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Analyse du journaliste espagnol Juan Pedro Quiñoner

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“Un anéantissement moral de la société espagnole“

Juan Pedro Quiñonero, journaliste à Paris pour le quotidien espagnol ABC (tendance conservatrice)



Que reprochent les syndicats espagnols au plan de rigueur annoncé par le Premier ministre Zapatero ?


Il sont en fait peu critiques. Le calendrier fait parfois des miracles. Les syndicats viennent de recevoir 16 millions d'euros de subventions. Cela a été annoncé dans le Journal officiel. C'est un fonctionnement classique en Espagne. Ces aides ne sont pas exceptionnelles mais il faut noter qu'elles n'ont pas été réduites. L'Etat n'a pas fait de coupe.


Il ne faut donc pas s'attendre à une levée de boucliers...

Non, je ne pense pas puisque les syndicats espagnols sont très dépendants de l'Etat et peu implantés dans les différents secteurs d'activités, encore moins qu'en France. Ils sont présents dans la fonction publique mais quasiment absents des secteurs les plus fortement touchés par la crise tels que l'immobilier et le bâtiment. Certes, il y a eu des manifestations spontanées mais de faible ampleur.



Dans ce contexte difficile, le gouvernement socialiste de Zapatero est-il à terme menacé ?

Zapatero est en chute dans les sondages et le PP est plutôt en hausse. Mais il est impossible de prévoir l'évolution de la crise et donc l'évolution de l'opinion publique. Mais le climat actuel n'est pas favorable à la classe politique. On assiste plutôt à un anéantissement moral de la société espagnole qui était déjà en crise avant l'apparition de la crise financière mondiale. La majorité des jeunes entre 20 et 25 ans sont au chômage et doivent vivre chez leurs parents. Une nouvelle classe de pauvres vivant avec moins de 1000 euros est aussi apparue. C'est la solidarité familiale qui supporte tout ça.



Cette crise provoque t-elle un sentiment anti-européen au sein de l'opinion publique ?

Les Espagnoles perçoivent l'Union européenne comme un mythe. Même si ce n'est pas la réalité, elle représente pour eux la démocratie, la liberté et la tolérance. Il n'y a pas du tout de sentiment anti-européen en Espagne.

La situation économique et financière de l'Espagne vous semble t-elle similaire à celle de la Grèce ?

Depuis que les chefs d'Etats allemand et français, en l'occurrence Jacques Chirac et Gerhard Schröder, ont dynamité le pacte de stabilité entre 2002 et 2004, il y a un laxisme général en Europe, accompagné d'une production qui a été toujours plus faible que celle des Etats-Unis. Les pays membres ont laissé filer leur dette. La Grèce a fait de même mais en pire. L'Espagne a suivi les mêmes tendances.

Mais contrairement à la Grèce, son économie représente environ 10% de la richesse européenne. Certes, l'Espagne n'a pas d'industrie propre mais elle accueille d'importants constructeurs automobiles comme Peugeot, Renault et Volkswagen. Donc si l'Espagne et en particulier la Catalogne souffrent, le reste de l'Europe en sentira les conséquences. La crise va dépasser les frontières nationales.


Les trois pays les plus touchés par la crise financière sont ceux qui ont vécu le plus long temps sous un régime de dictature. Faîtes-vous un lien entre ce passé fasciste et la situation économique actuelle ?

Non pas du tout. Depuis un demi-siècle, l'Espagne a connu deux vagues de croissance. La première sous la dictature de Franco dans les années 60 et 70 qui est fortement enracinée dans la mémoire collective, et la seconde dans les années 80 avec l'aide de l'Union européenne qui a distribué en masse des fonds structurels et permis d'obtenir des crédits à faible taux. Depuis, les Espagnols se sont beaucoup endettés, en construisant notamment des maisons secondaires sur la côte, mais n'ont pas fait naître une industrie nationale. Donc selon moi, il n'y pas de lien entre le passé fasciste de l'Espagne et la crise actuelle.


Propos recueillis par Camille Sarret
17 mai 2010


Biographie et publications


Journaliste de presse, de radio et de télévision, Juan Pedro Quiñonero a beaucoup voyagé pour différents médias. Il a ainsi été correspondant à Moscou ou à Bruxelles. Mais Juan pedro Quiñonero est revenu en France, où il a passé son enfance. Il est aujourd'hui correspondant pour le quotidien espagnol ABC, basé à Madrid.

Juan Pedro Quiñonero a écrit de nombreux ouvrages : livres d'actualité, essais politiques ou littéraires ainsi que des romans. Parmi sa très longue bibliographie Proust y la revolucion son premier ouvrage (1972), De la inexistencia de España (1988), La locura de Lazaro (2006) et le dernier en date Una primavera atroz.