Alstom, l'entreprise française qui oppose Américains et Allemands

Alstom est une société française créée en 1928 © AFP
Alstom est une société française créée en 1928 © AFP

Alors que le groupe américain General Electric négocie depuis plusieurs mois le rachat de l'activité énergie de l'entreprise Alstom - fleuron de l'économie française pour le transport ferroviaire et la production d'énergie - le géant allemand Siemens devrait faire une contre-proposition. Si la société américaine a pris de l'avance sur sa concurrente allemande, le gouvernement français, lui, préfèrerait qu'Alstom reste européenne. Qui aura le dernier mot ? Pour l'heure c'est l''Américaine qui tient la corde. Analyse de la situation avec Christian Schubert (Allemagne) et Axel Krause (Etats-Unis).

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Ce n'est pas la première fois que le sort de la grande entreprise française, vieille depuis près d'un siècle, est en suspens. En 2003 déjà, l'Etat avait dû fortement soutenir ce fleuron industriel hexagonal , dont le principal actionnaire est aujourd'hui Bouygues. Nicolas Sarkozy était alors ministre de l'Economie et avait obtenu une re-nationalisation partielle auprès de Bruxelles avant que le groupe Bouygues n'en devienne l'actionnaire principal en 2006.

Aujourd'hui, c'est à nouveau le secteur énergétique d'Alstom qui est en difficulté financière, face à une concurrence féroce, en particulier dans le domaine des énergies renouvelables. "Big is beautiful" semble le mot d'ordre des industriels aujourd'hui. Qui des Allemands ou des Américains l'emporteront dans cette course à la concentration ? Pour l'heure c'est General Electric qui court en tête après la préférence votée à l'unanimité le 29 avril par le conseil d'administration. Mais ni les pouvoirs publics français ni Siemens ne s'avouent vaincus. Il reste un mois à Siemens pour renverser la vapeur...

Et d'ici là, voici un regard croisé d'Allemagne et des Etats-Unis, où l'on verra que chacun défend son "bout de gras"...

Christian Schubert est correspondant économique pour le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, à Paris.

Quel est votre point de vue sur l'éventuelle association de Siemens avec Alstom ?
 
Avec Siemens, il y a plus de complémentarité et de logique industrielle et il y a la possibilité de construire deux champions européens. Mais il y a aussi plus de doublons, ce qui signifie plus de réduction d'emplois. Cela dit, Siemens, qui n'a pas encore proposé d'offre, devrait garantir les emplois pendant trois ans.


Quel est l'intérêt pour Siemens de faire une offre à Alstom ?


Le but est d'empêcher le groupe General Electric de devenir trop puissant en Europe. Car pour le moment, il est assez faible sur ce continent et Siemens veut faire en sorte que cela reste ainsi. Et puis, dans l'énergie, les turbines et les réseaux d'Alstom sont vraiment intéressants pour l'entreprise, tout comme le service et la maintenance pour les centrales.

Siemens devrait faire une offre à Alstom pour que les deux entreprises s'associent © AFP
Siemens devrait faire une offre à Alstom pour que les deux entreprises s'associent © AFP
On dit que Siemens et Alstom sont en concurrence depuis des années, cela ne va-t-il pas poser de problème ?

Il y a des structures assez similaires. Et, à partir d'un moment, il faudra unifier et cela veut dire, réduire les effectifs. Il y a un autre point d'insécurité pour l'offre de Siemens, c'est de savoir si les autorités de concurrence vont approuver cette alliance.  Mais le côté positif de cette idée, c'est de créer un champion européen ferroviaire. Il y aura une vraie force industrielle qui va investir dans le secteur et faire en sorte que l'activité ne délocalise pas en Chine par exemple.


Le fait que le gouvernement français exprime son souhait de voir Alstom associé à Siemens, comment le percevez-vous ?

Il y a cette volonté (de la part du gouvernement française, ndlr) de créer un autre "Airbus", une autre entreprise dans ce style là. En Allemagne, on le voit de manière positive. Nous connaissons le succès d'Airbus même si cela a pris du temps pour que le projet porte vraiment ses fruits. Il y a eu beaucoup de combats et de problèmes pendant des années, mais nous les avons surmontés.
Je vois plus cela d'un bon oeil. Le fait qu'on essaie de construire quelque chose en Europe, c'est toujours positif.

Après, je pense que le gouvernement français choisit Siemens un peu par défaut, mais pas totalement. Depuis longtemps, il y a cette volonté en France d'avoir un autre Airbus. Mais c'est certain que la France aurait préféré avoir une entreprise Alstom forte et indépendante. Cela aurait été le premier choix du gouvernement. Mais, en considérant la situation, le deuxième choix ce sera probablement quelque chose avec Siemens.



Trois options pour Alstom © AFP
Trois options pour Alstom © AFP

Axel Krause, est correspondant pour le site américain Transatlantic Magazine et secrétaire général de l'association de presse anglo-américaine

Quel est votre point de vue sur l'éventuel rachat d'Alstom par General Electric ?

Je sais que General Electric a des arguments extrêmement convaincants pour racheter Alstom. Aujourd'hui les groupes français, américains, allemands sont partout dans le monde. La France veut obtenir de meilleures conditions pour la France et General Electric a des propositions très satisfaisantes pour le gouvernement. Pour l'instant, si l'on regarde la situation plus ou moins objectivement, même si Siemens apporte des suggestions, General Electric est un bien meilleur choix pour Alstom. L'entreprise a beaucoup d'expérience.
Je ne défends pas General Electric parce que c'est un groupe américain mais selon moi, c'est la meilleure solution pour l'intérêt des employés et des syndicats.

Le gouvernement français parle de nationaliser Alstom. Mais quand vous nationalisez, il faut payer des compensations. Ce sont des milliards et je ne crois pas qu'en ce moment la France peut se le permettre, simplement pour maintenir le drapeau français sur une entreprise.


Quel est l'intérêt pour General Electric de racheter Alstom ?

Alstom est un groupe avec une technologie exceptionnelle, dans les turbines par exemple qui est un domaine très important. L'intérêt de General Electric est de construire et d'améliorer la technologie, maintenir les emploi et d'avoir un vrai partenariat avec Alstom. C'est une entreprise admirable mais elle a aussi besoin d'un réseau international et d'une puissance mondiale, ce que pourra lui donner General Electric.

General Electric veut racheter l'activité énergie d'Alstom © AFP
General Electric veut racheter l'activité énergie d'Alstom © AFP
Quel est le petit plus de General Electric par rapport à Siemens ?

General Electric ne considère pas Alstom comme un concurrent et ça, c'est la véritable différence avec Siemens. Pourquoi Monsieur Kron (le PDG de Alstom), ndlr) a-t-il toujours refusé un partenariat avec Siemens ? Parce qu'il pensait que Siemens était un danger pour l'avenir d'Alstom.
Le gouvernement français est devant un choix et ce choix concerne, avant tout, les emplois. Là encore, Monsieur Kron l'a dit plusieurs fois, il a beaucoup plus confiance en General Electric qu'en Siemens.

Le gouvernement français est plus favorable à une association entre Alstom et Siemens qu'à un rachat de General Electric, qu'en pensez-vous ?

Je crois que le gouvernement de Monsieur Hollande est embarrassé par le fait qu'il n'avait pas une vraie stratégie pour Alstom et pour le secteur énergétique. Ils ont été pris de cours par l'Agence américaine Bloomberg (agence de presse économique et financière, ndlr) qui a révélé cette affaire alors que Monsieur Kron négociait avec General Electric, sans prévenir le gouvernement français. C'est peut être une erreur de leur part.

Mais quand je vois que Monsieur Montebourg (ministre français de l'économie, ndlr) prend immédiatement position (il préfère qu'Alstom s'associe à Siemens plutôt qu'elle soit rachetée par General Electric, ndlr) alors qu'il n'est pas actionnaire de l'entreprise, je trouve cela choquant. En plus, il ne donne pas beaucoup de raisons, sauf que les intérêts de la France sont en jeu. Selon moi, c'est plutôt un argument pour maintenir politiquement l'idée que l'Etat français protège les intérêts français et qu'une solution avec Siemens est beaucoup mieux.