suisse , dans leur journal de 18 h 30 TU.
En images, une journée de fête

Cérémonies officielles et réjouissances populaires

Bravant le froid et la grisaille, des dizaines de milliers de personnes en liesse célébraient dimanche les 25 ans de la chute du Mur de Berlin, événement porteur d'espoir pour les peuples  opprimés, selon la chancelière Angela Merkel.

"La chute du Mur (le 9 novembre 1989) a montré que les rêves peuvent devenir réalité", a lancé Angela Merkel, dimanche midi en inaugurant une nouvelle exposition au Mémorial du Mur, dans la Bernauer Strasse, une rue divisée durant 28 ans.

"Nous pouvons changer les choses en bien, c'est le message" qu'ont délivré à l'époque les centaines de milliers d'Allemands de l'Est descendus dans la rue pour réclamer plus de liberté par la seule force de leurs voix et de leurs bougies, a-t-elle ajouté.

La chancelière, qui a vécu jusqu'à l'âge de 35 ans derrière le Rideau de fer, a jugé que ce message d'espoir s'adressait aujourd'hui aux peuples opprimés "en Ukraine, en Syrie, en Irak et partout où les libertés et les droits de l'Homme sont menacés ou même foulés aux pieds".  Le pape François a lui aussi appelé depuis Rome à construire "des ponts, pas des murs".

Traditionnel visiteur de Berlin le 9 novembre, le dernier dirigeant de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, 83 ans, largement crédité d'avoir permis la réunification allemande, s'est montré beaucoup plus pessimiste, estimant samedi que le monde était "au bord d'une nouvelle Guerre froide". "Certains disent qu'elle a déjà commencé", a ajouté l'octogénaire.

C'est le citoyen lambda qui est cette année au centre des commémorations placées sous le signe du "Courage de la liberté", alors que le 20e anniversaire avait vu défiler une brochette de dirigeants en exercice.

Des milliers de visiteurs se sont rassemblés dès le milieu de journée autour des stands de vin chaud ou de saucisses devant la très symbolique Porte de Brandebourg, située à l'est, dans un vaste no man's land, lors de la partition de la ville et lieu de tous les grands rassemblements depuis la Réunification.

Avec une ponctualité et une météo grise et froide toutes allemandes, une grande "fête populaire" a débuté à 14h00 (13H00 GMT) avec orchestre classique, rock stars et anciens dissidents politiques devant se partager les scènes. Pour rester fidèle à l'hommage à la population, le fondateur de Genesis Peter Gabriel devait interpréter dans la soirée "Heroes", chanson composée par David Bowie lorsqu'il habitait Berlin-Ouest.

La journée a commencé sur un registre plus sombre, avec un service œcuménique dans la Chapelle de la réconciliation construite dans la "bande de la mort" qui séparait les deux parois du Mur. Puis la cérémonie officielle du gouvernement allemand, très brève, a réuni quelques dizaines de personnes, sans invité étranger.

Ce sont des représentants des mouvements de citoyens de l'époque qui ont pris la parole. Mme Merkel, vêtue d'un long manteau noir, et les autres participants ont piqué des roses dans les restes du Mur, en hommage aux 138 Allemands tués au Mur en essayant d'échapper à la RDA.

La chancelière a notamment évoqué le sort de ceux qui ont sauté d'une fenêtre de leur appartement pour passer à l'Ouest au moment de la construction du "Mur de la honte".

Angela Merkel, Chancelière allemande et Klaus Wowereit, maire de Berlin piquent une rose dans les restes du Mur, en hommage aux Allemands de l'Est tués en essayant de fuir la RDA.
Angela Merkel, Chancelière allemande et Klaus Wowereit, maire de Berlin piquent une rose dans les restes du Mur, en hommage aux Allemands de l'Est tués en essayant de fuir la RDA.
Plus d'un million de visiteurs allemands et étrangers devaient faire le voyage de Berlin ce week-end pour commémorer cet événement qui a sonné la fin de la Guerre froide et annoncé la Réunification de l'Allemagne et de l'Europe, selon l'organisme de tourisme Visit Berlin.

Une foule compacte a arpenté samedi jusque tard dans la nuit les 15 km où se dressait le Mur et où sont plantés depuis vendredi soir quelque 6.900 ballons lumineux.

Pour de nombreux Allemands, l'édifice de béton qui entourait Berlin-Ouest sur 155 km a symbolisé des séparations familiales douloureuses pendant 28 ans.

L'envol à partir de 19H15 (18H15) de cette "Frontière de lumière", comme s'intitule le projet, au son de l'Ode à la joie de Beethoven, l'hymne de l'Union européenne, doit constituer le temps fort des commémorations.

Le 9 novembre 1989, après des semaines de manifestations monstres d'Allemands de l'Est réclamant plus de liberté, le régime communiste avait annoncé par surprise que ses ressortissants pourraient désormais voyager à l'étranger.

Quelques heures plus tard, les gardes-frontière de Berlin-Est, débordés, avaient ouvert le Mur.

Le 9 novembre est une date hautement symbolique en Allemagne car c'est aussi celle du terrible pogrom dit de la "Nuit de cristal", perpétré par les nazis en 1938.



09.11.2014Par Richard Werly (Le Temps)
Les Berlinois réunis chantent et dansent devant la Porte de Brandebourg le 9 novembre 1989. (Keystone)
Les Berlinois réunis chantent et dansent devant la Porte de Brandebourg le 9 novembre 1989. (Keystone)
Comment dissocier ses souvenirs personnels du regard neutre de l’historien? Comment, vingt-cinq ans après, réévaluer le rôle joué, dans la chute du mur de Berlin, par des personnages aussi différents que Mikhaïl Gorbatchev, alors maître de l’Union soviétique, ou Markus «Mischa» Wolf, qui régna sur la Stasi est-allemande de 1958 à 1986?

Impossible, pour cet infatigable conteur des convulsions du monde qu’est Alexandre Adler, 64 ans, de relire les événements décisifs survenus à Berlin le 9 novembre 1989 sans revoir des visages, revisiter des lieux, ressusciter le souvenir de discussions que l’historien germanophone et russophone eut dans les couloirs du Kremlin, de la Chancellerie allemande ou du Quai d’Orsay. Le Rideau de fer qui se leva enfin ce jour-là, avant de voler en éclats dans les mois et les années suivantes, ouvrit une brèche fatale dans une URSS crépusculaire dont il n’avait pas, comme tant d’autres, diagnostiqué l’agonie politique derrière l’épuisement économique. Retour sur les décombres d’une frontière de ciment et de barbelés, où naquit l’Europe d’aujourd’hui.


Le Temps: Le mur de Berlin tombe le 9 novembre 1989. Le Rideau de fer n’est plus. Les jours de l’URSS sont comptés. Vous le comprenez tout de suite?

Alexandre Adler: Je n’avais pas compris que le bloc de l’Est et l’Empire soviétique allaient mourir à Berlin. J’avais toujours considéré l’Allemagne de l’Est comme un décor, un sinistre théâtre que les Russes utilisaient avant tout à des fins militaires. Je n’avais pas perçu que si le domino est-allemand tombait, tout le reste suivrait. Il faut se souvenir de ce qu’était la République démocratique allemande (RDA). Tout y était factice, ou presque. La population regardait la télévision ouest-allemande. Le régime communiste vendait littéralement les dissidents. Dans les esprits, la réunification était totale, bien avant la chute du Mur. Même le chef exécuteur de Staline, Lavrenti Beria, avait secrètement imaginé, au début des années 1950, une réunification des deux Allemagnes, pour débarrasser l’URSS de ce fardeau. Je pensais, à tort, que Moscou pourrait démembrer le bloc de l’Est «par appartements». Et d’ailleurs, Honecker, le maître de Berlin-Est, le redoutait tellement qu’il s’est employé, à partir de l’accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985, à rallier autour de lui les dirigeants socialistes les plus hostiles à la perestroïka (la politique de «restructuration») comme le Bulgare Todor Jivkov. Je ne pensais pas que Gorbatchev serait ensuite emporté aussi vite par la tourmente politique à Moscou. Je jugeais inéluctable la libéralisation économique et politique des pays d’Europe de l’Est. Je pensais, à tort, qu’ils continueraient de constituer une sorte de zone tampon, entre l’Ouest et l’URSS.

Un morceau du mur sur lequel on peut lire: «Le temps ne passe pas. C'est vous qui passez» © AFP
Un morceau du mur sur lequel on peut lire: «Le temps ne passe pas. C'est vous qui passez» © AFP
Ce qui se passe à Berlin, le 9 novembre 1989, vous prend donc au dépourvu…

– Ce sont les conséquences géopolitiques presque immédiates de la chute du Mur que je n’ai pas vues venir. La fin de l’Allemagne de l’Est, en revanche, me semblait programmée. J’avais été très frappé, en 1986, par la publication du livre Troïka de Mischa Wolf, le maître espion de la Stasi, dans lequel ce dernier raconte, à travers l’itinéraire de trois amis inséparables, comment le plus sincère des trois, sympathisant du régime communiste, finit désabusé, marginalisé, lessivé. Le message était clair: la RDA stalinienne était une machine à broyer les prolétaires qui y avaient cru. Eux étaient les vraies victimes. Les événements de l’automne 1989, lorsque la Hongrie a ouvert ses portes aux Allemands de l’Est qui se sont rués en masse vers l’Autriche, étaient aussi éloquents. Ça ne pouvait donc plus durer. La RDA mourait sous nos yeux. J’en avais déduit que le pouvoir d’Erich Honecker touchait irrémédiablement à sa fin. Le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl l’avait compris. Comment tout cela allait-il se dérouler? Là, beaucoup de scénarios circulaient. La réunification presque instantanée qui a suivi la chute du Mur n’était qu’un scénario parmi d’autres. C’est d’ailleurs pour cela que Moscou n’envoie pas les chars. On croit une autre issue possible.


Au fond, deux images se superposent en ce mois de novembre 1989: la brutale chute du mur de Berlin et l’illusion d’un Mikhaïl Gorbatchev capable de réformer l’URSS?

– L’illusion a perduré en effet. Surtout parmi les observateurs qui, comme moi, étaient familiers de l’URSS. Nous avions mesuré toutes les failles du système soviétique. Nous n’avions pas saisi qu’elles étaient mortelles, que le cœur du réacteur soviétique était touché lorsque les Berlinois ont démantelé le Mur. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque: l’Armée rouge était la plus formidable machine militaire du monde. La réunification allemande, encore une fois, ne semblait pas devoir inéluctablement conduire à l’implosion du bloc socialiste. Nous étions nombreux à croire en la possibilité d’un communisme réformateur, en la possibilité pour les pays «socialistes» européens de parvenir à s’entendre avec l’URSS. Il y a eu, durant ces années-là, un incontestable souffle de la perestroïka: l’idée selon laquelle l’URSS, avec son système d’éducation de bonne qualité, avec sa relative égalité sociale, pourrait digérer une ouverture économique graduelle, avait bonne presse dans nos pays occidentaux. Il y avait, en plus, un courant réformiste à l’Est. Gorbatchev et ses collaborateurs l’incarnaient à Moscou. Markus Wolf, l’espion écrivain dont j’ai parlé, semblait prêt à jouer ce rôle en RDA. L’expérience polonaise des Accords de la table ronde, durant le printemps 1989, semblait ouvrir la voie à des compromis politiques. Mais un pan nous avait complètement échappé: la réalité humaine, la formidable aspiration au changement radical des populations, comme on a pu le voir avec, dès l’ouverture des premières brèches dans le Mur, le déferlement des Berlinois de l’Est dans les artères commerçantes de Berlin-Ouest. Les signaux ne manquaient pourtant pas. Je me souviens d’une discussion, début 1989, avec Dimitri Iakouchkine, qui deviendra par la suite le porte-parole du président russe Boris Eltsine. Le père de Iakouchkine était un général du KGB. Son fils connaissait donc parfaitement le système de l’intérieur, et la force de son appareil répressif. Or le voilà qui s’interroge avec moi, au détour d’une discussion: «Pourquoi tout ça? Pourquoi toutes ces conneries?» me lâche-t-il. Le système que son père avait servi était épuisé. Les cervelles «grillées». La chute du mur de Berlin, c’est la prise d’électricité vitale que l’on retire. Fini. Kaputt.


La chute du Mur, c’est aussi le jour J de la renaissance d’une nouvelle Allemagne. Celle dont ne voulait pas Margaret Thatcher. Et celle que redoutait tant, dit-on, François Mitterrand…

– Il faut apporter des nuances. 
Du côté américain, deux thèses s’opposaient: celle du forcing, défendue par la CIA et son homme fort d’alors Robert Gates (qui deviendra ensuite, de 2006 à 2011, le ministre de la Défense de George W. Bush puis de Barack Obama), et celle du dialogue avec l’URSS, que défendait Kissinger pour éviter que s’installe «le temps des troubles». On le sait, c’est la première approche qui l’a emporté. Margaret Thatcher, elle, rêvait de réédifier le Mur. François Mitterrand, lui, croit en Gorbatchev. Il adorait la géopolitique. Il croit en une entente continentale entre la France et une URSS réformée. Il ne croit pas en la réunification. Il réserve le meilleur accueil à Oskar Lafontaine, l’adversaire social-démocrate de Helmut Kohl qui avait émis des doutes sur la réunification et se retrouve balayé aux élections de 1990. Puis il a vu que tout cela ne tenait pas. La tornade Kohl a tout balayé.


Le grand homme du 9 novembre, c’est Helmut Kohl?

– Absolument. Y compris d’un point de vue symbolique. Le chancelier allemand est ce jour-là en Pologne. Il a donc, déjà, les pieds dans la nouvelle Europe. Son trait de génie politique, c’est de parier sur les hommes. Il comprend que toute autre solution qu’une réunification immédiate ne marchera pas. Il comprend qu’il faut «payer» tout de suite les Russes pour qu’ils n’interviennent pas. Il comprend qu’il faut agir très vite. Helmut Kohl est celui qui soulève réellement le Rideau de fer.