Allemagne : de plus en plus d'exactions contre les réfugiés

Angela Merkel quittant sa visite au centre d’accueil de réfugiés de Heidenau, le 26 août 2015.
Angela Merkel quittant sa visite au centre d’accueil de réfugiés de Heidenau, le 26 août 2015.
(AP Photo/Jens Meyer)

Alors qu'un camion contenant des dizaines de corps de migrants était découvert en Autriche, la chancelière allemande Angela Merkel était huée lors d'une visite à un centre d’accueil de réfugiés par des membres de l’extrême-droite. Retour aux violences des années 1990 ?

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L’information a été très médiatisée : ce mercredi 26 août 2015, la chancelière allemande Angela Merkel s’est faite huer par environ 200 militants d’extrême-droite lors d’une visite au centre d’accueil de réfugiés de Heidenau. Cette petite ville de 16000 habitants, située à une quinzaine de kilomètres de Dresde (Saxe, près de la frontière avec la République tchèque) accueille depuis quelques jours un centre d’accueil de la Croix rouge allemande. Il avait été la cible d’incendies ce week-end de la part de militants du Parti national-démocrate (NPD), placé à l’extrême-droite.

Ils l’ont accueillie à grand renfort de slogans, comme « traîtresse ! » ou « nous sommes la racaille ! » avant, pendant et après qu’elle a pris la parole durant cette visite dédiée aux réfugiés et aux personnes leur venant en aide. Elle s’est exprimée à sa sortie du centre, déclarant : « Il faut le dire clairement : il n’y a aucune tolérance vis-à-vis de ceux qui remettent en question la dignité d’autrui ». Il s’agissait de sa première visite dans un centre d’accueil de demandeurs d’asile depuis qu’elle est devenue chancelière, il y a dix ans.

Selon le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière, l’Allemagne pourrait recueillir
« <em>Traîtresse du peuple</em> » peut-on lire sur la pancarte de cette manifestante contre la visite de la chancelière au centre d’accueil de réfugiés, ce 26 août 2015.<br />
« Traîtresse du peuple » peut-on lire sur la pancarte de cette manifestante contre la visite de la chancelière au centre d’accueil de réfugiés, ce 26 août 2015.
(AP Photo/Jens Meyer)
jusqu’à 800 000 demandes d’asile cette année, contre à peine plus de 200 000 en 2014. Parallèlement, les attaques xénophobes, ciblant les réfugiés, se multiplient : rien qu’au premier semestre de l’année 2015, environ 200 attaques ont été dénombrées, soit le même nombre que pour toute l’année 2014. Une situation qui rappelle celle des années 1990. Déjà à cette époque, de nombreuses violences visaient les réfugiés dans le pays, notamment à Rostock en 1992.

« La réaction du gouvernement arrive trop tard »

Entretien avec Nele Wissmann, chargée de mission du Comité d’études des relations franco-allemandes de l’Institut français des relations internationales, spécialiste des migrations.



Les événements de ces derniers jours se sont notamment déroulés en Saxe, comme le cinquième des agressions contre des foyers pour réfugiés du premier semestre 2015. À ce sujet, Die Welt estime que loger des réfugiés en Saxe est « irresponsable », car il s’agit d’un point chaud sur la carte de l’extrême-droite allemande. Cette assertion vous semble-t-elle justifiée ?

Les attaques contre des centres d’accueil de réfugiés ont augmenté partout en Allemagne, pas uniquement à l’Est et en Saxe. Il y en a par exemple en Rhénanie du Nord-Westphalie. Les attaques sont peut-être plus prononcées en Saxe, mais affirmer que la xénophobie et l’extrême-droite sont un phénomène propre à l’Allemagne de l’Est reviendrait à mal comprendre le problème. Effectivement, en Saxe, il a toujours été constaté qu’il existe plus de groupement néo-nazis, extrêmement violents. Mais la xénophobie est un phénomène global, par rapport auquel il faut trouver des solutions à l’échelle fédérale, pas seulement à l’échelle de la région.

Le problème est-il pris à bras le corps par le gouvernement fédéral ?

Depuis lundi 24 août, oui. Mais la première confrontation entre les néo-nazis et la police remonte à vendredi soir. Pendant tout le week-end, la chancelière n’a pas réagi. Sur Twitter, il y avait le mot-clé #merkelschweigtMerkel se tait »). Elle a été très critiquée sur Twitter, et bien sûr aussi par des opposants politiques, qui estimaient qu’il était temps pour elle de dire que la xénophobie et l’attaque de centres d'accueil de réfugiés ne sont pas tolérées en Allemagne. Elle ne l’a fait qu’assez tardivement.

Ce n’est pas la première fois que nous constatons que la réaction du gouvernement arrive trop tard. Fin 2014, lors des manifestations du mouvement Pegida, ce phénomène était beaucoup repris par les médias. Tout le monde savait que c’était assez grave, mais au début, il y a eu très peu de réactions de la part du gouvernement. C’est assez tardivement, lors de son discours de Nouvel An, qu’elle a déclaré qu’un mouvement qui se prononce contre les musulmans et contre les réfugiés ne peut être toléré.

Pourquoi le gouvernement met-il tant de temps à répondre ?

À Heidenau ce weekend, ce sont des néo-nazis qui ont agi. Il est clair qu’ils ne sont pas tolérés. Mais il y avait aussi des manifestants qui ne sont pas forcément d’extrême-droite. C’est-à-dire des habitants inquiets, qui ont peur d’avoir un centre d’accueil de réfugiés à côté de chez eux. Ils peuvent par exemple se dire que de l’argent est donné aux réfugiés alors qu’ils ont eux-même du mal à vivre et à nourrir leurs enfants. Il s’agit donc aussi pour le gouvernement de ne pas trop entrer en confrontation avec ces gens-là.

Lundi 25 août, le vice-chancelier Sigmar Gabriel s’est déjà rendu à Heidenau. Pour désigner les gens qui s’attaquent aux réfugiés,  il a utilisé le mot « Pack », ce qui se traduit par « racaille ». Il a beaucoup été critiqué pour cela. Et justement, quand la chancelière était à Heidenau ce mardi, les gens ont crié : « Nous sommes la racaille ».

Mais il faut aussi noter que lorsque le nombre de 800 000 demandes d’asile attendues en 2015 a été connu, un sondage est sorti, montrant que 60% des Allemands (lien en allemand) estiment que l’Allemagne est en mesure d’accueillir des gens-là. Il y a d’ailleurs énormément de bénévoles dans le pays, qui rapportent de la nourriture, des vêtements, etc. Il y a beaucoup de solidarité avec les réfugiés de la part des Allemands.

Des manifestations et des violences contre le centre d’accueil ont eu lieu tout le weekend des 22-23 août 2015.
Des manifestations et des violences contre le centre d’accueil ont eu lieu tout le weekend des 22-23 août 2015.
(Arno Burgi/dpa via AP)



Le phénomène des violences anti-réfugiés reflète-t-il une évolution de la société, ou ces actes et opinions restent-ils cantonnés à une frange bien particulière de la population allemande ?

Il est très difficile d’identifier les auteurs des violences. Pour celles qui ont eu lieu en 2015, très peu de coupables ont été identifiés. Nous ne savons pas vraiment qui sont ces gens-là. Mais, pour une grande partie, cela reste sans doute des membres de l’extrême-droite.

Ce qui a été constaté ces dernières années par rapport aux autres pays européens, c’est que l’extrême-droite allemande s’est davantage radicalisée. Ses partisans osent quand même incendier un centre d’accueil de réfugiés, et peu importe s’il y a des gens dedans. Par contre, certains actes, mais cela ne peut pas être généralisé, sont commis par des gens qui ne sont pas d’extrême-droite. Par exemple le voisin d’un centre d’accueil qui craint pour la valeur de sa maison, et choisit de brûler le centre pour être sûr qu’il ne verra pas le jour... Pour l’instant, nous n’avons pas assez de données pour savoir si toutes ces violences sont commises uniquement par l’extrême-droite, ou également par d’autres personnes.

Ce qui est certain en revanche, c’est que ceux qui portent un discours d’extrême-droite et populiste en Allemagne osent davantage l’exprimer actuellement. Cela s’est vu avec le mouvement Pegida. C’est moins stigmatisé aujourd’hui.

L’Allemagne connaît actuellement un pic du nombre de demandes d’asile, comme au début des années 1990. Le pays a alors connu de violentes émeutes racistes, notamment à Rostock. Peut-on comparer les deux situations ?

Il y avait un pic effectivement, il y avait alors environ 440 000 demandes d’asile par an. Normalement, ce sera le double en 2015. Les deux situations peuvent être comparées dans une certaine mesure, car il y avait alors des attaques très graves et très médiatisées.

Cela dit, l’Allemagne se trouvait alors dans un autre moment. C’était juste après la chute du mur de Berlin. Actuellement, l’Allemagne se trouve dans une situation beaucoup plus stable.

Berlin a annoncé le 25 août ne plus renvoyer les réfugiés syriens dans leur pays d’entrée dans l’Union européenne, ce qui revient à remettre en cause les accords de Dublin. Était-ce attendu ?

Dans les faits, cette suspension des accords de Dublin était déjà en place avant : depuis un certain temps, les réfugiés n’étaient plus renvoyés en Grèce pour des raisons humanitaires. En effet, la Grèce n’a pas les moyens de les accueillir financièrement. Il s’agit d’une directive, ce qui signifie que l'administration n’est pas dans l’obligation de la respecter. Mais je pense qu’elle va le faire, pour des raisons humanitaires.

Pour l’Allemagne, c’est aussi une manière de faciliter les procédures. Renvoyer un réfugié ralentit le processus. Actuellement, par exemple, un Syrien attend quatre mois pour obtenir une réponse à sa demande.

En Hongrie, un « mur » doit finir d’être érigé dans les prochains jours. Les migrants qui arrivent dans ce pays souhaitent, très souvent, se diriger vers l’Allemagne. Quelles peuvent être les conséquences de cet afflux et de la politique de Budapest pour l’Allemagne ?

L’Allemagne est tout à fait consciente de la situation des réfugiés en Hongrie. Comme pour la Grèce, vu la situation des réfugiés en Hongrie, il n’y a plus de renvois. Reste qu’il n’y a pas assez de réactions à ce sujet de la part de l’Allemagne, mais aussi des autres pays européens. Un mur, ou des barbelés, ne vont pas résoudre le problème. Les gens resteront derrière, ce qui va engendrer une vraie crise humanitaire.

Pour les migrants, une situation dramatique également en Hongrie

Avec AFP

Ces derniers jours, de plus en plus de migrants affluent en Hongrie, alors que la construction d’une clôture le long de la frontière de 175 km avec la Serbie d’ici au 31 août prochain. Une barrière de quatre mètres de haut est également en construction.
Depuis le début de l’année, plus de 140 000 migrants sont arrivés dans le pays, soit plus du double du total de l'année 2014. Un nouveau record journalier a été enregistré ce 26 août, avec 3.241 arrivées, dont environ 700 enfants. Pour faire face à l'afflux de migrants, le chef de la police a annoncé que plus de 2.100 policiers, des "chasseurs de la frontière" selon la terminologie officielle, allaient effectuer des patrouilles accompagnés de chiens, de chevaux et épaulés par des hélicoptères à partir de septembre.

Dans l’Autriche voisine , un camion immatriculé en Hongrie a été découvert ce jeudi 27 août sur une aire de stationnement dans l'Etat frontalier du Burgenland (Est). Il avait à son bord les corps de 20 à 50 migrants. Cette découverte macabre est survenue alors que la chancelière allemande Angela Merkel participait à un sommet à Vienne avec les dirigeants des pays des Balkans de l'Ouest pour traiter de l’afflux de migrants dans cette région d’Europe.

En Grande-Bretagne, le solde migratoire à son plus haut sommet historique

Avec AFP

Le solde migratoire au Royaume-Uni a atteint un plus haut historique sur les douze mois achevés fin mars selon les statistiques officielles, à 329 000 personnes, un record jugé « très décevant » par le gouvernement conservateur.
 
Entre mars 2014 et mars 2015, 636 000 personnes sont entrées légalement au Royaume-Uni tandis que 307 000 personnes en sont parties (britanniques, ressortissants de l'Union européenne et personnes hors UE confondus), selon les chiffres de l'Office des statistiques nationales (ONS) publiés jeudi.
 
La différence entre ces entrées et ces sorties, qui correspond au solde migratoire, s'est donc établie à 329 000 personnes, dépassant le précédent record atteint sur la période de douze mois achevée en juin 2005 (320 000).
 
Pour la période précédente, entre mars 2013 et mars 2014, le solde migratoire s'élevait à 236 000 personnes, soit plus de 100 000 de moins que sur la période mars 2014-mars 2015.