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Analyse de la journaliste portugaise Ana Navarro Pedro

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“Les Portugais sont résignés“

Entretien avec Ana Navarro Pedro, journaliste à Paris pour l'hebdomadaire généraliste portugais “Visao“ (tendance progressiste)



Que reprochent les syndicats portugais au plan de rigueur annoncé par le Premier ministre José Socrates ?


Les syndicats dénoncent les mesures qui vont affaiblir le pouvoir d'achat des ménages. La croissance du pays risque d'être remise en cause. La TVA va être augmentée. Les prestations sociales et les retraites vont baisser. Les plus pauvres seront sans doute les premiers à trinquer d'autant que la sécurité sociale est devenue quasi inexistante au Portugal depuis les réformes du gouvernement de José Manuel Barroso (l'actuel président de la Commission européenne, NDLR) au début des années 2000.



Pensez-vous qu'un mouvement social dur et long pourrait naître au Portugal ?

Il faudrait vraiment que la situation devienne insupportable pour qu'un vaste mouvement social se mette en place. Des manifestations ont déjà eu lieu et une nouvelle à l'échelle nationale est prévue le 29 mai mais elles n'ont pas l'ampleur des mouvements grecs. Le Portugal n'a pas cette tradition de la protestation comme en France et en Grèce.

Les Portugais, qui avaient l'habitude de se serrer la ceinture sous la dictature de Salazar, sont d'une certaine manière résignés. Ils ont déjà subi un plan de rigueur en 2005 pour permettre au pays de respecter les critères de Maastricht. But qui a été atteint en 2007. Les services publics ont payé un lourd tribut. 75 000 postes de fonctionnaires ont été supprimés en 5 ans. Des enseignants de l'Education nationale ont même été licenciés. Aujourd'hui, la population est exsangue.

Mais les Portugais ont très vite compris que leur pays au même titre que la Grèce et l'Espagne est le vecteur d'une attaque plus profonde de la monnaie unique européenne. Ils sont très critiques à l'égard des agences de notations et demandent une réforme de ces institutions. Ils exigent aussi un meilleur contrôle des profits immenses qui sont réalisés par le secteur financier.


Après avoir annoncé son plan de rigueur, le gouvernement socialiste se trouve t-il en difficulté ?


Ses marges de manoeuvre sont limitées puisque les Portugais souffrent depuis 5 ans et ont les poches quasi vides. En 2008, avec l'arrivée de la crise des subprimes en 2008, le gouvernement a soutenu les banques et les constructeurs automobiles étrangers implantés au Portugal, ce qui a fait enfler la dette. Aujourd'hui, il dit être soumis au diktat des agences de notation et aux exigences de Bruxelles. Il ne cesse d’affirmer qu'il n'y a pas d'autre choix que la rigueur. Au Parlement, le gouvernement ne dispose pas de la majorité absolue mais il a le soutien de tous les groupes, sauf des communistes.



Cette crise provoque t-elle un sentiment anti-européen au sein de l'opinion publique portugaise ?

Non pas du tout. Les Portugais savent ce qu'ils doivent à l'Union européenne. C'est l'intégration dans l'Union européenne en 1986 qui a permis de stabiliser les acquis de la démocratie, 12 ans après la Révolution des Oeillets qui a mis fin à la dictature. C'est aussi grâce aux fonds structurels européens que le pays a développé ses axes de communication et a connu un certain essor économique.



La situation économique et financière du Portugal vous semble t-elle similaire à celle de la Grèce ?


Non, les deux pays sont dans des situations très différentes. Au Portugal, la corruption existe comme en France ou au Royaume-Uni mais elle n'est pas aussi développée qu'en Grèce. Des reçus sont exigés partout. Chaque ménage et entreprise disposent d'un numéro de contribuable qui permet d'établir une traçabilité des dépenses. La collecte d'impôt est très forte et bien cadrée.

Toutefois, depuis que le Portugal est sorti de la dictature en 1974, tous les gouvernements ont, selon moi, commis les mêmes erreurs structurelles. Ils n'ont jamais sérieusement parié sur l'éducation et l'innovation technologique. Au contraire, ils ont fait reposer l'économie nationale sur une industrie à faible valeur ajoutée telle que le textile et la chaussure, et sur l’exploitation d’une main d' œuvre bon marché. Dans le contexte de la mondialisation, le Portugal n'est pas capable de faire face à la concurrence.



Les trois pays les plus touchés par la crise financière sont ceux qui ont vécu le plus long temps sous un régime de dictature. Faites-vous un lien entre ce passé fasciste et la situation économique actuelle ?

Non pas vraiment. Ces trois dictatures ont été très différentes. Par exemple, l'Espagne de Franco a connu une période faste d'industrialisation et de croissance dans les années 60 et 70 alors que Salazar au Portugal n'a pas osé ouvrir d'usines par peur du mouvement ouvrier qui aurait pu déstabiliser la dictature. Aujourd'hui, la démocratie me parait autant développée au Portugal que dans le reste de l'Europe. En revanche, aucun de ces trois pays n'ont bénéficié du plan Marshall qui a permis aux autres pays européens du bloc de l'Ouest de structurer et moderniser leur économie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.


Propos recueillis par Camille SARRET
18 mai 2010

Biographie

À Paris, Ana Navarro Pedro a travaillé comme envoyée spéciale permanente de Publico, le grand quotidien portugais, pendant 15 ans. Elle travaillait auparavant pour l'hebdomadaire, Expresso. Elle a désormais rejoint la rédaction de l'hebdomadaire Visao, un magazine généraliste (sorte de Newsweek portugais) qui est le deuxième plus lu du pays. Elle y publie chroniques et reportages sur la société française ou la vie politique du pays.