Allemagne : compétitivité, pauvreté et précarité ?

Usine Audi à Neckarsulm en Allemagne - Photo : Creative Commons - Andreas Fingas
Usine Audi à Neckarsulm en Allemagne - Photo : Creative Commons - Andreas Fingas

En France, les patrons sonnent la mobilisation générale et réclament de nouveaux avantages au gouvernement et cela, alors que la stratégie économique allemande peut sembler gagnante et que de nombreux spécialistes appellent à suivre son exemple. Outre-Rhin, le chômage est inférieur à la plupart des pays de l'Union, la balance commerciale est ultra bénéficiaire, le déficit budgétaire est faible. Mais c'est lorsque l'on observe les coulisses sociales de ce succès macro-économique que cette vision optimiste se modifie.

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Si l'Allemagne est le pays le plus riche de l'Union, avec une économie robuste, sa population, elle, se paupérise année après année. Les chiffres ne disent pas tout, mais ils permettent de mieux embrasser la situation globale d'un pays. En Allemagne, en 2014, ce sont 3 millions d'enfants qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Dans la Ruhr, par exemple, la zone métropolitain, qui compte plus de 5 millions d’habitants, 19,2 pour cent de la population était en dessous du seuil de pauvreté en 2012, soit moins de 896 euros par mois pour un couple. Au niveau national, 30% des retraités reçoivent une pension de 688€ mensuelle, et ceux qui occupent des mini-jobs à 450€, se verront verser une retraite de 140€ par mois lorsqu'ils pourront prétendre à ces droits… à 67 ans. Le choix d'un modèle basé sur la pauvreté et la précarité de plus d'un quart de la population est-il tenable pour une économie moderne et développée comme celle de l'Allemagne ?

Précarité massive

Gerhard Schröder, le Chancelier d'Allemagne de 1998 à 2005 aurait-il cassé le modèle social allemand ?
Gerhard Schröder, le Chancelier d'Allemagne de 1998 à 2005 aurait-il cassé le modèle social allemand ?
Le "modèle allemand", envié par les dirigeants des pays voisins — dont la France — est basé sur une production industrielle forte, principalement axée sur les exportations. L'Allemagne possède à première vue des qualités socio-économiques indéniables, comme le dialogue social au sein des entreprises, un taux de chômage plutôt bas, des finances publiques saines. Mais le prix que coûte ces apparents avantages est très élevé. L'envol des inégalités et la précarisation grandissante de la population en est un des principaux. Pour Guillaume Duval, rédacteur en chef du magazine Alternatives économiques, cette précarité s'explique très bien : "le principal problème de l'Allemagne est que l'extension des conventions collectives, qui s'applique en France, n'existe pas là-bas. Cela veut dire qu'en Allemagne on est protégé par une convention collective seulement si le patron adhère au syndicat patronal qui a signé la convention collective. Cela fait une grosse différence, parce qu'il y a un peu moins de 60% des salarié allemands qui sont couverts par une convention collective, et quand on n'est pas couvert par une convention collective, en Allemagne, c'est le far-west. Il y a donc très peu de droit social étatique, et cela mène à la multiplication des petits boulots hors conventions collectives qui représentent 40% du salariat, et qui n'est encadré par rien."


“Dumping social“

Avoir un travail en Allemagne n'est donc plus un gage d'insertion ni de stabilité sociale ou professionnelle, et le fossé entre travailleurs pauvres et "travailleurs aisés" s'est élargi au point qu'un emploi n'est aujourd'hui pas synonyme de sortie de la pauvreté. 22% des travailleurs allemands sont en temps partiel subi avec moins de deux-tiers du salaire moyen médian comme rémunération, soit moins 8,50€ de l'heure. Ces travailleurs sont pour la plupart dans les secteurs de l'hôtellerie, de la distribution, et ne bénéficient en rien des protections et avantages de leurs collègues du secteur de l'industrie, eux, très privilégiés.

Gerhard Schröder, chancelier entre 1998 et 2005, a fait des choix, ceux des réformes de l'allocation chômage, de la libéralisation du marché du travail, du gel des salaires, et du report de l'âge de la retraite. Ces réformes ont permis à l'Allemagne de rester compétitive sur un marché mondial en pleine mutation, de conserver les marges des entreprises et gagner de nouveaux marchés. En conséquence de quoi, une paupérisation et une précarisation des salariés s'est installée. En Allemagne, entre  2000 à 2006, les salaires réels ont baissé de 5 % alors qu'ils augmentaient de 12 % en France, comme les prestations sociales, qui sont passées de 19 à 16 % du PIB en Allemagne pour 18 % en France. Les lois Hartz entre 2003 et 2005 ont imposé des conditions très dures aux chômeurs les forçant à retrouver un emploi, même si celui-ci est sans qualification, très mal payé ou à temps partiel. Le dumping social allemand est une réalité désormais acquise, et la question de la viabilité — à terme — d'un tel système, se pose. Guillaume Duval rappelle à ce sujet que "5 millions de personnes ont des mini-jobs depuis une quinzaine d'années, payés moins de 450 euros par mois, et ces mini-jobs n'ouvriront pas de droit à la retraite, ce qui pose un très gros problème."

Système à bout de souffle ?

Angela Merkel, considérée en Allemagne comme une meilleure garante des droits sociaux que les sociaux démocrates, selon Guillaume Duval
Angela Merkel, considérée en Allemagne comme une meilleure garante des droits sociaux que les sociaux démocrates, selon Guillaume Duval
L'Allemagne doit faire face à de nombreux défis sociaux, dont un principal, celui de sa démographie déclinante. Si la natalité française coûte cher en dépenses publiques, les 20% de naissance en plus de l'Hexagone comparées à l'Allemagne permettent de garantir un tant soit peu le système des retraites par répartition. De l'autre côté du Rhin, plus les retraités s'accumulent, moins il y a de jeunes qui arrivent sur le marché du travail.

Comment, dans ces conditions, remplir correctement les caisses de retraite ? Le rédacteur en chef d'Alternatives économiques souligne la difficulté allemande pour conserver un régime de retraite décent : "L'Allemagne est un pays qui dépense sensiblement moins que la France pour ses retraites et qui a plus de vieux. Il y a un problème de pauvreté chez les personnes âgées en Allemagne qui est sans commune mesure avec chez nous. Le futur risque d'être beaucoup plus grave encore avec les mesures qui ont été déjà prises. Un rapport de la ministre chrétienne-démocrate d'il y a deux ans établissait qu'un salarié qui gagne 2500 euros par mois aujourd'hui, touchera, en 2030, le minimum vieillesse, proche du minimum vieillesse français". S'ajoute à ce vieillissement de la population, le déficit de nouveaux salariés jeunes sur le marché du travail, "qui oblige à un niveau d'immigration important, avec les problèmes que cela suppose, puisque l'Allemagne n'est pas un modèle d'intégration, même si nous n'avons pas à donner de leçons de ce côté là", affirme Guillaume Duval.

Ce système aura du mal à se maintenir en l'état, ce que le journaliste explique simplement : "Pour moi, Schröder a affaibli les points forts du modèle allemand, et ça ne tiendra pas. les Allemands eux-mêmes en ont marre et sont en train de revenir dessus. C'est le sens de toutes les mesures qui sont prises par la nouvelle grande coalition : la retraite à 63 ans pour de nombreux Allemands, le SMIC, l'extension de la convention collective…"

Et Guillaume Duval de conclure par un trait d'humour sur le paradoxe français : "Au moment où l'on s'excite sur les réformes Schröder en France, eux, en Allemagne ils sont en pleine "deschroderisation" ! On ne peut pas comprendre les succès électoraux permanents d'Angela Merkel si on ne comprend pas qu'elle apparait aux yeux des Allemands comme une meilleure garante d'un système social maintenu de bon niveau, que les sociaux-démocrates de Schröder".

Un autre modèle reste donc à inventer ?