Analyse de la journaliste italienne Anna-Maria Merlo Poli

dans

“C’est la fin du rêve européen“

Anna-Maria Merlo Poli, correspondante à Paris pour le quotidien italien “Il Manifesto“ (tendance altermondialiste)



Comment les syndicats italiens ont-ils accueilli le plan de rigueur de Berlusconi ?


Avec presque 20 ans de berlusconisme, à l’exception de la parenthèse Prodi, les syndicats ont perdu du poids. Le seul à résister est le CGIL qui est très critique. Il ne cesse de dire que la rigueur tombe toujours sur les mêmes, c'est-à-dire les salariés. Ce qui est normal en Italie puisqu’ils sont imposés à la source.

Les fonctionnaires et les retraités sont aussi visés. Une fois de plus, c’est la santé et l’école qui vont trinquer. Les collectivités locales vont aussi devoir se serrer la ceinture puisque l’Etat réduit ses subventions. Et cerise sur le gâteau : l’Italie va à nouveau accorder son grand pardon à ceux qui ont construit sans permis en toute illégalité sur la côte, en échange de taxes à payer.

Ce n’est pas un projet d’avenir qui unit et règle les problèmes de fond tels que le chômage des jeunes, l’évasion fiscale et la corruption. Au contraire, c’est un plan inique qui divise et n’apporte aucun espoir.

Umberto Bossi, le grand patron de la Ligue du Nord et Silvio Berlusconi (EPA)
Umberto Bossi, le grand patron de la Ligue du Nord et Silvio Berlusconi (EPA)



Pensez-vous qu'un mouvement social aussi nerveux qu'en Grèce pourrait naitre en Italie ?

Il y a des bouillonnements ici et là mais cela ne fait pas un mouvement. Je ne m’attends pas à des manifestations monstres. Dans un contexte de grande précarité et d’individualisme poussé, il n’existe plus de solidarité sociale. Les Italiens sont déçus et fatigués.

La Ligue du Nord étend son emprise. C’est aujourd’hui du chacun pour soi. Berlusconi a cassé le sentiment d’appartenance à une collectivité et à une histoire commune. On n’arrive même pas à s’entendre pour fêter les 150 ans du pays !



La dette publique italienne a fait un saut de 150 milliards d'euros entre septembre 2008 et mars 2010 pour atteindre 118 % du PIB. Comment l'Etat italien a-t-il pu être aussi laxiste ?

L’Etat italien vit à crédit. C’est son mode de fonctionnement. C’est vrai que les pensions d’invalidité étaient, à une certaine période, distribuées en masse mais cela palliait le manque de sécurité sociale, notamment dans le sud. La dette italienne a toujours été très forte. Ce n’est pas un souci majeur dans la mesure où elle est détenue par plus de 70 % d’Italiens. On ne dépend pas de puissances étrangères.

L’Italie n’est pas la Grèce. Elle bénéficie d’un tissu de PME relativement dynamiques. Avec la baisse de l’euro, il faut espérer une reprise des exportations.

Les Etats italiens en 1843.
Les Etats italiens en 1843.



Le plan de Berlusconi risque-t-il de freiner la croissance du pays ?


Chaque Etat européen fait sa politique de rigueur dans son coin. C’est la fin du rêve européen et le début d’un suicide collectif. La gauche européenne ne dit rien. Pourtant, face au monde puissant de la finance, l’Union européenne pourrait réagir, trouver des compromis. Il ne faut pas attendre de la Chine qu’elle défende des projets de solidarité sociale ! C’est l’Europe qui peut nous protéger d’un capitalisme sauvage.

Selon moi, il ne fallait pas imposer une rigueur immédiate mais plutôt mettre en place des plans crédibles et réalistes sur une durée de dix ans.



En imposant la rigueur au pays, le gouvernement de Berlusconi est-il fragilisé voire, à terme, menacé ?

L’opposition est quasiment inexistante en Italie. Elle n’a rien dit sur le plan de rigueur. J’ai l’impression que Berlusconi a encore de belles années devant lui. Il caresse dans le sens du poil la haine du fisc que tout Italien a en lui. Aujourd’hui, le passe-droit est devenu la norme.


Propos recueillis par Camille Sarret
26 mai 2010