Analyse du géographe Jean Radvanyi

dans

“Un pays pauvre où le ton monte facilement dès qu’il s’agit de partage de terres ou de secteurs rentables“

Jean Radvanyi est professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales et directeur du Centre franco-russe de recherches en sciences humaines et sociales de Moscou.



Les violences ethniques au sud du Kirghizstan ont été déclenchées par une simple rixe. Y aurait-t-il d'autres causes profondes à ces émeutes sanglantes entre Kirghizes et Ouzbeks ?


On sait qu’il y a souvent eu des troubles importants dans cette région du Kirghizstan. Cette situation tumultueuse fait que les événements actuels étaient un peu attendus. La ville d’Och, d’où sont parties les violences, a déjà été en 1989-1990 le théâtre d’affrontements entre les deux mêmes communautés, les Ouzbeks plus nombreux dans le sud et les Kirghizes, l’ethnie majoritaire dans le pays.


Comment expliquez-vous cette flambée de violences dans un pays multi-ethnique plutôt connu pour vivre dans l’harmonie ?

Le Kirghizstan est un pays assez pauvre avec des contrastes de revenus très importants. Dans cette société, chaque communauté occupe des places différentes selon son évolution économique. Les Ouzbeks ont été amenés en nombre important pour cultiver le coton dans le sud, une région de plaines bien irriguées. Les Kirghizes sont plutôt, à l'origine, des éleveurs de montagne. Ces dernières années, ce sont les Ouzbeks qui tiennent le commerce et l’économie locale, particulièrement à Och dont la région représente un haut lieu de pèlerinage en Asie centrale pour les musulmans.

Le fait que ces Ouzbeks occupent une place importante dans le dispositif économique a fait d’eux la cible d’intérêts concurrents. C’est donc un conflit qui couve, même si il y a eu des périodes assez calmes ces dernières années. Les causes de ce conflit sont récurrentes : le partage des terres et des secteurs économiques rentables dans une République pauvre.

L'armée kirghize, près de l'aéroport d'Och, le 14 juin 2010 - AFP
L'armée kirghize, près de l'aéroport d'Och, le 14 juin 2010 - AFP

Le Kirghizstan a-t-il déjà connu un conflit inter-ethnique de cette ampleur ? Plus d'une centaine de personnes ont été tuée dans ces émeutes...


Le ton monte assez facilement entre les deux communautés. On observe des niveaux de violence très impressionnants. En 1989 déjà, lors des premières émeutes, on avait été frappé par la violence des forces en présence. Des troupes de cavaliers débarquaient dans des villages et brûlaient de nombreuses maisons par exemple. Ces scènes très violentes se sont reproduites apparemment. En 1989, le calme était revenu seulement après une intervention assez massive de l’armée soviétique. À l’époque, les terres avaient été attribuées aux Ouzbeks dans la région d’Och et les Kirghizes n’avaient pas supporté le fait que, dans leur République, on attribue selon eux indûment des terres à l’autre communauté. Les autorités locales n’avaient pas mesuré l’ampleur d’un tel acte qui avait rapidement provoqué de véritables violences. Il n’est pas exclu cette fois que des gens aient attisé ces incidents pour mettre en difficulté le gouvernement provisoire.


Existe-t-il, à votre avis, un vrai problème agraire ?

Cette région a une forte densité démographique pour très peu de terres agricoles. Toute la cuvette du Ferghana, une vallée fertile couvrant l'est de l'Ouzbékistan, le sud du Kirghizstan et le nord du Tadjikistan, est confrontée à ce problème. Le moindre incident dégénère toujours parce qu’il y aurait des préférences attribuées à l’un ou l’autre groupe, même si ce n’est toujours pas le cas.

Des habitants devant leurs maisons brûlées, le 14 juin 2010 à Och, au Kirghizstan - AFP

Ces affrontements peuvent-ils avoir des conséquences sur les relations avec l'Ouzbékistan où de nombreux Ouzbeks du Kirghizstan se sont réfugiés ?


Les relations entre le Kirghizistan et ses voisins que ce soit le Tadjikistan ou bien l'Ouzbékistan ne sont pas très bonnes. Les frontières sont très compliquées, constituées de plusieurs enclaves. L'Ouzbékistan a imposé des contrôles plus rigides au fil des ans. iI faut dire que la frontière entre l'Ouzbékistan et le Kirghizistan est à l’orée de la ville d’Och. Elle est exceptionnellement ouverte en ce moment pour accueillir les réfugiés qui arrivent de la ville d’Och.

Il y aura nécessairement des conséquences dans les relations entre les deux pays. L'Ouzbékistan va probablement prendre la défense des Ouzbeks, même s’ils sont de nationalité kirghize. Dans quelques cas précédents, les forces armées ouzbèkes étaient intervenues par exemple sur le territoire du Tadjikistan voisin où il y avait aussi des problèmes de terres et d’eau. Mais, dans le cas présent, d'après les déclarations de l’Union de défense des pays de la CEI (ndlr : La Communauté des États indépendants est une entité intergouvernementale composée de 11 des 15 anciennes républiques soviétiques), on semble s'orienter vers une concertation pour éviter que cette crise s’étale à toute la sous-région d’Asie centrale.


Ces violences auraient-elles un rapport avec l'éviction du président Kourmanbek Bakiev qui est originaire du sud, la région où se déroulent ces émeutes ?

On n’en sait rien pour l’instant. Certaines sources évoquent cette hypothèse, sans rien confirmer toutefois. La presse russe a évoqué l’hypothèse d’un dirigeant local dont on pense qu’il serait à l’origine de ces troubles, sans divulguer son identité. On ne peut pas dire si c’est vrai ou si c’est de la propagande.

Des milliers d'adultes et d'enfants fuient vers l'Ouzbékistan les violences ethniques au Kirghizstan, le 13 juin 2010 à Iorkichlok, près de la frontière ouzbèke - AFP
Des milliers d'adultes et d'enfants fuient vers l'Ouzbékistan les violences ethniques au Kirghizstan, le 13 juin 2010 à Iorkichlok, près de la frontière ouzbèke - AFP
Comment Russes et Américains qui ont des bases militaires dans le pays pourraient-ils réagir ?

Les Américains éviteront d’être présents dans le conflit. Les États-Unis ont quelques bases aériennes en Asie centrale, mais en aucune façon, ils n’ont le droit d’intervenir dans les affaires internes de ces pays. Il est même peu probable que dans la situation actuelle, étant déjà engagés dans d’autres conflits, ils interviennent directement dans celui-ci. Ils peuvent tout au plus avoir une action de concertation et de conseil, mais sans intervenir sur le terrain.
Les Russes, en revanche, sont dans une situation beaucoup plus compliquée. Ils ont en principe signé avec le Kirghizstan, un accord de sécurité qui fait que logiquement des forces d’interposition pourraient intervenir dans ce cas. Mais en même temps, les Russes ne souhaitent certainement pas être entrainés dans une sorte de guerre civile entre fractions Kirghizes et Ouzbèkes. Ce n’est jamais très confortable d’être entrainé dans la guerre civile d’un pays voisin. Mais c’est possible qu’ils soient amenés à le faire.

Propos recueillis par Christelle Magnout
14 juin 2010

Repères

Les violences entre Kirghizs et Ouzbeks à Och, la capitale du sud du pays, et Djalalabad, ont fait au moins 2 000 morts.

L'état d'urgence a été décrété dans la région de Djalalabad au sud du Kirghizistan.

L'ONU a évalué à 400 000 le nombre de réfugiés. Plus de 100 000 personnes, dont une majorité de femmes ouzbèkes, auraient gagné l'Ouzbékistan depuis le début de ces violences, le 10 juin 2010.

La Chine a évacué près de 200 ressortissants qui vivaient à Och. 7000 Chinois vivent dans la région.

"Nous sommes loin de voir une fin de crise" Un haut responsable du Comité international de la Croix-rouge.

Les Ouzbeks représentent environ 15% de la population kirghiz. C'est la première minorité du pays. Ils sont musulmans sunnites, comme les Kirghizs.

Bilan au 21 juin.

Jean Radvanyi, dernier ouvrage

"Atlas géopolitique du Caucase - Russie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan : un avenir commun possible ?"
Jean Radvanyi et Nicolas Beroutchachvili - éditions Autrement - janvier 2010

Le rapport des Nations unies sur les violences interethniques - 14 juin 2010