Analyse du politologue Jean Faniel

dans

« Ce qui maintient les morceaux de la Belgique ensemble, c’est le coût que représenterait la séparation »

Jean Faniel, politologue belge rattaché au Centre de recherche et d'information socio-politiques



Cette crise politico-linguistique est-elle plus grave que les précédentes ?


Cette crise paraît en effet plus grave que les précédentes car elle a été provoquée par le parti libéral flamand, l'Open VLD, qui est relativement attaché à l’unicité de la Belgique. On n'aurait pas cru que ce parti puisse jouer la carte communautaire de manière aussi forte. Qu’il cède à ce type de tentation est une vraie surprise. Donc si on en arrive là, cela remet beaucoup de choses en question. En même temps, il est clair que la Belgique continue de fonctionner. Les gouvernements régionaux et communautaires contribuent à faire « tourner la boutique ».


Pourquoi les libéraux flamands ont-ils décidé de rompre les négociations au sujet de l’arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde ?

La stratégie des libéraux flamands est assez difficile à interpréter. Soit ils ont voulu paraitre plus flamands que les autres mais ce n’est pas dans leurs habitudes. Soit ils ont décidé de revenir dans l’opposition et de se refaire une santé puisque les sondages à leur sujet sont très mauvais et que les dernières élections leur ont été très défavorables. Mais dans les deux cas, cela sent le coup de poker qui aurait peut réussir mais qui, au stade actuel, semble s’engluer.


Comment un gouvernement peut-il tomber sur une question d’arrondissement ?

L’arrondissement BHV cristallise toutes les tensions communautaires. C’est pourquoi les partis francophones et néerlandais en font un tel enjeu politique. Le BHV est un arrondissement à majorité flamande mais où vivent 100 000 à 120 000 Francophones. Et depuis la réforme électorale de 2002, c’est la seule circonscription électorale qui s’étend sur deux régions différentes, la Flandre et Bruxelles-Capitale [ce qui permet notamment aux Francophones de voter pour des listes francophones, ce qui n’est pas le cas dans le reste de la Flandre, NDLR]. Or, en mai 2003, la cours constitutionnelle a dit que cela créait une inégalité entre les citoyens belges à laquelle il fallait trouver une réponse. Et sur cette réponse à apporter, Flamands et Francophones sont largement en désaccord.

Yves Leterme, Premier ministre belge qui a donné sa démission au roi.
Yves Leterme, Premier ministre belge qui a donné sa démission au roi.

N’y a-t-il pas aussi un problème de dirigeants ? Le Premier ministre Yves Leterme était-il à la hauteur de la tâche ?

Au cours de son premier mandat de neuf mois, Yves Leterme a montré qu’il avait de réelles difficultés à gérer les questions fédérales et à réunir autour d’une même table les différents acteurs. Il est revenu à la tête du gouvernement en novembre 2009 quand Herman Van Rompuy est passé à la présidence du Conseil européen. Et là, c’est un homme changé qui s’est présenté aux médias et à ses partenaires de gouvernement. Ce qu’on a pu dire de lui dans le passé, comme quoi ce n’était pas l’homme de la situation, paraît aujourd’hui obsolète. Ces types de commentaires sont nettement plus rares. Yves Leterme a modifié sa stratégie et changé son fusil d’épaule.

Quelles sont les origines du conflit linguistique belge ?

Les bases du conflit linguistique se retrouvent dès 1830 au moment même de la création de la Belgique. Peu après 1830, un recensement indique que 10 à 15 % seulement de la population parlent le français alors que c’est l’unique langue officielle du pays jusqu’à la fin du XIX siècle. Une nouvelle étape a été franchie en 1962 quand on a fixé le tracé de la frontière linguistique. Chaque commune a été alors rattachée à une communauté linguistique. Et puis un nouveau tournant a été pris en 2002 quand on a réformé la loi électorale et quand on a fait de la circonscription de BHV une « anomalie » en maintenant son appartenance aux deux régions.


A quoi tient aujourd’hui l’unité de la Belgique ?

Ce qui maintient les morceaux de la Belgique ensemble, c’est le coût que représenterait la séparation. Il faudrait partager le coût de la dette publique, de la sécurité sociale et le coût des pensions dont on parle beaucoup en ce moment en Belgique. Il faudrait aussi s’entendre sur le statut de Bruxelles qui est à majorité francophone mais qui est d’origine flamande. Les Flamands considèrent Bruxelles comme leur capitale et auraient du mal à accepter la perte de cette ville qui est en réalité multiculturelle. L’unité de la Belgique est donc maintenue plus par défaut que par une volonté délibérée.

Toutefois, la plupart des Belges souhaitent conserver l’unité de leur pays même s’ils ont une idée assez floue des institutions qui les gouvernent. Par exemple, aux élections qui sont très nombreuses en Belgique, les Belges ne savent pas toujours très clairement pour quel niveau ils votent. Il existe une certaine confusion.


Les Flamands et les Wallons peuvent-ils encore s’entendre ?

La collaboration reste encore de mise sur un certain nombre de dossiers socio-économiques, institutionnels ou de politique étrangère. Certes ce n’est jamais simple mais cela reste possible. On n’est pas arrivé à une situation de rupture totale et permanente. Le gouvernement fédéral arrive encore à prendre des décisions comme il l’a démontré au moment de la crise financière quand il a fallu sauver certaines banques belges. La dislocation n’est pas encore à l’ordre du jour et même si elle l’était, cela prendrait beaucoup de temps, voir aussi longtemps que de rester ensemble. Cela peut paraitre cocasse ou paradoxale mais c’est ainsi.


Quels sont les scénarios possibles de sortie de crise ?

Pour l’instant, la Belgique est suspendue au ballet qui est entrain de s’opérer au Palais royal. Avant de prendre toute décision, le roi consulte les différents partis et acteurs politiques.

Trois hypothèses sont possibles. Soit le roi accepte la démission du Premier ministre Yves Leterme et charge une nouvelle personnalité de former un gouvernement. Soit il s’avère impossible de constituer une nouvelle équipe et des élections anticipées sont alors organisées. Soit encore le roi a la conviction que la dialogue peut reprendre entre les partenaires gouvernementaux et refuse alors la démission de Yves Leterme. D’après les dernières informations, de nouvelles portes ont été ouvertes et des perches ont été retendues. On pourrait donc se rapprocher de la dernière hypothèse. Mais tout cela reste assez instable pour ne pas dire fragile.

Propos recueillis par Camille Sarret.
23 avril 2010


Repères

60% des Belges sont des Flamands (néerlandophones), contre 40% de francophones (Wallons et Bruxellois).

Ce pays a-t-il encore un sens ? titrait le quotidien bruxellois "Le Soir" le 23 avril 2010.

Selon un récent sondage, 40% de l'électorat flamand soutient des partis indépendantistes.

BHV : Bruxelles-Hal-Vilvorde. En banlieue bruxelloise, c'est la seule circonscription électorale à majorité flamande mais rattachée à la région bilingue de Bruxelles. 100 à 120 000 francophones y vivent en bénéficiant de "facilités" (voter pour des listes francophones, être jugés dans leur langue). La Flandre réclame la suppression de ces prérogatives.