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Analyse politique de Thomas Schreiber

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“Cet éclatement de la nation hongroise est une des origines de l’extrême droite“

Thomas Schreiber, journaliste et spécialiste de l'Europe centrale


Alors que le parti de la droite conservatrice, le FIDESZ, a déjà remporté la majorité des sièges au première tour, quel est son objectif pour le deuxième tour des législatives du 25 avril ?


Son objectif prioritaire, qui a toujours été le même depuis le début de la campagne électorale, est d’obtenir les deux tiers des suffrages. Seuil qui permet de procéder à des changements constitutionnels. Or Viktor Orban, le leader du FIDESZ, a des projets de réformes, tels que la réduction du nombre de députés et le renforcement des pouvoirs du président.

Alors que la Hongrie fonctionne comme l’Allemagne avec un pouvoir parlementaire fort, la droite souhaite présidentialiser le système à l’instar de la France. En fait, Viktor Orban aimerait devenir une sorte de Sarkozy.

Mais si le FIDESZ n’obtient pas les trois quarts des sièges, il devra se retourner vers d’autres partis. Le scénario le plus probable étant une alliance avec le Jobbik, parti xénophobe et antisémite qui a remporté au premier tour près de 17 % des voix. Et c’est là que les problèmes commencent. Ces élections devaient permettre l’alternance politique, une marque de bonne santé démocratique. Aujourd’hui, elles risquent de faire glisser le pays vers l’extrême droite.


Viktor Orban, le chef du FIDESZ et son épouse, votant au premier tour des législatives à Budapest.
Viktor Orban, le chef du FIDESZ et son épouse, votant au premier tour des législatives à Budapest.
Quelles relations le FIDESZ entretient-il avec le Jobbik ?

Une chose est sûre, Viktor Orban et les responsables du FIDESZ ne sont ni antisémites ni xénophobes. Janos Martonyi, ancien et sans doute future ministre des Affaires étrangères a même déclaré que le principal ennemi du FIDESZ n’est pas le parti socialiste (MSZP) en ruine mais le Jobbik. Néanmoins, les relations entre les deux partis sont très ambiguës. Il s’agit à peu près des mêmes rapports que l’UMP a entretenus à certains moments avec le Front national.

Mais entre les deux partis hongrois, il y a un décalage de générations. Le FIDESZ est né au moment de la chute du Mur sous la forme d’un mouvement de jeunesse. A cette époque Viktor Orban avait à peine trente ans. Vingt ans plus tard, c’est le Jobbik et son chef jeune de 31 ans, Gábor Vona, qui représente le renouveau politique.

Gábor Vona, le jeune leader du Jobbik.
Gábor Vona, le jeune leader du Jobbik.
Quel est l’électorat du Jobbik ?

Au premier tour des législatives, le Jobbik a fait de très bons scores dans le nord et le nord-est de la Hongrie, régions pauvres du pays qui auparavant votaient socialistes, tout comme les anciennes banlieues rouges françaises qui sont passées du vote communiste au Front national.

Le Jobbik de Gábor Vona bénéficie des voix des couches populaires et plus particulièrement de ceux qui n’ont pas bénéficié du changement du régime. Depuis la chute du communisme, certains sont devenus millionnaires et d’autres se sont terriblement appauvris.

Le Jobbik qui n’a pas de passé, a aussi le soutien d’une partie des jeunes Hongrois, frappés par le chômage et déçus par les partis traditionnels. On peut parler ici de vote de contestation. Le Jobbik a d’ailleurs commencé à exister sur la scène politique lors des émeutes de l'automne 2006 qui ont éclaté suite à la diffusion d'une cassette contenant un discours prononcé à huis clos par le Premier ministre socialiste de l'époque Ferenc Gyurcsany (MSZP) devant les députés de son parti dans lequel il reconnaissait avoir menti jour et nuit sur la situation économique du pays. Enfin, il y a la clientèle xénophobe et antisémite de tout parti d’extrême droite.


La crise économique explique-t-elle à elle seule cette montée de l’extrême droite ?

C’est un des facteurs du succès du Jobbik mais ce n’est pas le seul. Il faut aussi prendre en compte la conjoncture politique. Le parti socialiste, le MSZP, a une lourde responsabilité dans ce domaine puisqu’il a laissé et même encouragé le développement de la corruption. Des dizaines d’affaires de pots de vins ont éclaté ces dernières années impliquant des hauts responsables du parti. Le MSZP n’a pas su renouveler son élite dirigeante et se rapprocher des jeunes. Aujourd’hui, il y a des changements à la tête du parti mais c’est trop tard. En 1994, le MSZP avait remporté 72 % des voix. Le 11 avril dernier, au premier tour des législatives, il n’a recueilli que 19, 31 % des suffrages.

Il y a aussi le problème des Roms qui n’est pas uniquement un problème hongrois mais aussi roumain et bulgare. La gestion de cette population pauvre et discriminée est d’autant plus compliquée que les Roms sont reconnus comme citoyens européens. La Hongrie n’a pas la capacité de résoudre ce problème à elle seule. Cela relève de l’Union européenne, tout comme la xénophobie et l’antisémitisme. Pour moi, ce sont les grands défis que doit relever l’Europe.

Le parlement hongrois à Budapest.
Le parlement hongrois à Budapest.

Quelles sont les origines de ce parti d’extrême droite ?

Pour comprendre la présence du Jobbik aujourd’hui, il faut non seulement remonter à la période communiste mais aussi à la période fasciste des années 30 et 40 et au traité de Trianon de 1920.

En 1918, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Empire austro-hongrois est vaincu et disloqué. Les vainqueurs redéfinissent l’Europe centrale selon des critères non pas ethniques mais stratégiques. Par le traité de Trianon signé à Paris en 1920, la Hongrie est privée de son territoire millénaire et devient un tout petit pays laissant des Hongrois hors de ce nouvel Etat. Cet éclatement de la nation hongroise est pour moi une des origines de l’extrême droite.

Aujourd’hui, le Jobbik veut rétablir la gloire et le prestige de la Hongrie. D’ailleurs, il s’apprête à célébrer en juin prochain les 90 ans du Traité de Trianon. Une manière de nourrir et d’entretenir cette nostalgie du passé, très forte en Hongrie.



Quel est le pouvoir réel de la milice du Jobbik, la Garde hongroise ?

Officiellement, cette milice est interdite mais elle a joué un rôle dans des affaires plutôt louches. Par ses uniformes et ses drapeaux, cette milice rappelle les années noires de la Hongrie collaborant avec l’Allemagne nazie. Elle focalise l’attention de nombreux médias étrangers, ce qui provoque un impact très négatif sur l’opinion internationale. Cette médiatisation de la milice du Jobbik participe à la dégradation de l’image de marque de la Hongrie.



Comment analyser vous le petit succès du parti écologiste hongrois, le LMP ?

C’est la vraie surprise de ce scrutin. Issu de l’ancien parti libéral hongrois, ce parti écologiste a obtenu de très bons scores à Budapest et a barré la route au Jobbik qui n’a pas réussi à devenir la deuxième force politique de la capitale. Mais il est quasi insignifiant dans le reste du pays. Son nom signifiant « Faire de la politique autrement », le LMP refuse pour l’heure toute alliance. Mais il est possible qu’au sein du Parlement, les futurs députés écologistes constituent pour la droite conservatrice une force de soutien alternative au Jobbik pour faire passer des réformes constitutionnelles.



Quels sont les projets de la Hongrie pour l’Union européenne dont elle assurera la présidence à partir de janvier 2011 ?

Victor Orban et son équipe ont l’intention de soulever la question des Hongrois aux frontières, le problème des Roms et de la criminalité. Ils veulent aussi renégocier, dans la mesure du possible, les accords que la Hongrie a passés avec la banque mondiale pour bénéficier de prêts. Mais leur priorité absolue, c’est de rétablir l’image de marque de la Hongrie qui était jusqu’à présent excellente sur la scène internationale.


Propos recueillis par Camille Sarret.
20 avril 2010