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Allemagne-Turquie : Berlin riposte, l'Europe hausse le ton

Le président Erdogan le 15 juillet dernier, célébrant l'anniverasire du coup d'Etat manqué.<sup><sub>    (Presidency Press Service via AP, Pool)</sub></sup>
Le président Erdogan le 15 juillet dernier, célébrant l'anniverasire du coup d'Etat manqué.    (Presidency Press Service via AP, Pool)

La tension entre Berlin et Ankara a atteint un nouveau pic avec la convocation de l'ambassadeur de Turquie et l'annonce de sanctions à la suite de la détention d'un militant allemand des droits humains. Union européenne et Conseil de l'Europe s'alarment également des exactions du régime turc.

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Si Erdogan voulait provoquer l'Union européenne à travers Berlin, il y est parvenu.
S'inscrivant dans le cadre d'une répression policière et d'une dérive autoritaire qui ne faiblit pas depuis un an, l'arrestation récente de militants d'Amnesty International turcs mais aussi allemand et suédois donne lieu à une escalade inédite.

Après le placement en détention mardi par Ankara du militant allemand des droits humains, Peter Steudtner, le ministère allemand des Affaires étrangères a convoqué mercredi l'ambassadeur de Turquie .
 
Il est apparu nécessaire que le gouvernement turc comprenne immédiatement et directement l'indignation et l'incompréhension du gouvernement allemandMartin Schäfer, porte-parole ministère des affaires étrangères allemand
"Il est apparu nécessaire que le gouvernement turc comprenne immédiatement et directement l'indignation et l'incompréhension du gouvernement allemand, ainsi que nos attentes très claires en ce qui concerne le cas de Peter Steudtner, et cette fois-ci sans détours diplomatiques", déclarait le porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, Martin Schäfer.

"Le gouvernement allemand a appelé à la libération immédiate de Peter Steudner, qui n'a pas été autorisé à recevoir d'aide consulaire. "L'ambassadeur sait que nous sommes très sérieux et que ce sujet ne peut pas être repoussé, il est extrêmement urgent".

Sanctions

Interrompant ses vacances, le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel tenait jeudi matin des consultations d'urgence sur les "actions et mesures à entreprendre aux vues de l'intensification dramatique des actions (de répression) turques".
 
Le chef de la diplomatie allemande Sigmar Gabriel lors de sa conférence de resse du 20 juillet.<br />
<sub>(Kay Nietfeld/dpa via AP) </sub>
Le chef de la diplomatie allemande Sigmar Gabriel lors de sa conférence de resse du 20 juillet.
(Kay Nietfeld/dpa via AP)

A leur issue, Berlin annonce une "réorientation" de sa politique vis-à-vis de la Turquie avec des mesures qui risquent de pénaliser économiquement son partenaire historique.  

Première d'entre elles : une mise en garde du ministère des Affaires étrangères pour les voyages en Turquie.  En pleine saison touristique, l'avertissement peut avoir des conséquences économiques directes pour Ankara: l'Allemagne est le plus grand pourvoyeur de touristes dans le pays devant la Russie.

Au-delà, les mesures envisagées à Berlin incluent un réexamen des garanties, prêts ou aides qu'apportent le gouvernement allemand ou l'UE aux exportations ou aux investissements dans le pays.

Berlin a aussi laissé planer la menace d'une réduction des fonds européens que perçoit Ankara dans le cadre de ses négociations d'adhésion à l'UE: 4,45 milliards d'euros prévus entre 2014 et 2020.

La marge de manoeuvre allemande reste cependant limitée du fait du pacte migratoire qui lie Ankara à l'Union européenne. A deux mois d'élections législatives, les responsables politiques allemands ne veulent pas risquer un nouvel afflux de migrants comme en 2015 et 2016. 

La gifle de trop

Peter Steudtner<br />
<sub>(Privat/TurkeyRelease Germany via AP)</sub>
Peter Steudtner
(Privat/TurkeyRelease Germany via AP)
A l'origine de la crise: l'arrestation le 5 juillet de six militants turcs des droits humains, dont la directrice d'Amnesty International pour la Turquie, Idil Eser aux côtés de deux formateurs étrangers, un Suédois et un Allemand, Peter Steudtner, qui travaille pour divers projets et organisations dans le monde.

L'interpellation a eu lieu au cours d'un atelier de formation à la sécurité informatique et à la gestion des données sur l'île de Büyükada, au large d'Istanbul. Une session de routine comme elle en organise régulièrement partout dans le monde.

Mardi 18 juillet, un tribunal turc décidait de maintenir en prison six d'entre eux - dont Steudtner - les accusant d'avoir "commis un crime au nom d'une organisation terroriste".

L'expression "organisation terroriste" désigne le plus souvent pour les autorités turques les partisans du prédicateur Fethullah Gülen, accusé d'avoir fomenté le putsch manqué du 15 juillet, ou les séparatistes kurdes du PKK.  Accusation qualifiée d' "absurde" par la diplomatie allemande.

Quatre militants, interpellés en même temps, étaient remis en liberté sous contrôle judiciaire.
 

Indignation

La communauté internationale doit intervenir et envisager sa relation avec la Turquie pour ce qu'elle est, c'est-à-dire une relation avec un partenaire de plus en plus voyou et non fiable John Dalhuisen, directeur Europe d'Amnesty International
"Après cette décision, aucun de ceux qui défendent les droits de l'Homme en Turquie, que ce soit Amnesty International ou d'autres organisations, n'est en sécurité dans ce pays", a estimé Andrew Gardner, chercheur spécialiste de la Turquie à Amnesty.

 
Andrew Gardner lundi, s'adressant à la presse devant le tribunal<br />
<sub>(AP Photo/Lefteris Pitarakis) </sub>
Andrew Gardner lundi, s'adressant à la presse devant le tribunal
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)
"Ils sont accusés d'avoir commis un crime au nom d'une organisation terroriste, sans en être membre", a-t-il souligné, qualifiant la décision de "choquant simulacre de justice".

"L'incarcération des six défenseurs des droits de l'Homme est un effroyable affront à la justice", a dénoncé Amnesty International dans un communiqué.

"La communauté internationale doit intervenir et envisager sa relation avec la Turquie pour ce qu'elle est, c'est-à-dire une relation avec un partenaire de plus en plus voyou et non fiable", a tempêté John Dalhuisen, le directeur Europe de cette ONG, qualifiant d'"absurdes" les accusations portées par la justice turque contre les dix militants.

La semaine dernière, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait publiquement accusé les militants arrêtés d'activités s'inscrivant "dans la continuité du (putsch du) 15 juillet", sans autres précisions.

Depuis le coup d'Etat avorté, plus de 50.000 personnes, dont des opposants politiques, des membres d'ONG et des journalistes, ont été arrêtées.

Le mois dernier, le président d'Amnesty en Turquie, Taner Kiliç, avait également été interpellé, accusé d'être un partisan du prédicateur Gülen.

Inquiétudes européennes

Concernant le Suédois arrêté le 5 juillet, "nous sommes préoccupés", a pour sa part dit à l'AFP une porte-parole du ministère suédois des Affaires étrangères.

Ilknur Ustün, de l'ONG Coalition des Femmes, et Veli Acu, de la Fondation des droits de l'Homme, font également partie des militants arrêtés.

A Paris, le ministère français des Affaires étrangères a affirmé que la France restait "préoccupée par les arrestations qui ont visé récemment des responsables turcs d'Amnesty International ainsi que d'autres défenseurs des droits de l'Homme et des journalistes" et appelé à leur libération rapide.

Dimanche, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a exhorté la Turquie à respecter les valeurs démocratiques si elle veut entrer un jour dans l'UE.
 

D'autre part, le conseil de l'Europe a demandé jeudi aux autorités turques la libération de deux enseignants en grève de la faim pour protester contre leur limogeage dans le cadre des purges menées depuis le putsch manqué de juillet 2016 car "leur état de santé est préoccupant".

Nuriye Gülmen, une universitaire, et Semih Özakça, un enseignant, ont été limogés par des décrets-lois émis dans le cadre de l'état d'urgence instauré à la suite du putsch manqué. Ils ont entamé il y a plus de quatre mois une grève de la faim, avant d'être incarcérés sous l'accusation d'appartenance à un groupuscule d'extrême gauche interdit.

Le secrétaire général du conseil de l'Europe a eu un échange téléphonique mercredi avec le premier ministre turc, Binali Yıldırım et lui a demandé la libération des enseignants.