Allemagne : les “patriotes“ contre l'immigration gagnent du terrain

“Non-violents et unis contre la guerre des religions et des représentants sur le sol allemand“ (@Henning Uhle)
“Non-violents et unis contre la guerre des religions et des représentants sur le sol allemand“ (@Henning Uhle)

Lundi 8 décembre, 10 000 manifestants défilaient à Dresde contre l’islamisation de l'Allemagne. Condamné par la classe politique, le mouvement "Pegida" - "Européens patriotes contre l'islamisation" - prend de l'ampleur en échappant au contrôle des partis.

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A Düsseldorf ou Bochum, dans l'ouest du pays, à Würzburg ou Munich dans le sud, à Rostock dans le nord... Lancé en octobre dernier, le groupe Pegida organise depuis quelques semaines des "manifestations du lundi", qui ont rapidement essaimé. Calquées sur les "manifestations du jeudi" qui, il y a vingt-cinq ans, faisaient vaciller le régime communiste dans l'ex-RDA, elles vont jusqu'à recycler le slogan de l'époque : "Nous sommes le peuple".

Et puis lundi dernier, Pegida a créé la surprise en rassemblant 10 000 personnes à Dresde, capitale de la Saxe. Située en ex-Allemagne de l'Est, cette région conservatrice souffre de tensions sociales exacerbées par les difficultés économiques. Même phénomène à Marzahn, un quartier déshérité de l'Est de Berlin, où les rassemblements du lundi, officiellement organisés par des "citoyens", sont réguliers. Fin novembre, 800 personnes, néonazis et riverains, y protestaient contre la construction d'hébergements pour les demandeurs d'asile. A Nuremberg (Bavière), dans la nuit du 11 au 12 décembre, trois bâtiments vides destinés à accueillir des réfugiés ont été incendiés - sur place la police a retrouvé des inscriptions racistes et des croix gammées.


Citoyens mécontents et xénophobes décomplexés

Ainsi l'importante manifestation de lundi à Dresde a-t-elle attiré des militants d'extrême droite, mais aussi des citoyens qui voulaient exprimer leurs frustrations et leur mécontentement face à la crise. De l'amalgame émerge le sentiment que la xénophobie, désormais, s'affiche, en Allemagne. Dans ce pays marqué par le nazisme, l'hostilité envers les étrangers est restée un sujet tabou hypersensible pendant plus d'un demi-siècle, à la fois dans la société, la famille, la presse ou la classe politique.
                 
Aujourd'hui, pourtant, les Allemands qui "ont échoué dans leurs vie et leur travail projettent leurs échecs sur les autres. Ils cherchent des boucs émissaires", estime Rainer Wendt, président du Syndicat des policiers allemands. Officiellement, Pegida se mobilise contre les jihadistes ou les étrangers qui refusent de s'intégrer. Mais les manifestants expriment aussi haut et fort leur ressentiment envers les "élites politiques", les "bureaucrates européens" et "grands médias", promoteurs d'un multiculturalisme qui "dilue" la culture allemande.
Bernd Lucke, fondateur de l'AfD.
Bernd Lucke, fondateur de l'AfD.

Croisades et propagande

Depuis quelques semaines, l'Allemagne observe avec d'autant plus d'inquiétude la multiplication de ces manifestations du lundi qu'elles sont soutenues, voire organisées, par divers mouvements d'extrême droite ou néonazis, auxquels se raccroche le jeune parti anti-euro Alternative für Deutschland (Alternative pour l'Allemagne), présent dans trois Parlements régionaux de l'ex-RDA. Aujourd'hui, son président, Bernd Lucke, ne cache plus ses dérives xénophobes ; il a reconnu dans une interview au quotidien des affaires Handelsblatt que son parti "partageait de nombreuses revendications" avec Pegida, notamment la volonté de sévir contre les islamistes.

Les conservateurs de la chancelière Angela Merkel tentent aussi de répondre à ces inquiétudes. Ce 10 décembre, son parti, la CDU (Union chrétienne démocrate), a voté une motion affirmant que "les activités subversives islamistes ne seront pas tolérées". Dans le même temps, la chancelière Angela Merkel a fermement condamné les mouvements hostiles aux étrangers : "Il n'y a pas de place en Allemagne pour l'islamophobie, l'antisémitisme, la xénophobie ou le racisme".
                 
Les manifestations de Pegida visent à "éveiller le ressentiment, désigner un ennemi", analyse de son côté Hajo Funke, professeur en sciences politiques à l'Université libre de Berlin. "Ce qui devient dangereux quand cela se transforme en attaque méprisante et favorise le réveil des instincts de masse. L'appel à lutter contre l'islamisation du pays fait écho aux croisades chrétiennes et à la propagande nazie," analyse-t-il.


Mobilisation et contre-mobilisation sur Internet

Pour appeler aux manifestations, le mouvement passe, entre autres, par sa page Facebook, qui recueille à ce jour plus de 47 000 fidèles, et par le mot-dièse #pediga sur Twitter. "Internet, et surtout les réseaux sociaux, sont un instrument crucial pour ce mouvement, à commencer par Facebook, qui permet de contacter instantanément un grand nombre", souligne le journaliste Felix M. Steiner, spécialiste de l'extrême droite." C'est aussi via la Toile que se rallient les contre-manifestants : sur Facebook et Twitter, Pegidawatch appelle à critiquer des motivations du mouvement. Sur Twitter, le mot-dièse #NoPeGiDa regroupe les Tweets de tous ceux qui prennent le contrepieds des "patriotes" contre l'islamisation de l'Occident.


- Je peux prendre cette crèche, mais sans réfugié, sans noir, sans arabe ni juif ?
- Alors que des ânes, des moutons et des boeufs ?



L'Allemagne : première destination d'immigration en Europe

En déficit démographique, et perçue comme un îlot de prospérité, l'Allemagne est devenue en 2012 la principale destination d'immigration en Europe, accueillant, cette année-là, 400 000 personnes, selon l'Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE). L'Allemagne est aussi la première destination des demandeurs d'asile en Europe, alors que ses structures d'hébergement sont saturées. Depuis le début de l'année, elle a accueilli 180 000 réfugiés (soit 57 % de plus par rapport à la même période en 2013), notamment de pays ravagés par les conflits - Syrie, Irak, Afghanistan, Somalie... ainsi que de nombreux Roms des Balkans.
                 
Le climat politique en Allemagne se durcit, admet le ministre de l'Intérieur, Thomas de Maizière : "Nous prenons les inquiétudes des gens au sérieux, mais nous refusons toute récupération de la part de l'extrême droite", a-t-il réaffirmé ce 12 décembre à Cologne.