André Brink, l'écrivain anti-apartheid, est mort

Crédits : Random House

L'écrivain sud-africain André Brink est décédé ce vendredi 6 février à l'âge de 79 ans. Il venait de recevoir un doctorat d'honneur de l'Université catholique de Louvain en Belgique. Brink était reconnu mondialement pour son œuvre dénonçant l'apartheid - un auteur humaniste, ami de Nelson Mandela et défenseur des droits de l'Homme noir.

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Une saison blanche et sèche est un roman poignant, publié en 1979, en plein apartheid. L'ouvrage fit grand bruit, au point d'être interdit en Afrique du Sud, mais récompensé un an plus tard en France par le prix Médicis du roman étranger. André Brink, son auteur, était un enseignant d'origine boer, les descendants des colons néerlandais installés en Afrique du Sud depuis le 17ème siècle. Rien ne pouvait indiquer que ce jeune homme, élevé dans une famille bourgeoise entièrement vouée à la cause de l'apartheid, ne se lance un jour dans une dénonciation du système ségrégationniste de son pays de naissance. C'est lors de ses études de littérature en France — entre 1959 et 1961 — que le futur écrivain estime avoir pris conscience de l'horreur du système de l'apartheid. Au pays de Molière, les étudiants noirs n'avaient pas moins de droits que les blancs, et ce constat fut une révélation pour le jeune Afrikaner coulé dans le moule de la ségrégation — jusqu'alors. 

Militant de la cause noire

André Brink, lors de la sortie d'Une saison blanche et sèche (Photo : AP archive)
André Brink, lors de la sortie d'Une saison blanche et sèche (Photo : AP archive)

Lors de son deuxième séjour en France, de 1967 à 1968, ses convictions sur l'injustice du système sud-africain se renforcent. Les événements de mai 1968 et leur foisonnement politique n'y sont certainement pas pour rien, sa passion pour Camus non plus.
L'étudiant afrikaner retourne dans son pays d'origine, y continue ses études et publie en afrikaans, en 1973, un roman choc, interdit par les autorités : Au plus noir de la nuit sera traduit en anglais l'année suivante. Le thème de l'injustice envers les noirs, de la prison, la torture, y sont déjà présents : Au plus noir de la nuit décrit le calvaire de Joseph Malan, un homme noir injustement accusé d'avoir tué la femme qu'il aime, une blanche. Torturé en prison, dans l'attente de son exécution, le jeune homme décrit son histoire et celle de son peuple. Extrait :

"Vous me tuerez. Non pas parce que vous êtes très habiles, très fort ou très brutaux. Non pas parce que je suis fatigué, mais parce que telle est ma volonté - parce que tel est le seul rôle que m'ait assigné cette vie dans ce pays. J'ai accepté le rôle. Je dirai oui à la mort. Elle est comme un frère. Elle est en moi depuis des générations, depuis des siècles. Mais à vous, je ne cesserai jamais de dire non."                                                              Au plus noir de la nuit, (A. Brink)

Reconnaissance internationale

Brink publie deux romans à la suite d'Au plus noir de la nuit : Un instant dans le vent (1976 en afrikaans, 1978 en anglais) et Rumeurs de pluie (1978). Si le premier, se situant au 18ème siècle, est une histoire d'amour, prétexte pour parler de la condition noire, le second, Rumeurs de pluie, est un roman politique, un réquisitoire contre l'apartheid à la veille des émeutes de Soweto de 1976 :

"J’accepte la règle générale qui veut que nous obéissons aux lois, pour la protection de la société. Mais quand les lois elles-mêmes deviennent immorales et qu’elles demandent aux citoyens de prendre part à un système organisé de répression – si ce n’est que par son silence ou son inertie – je crois qu’un devoir plus grand voit alors le jour. Il nous pousse à refuser de telles lois."                                                                                                      Rumeurs de pluie (A. Brink)

Mais André Brink ne connaîtra un succès mondial qu'avec son quatrième roman, le plus connu : Une saison blanche et sèche - encore une fois interdit en Afrique du Sud. A travers la planète, une génération entière découvre la sordide réalité de l'apartheid, faite d'exécutions sommaires de la part des autorités, d'emprisonnement arbitraires, de tortures et d'abus de pouvoir quotidiens de la population blanche sur la noire. Une saison blanche et sèche est un thriller vibrant, une sorte d'enquête naïve d'un jeune professeur blanc cherchant à savoir ce qui est advenu de son jardiner noir et des on fils, subitement disparus. Un journaliste s'en mêle, et la plongée dans le système épouvantable et inhumain de l'apartheid devient l'exploration d'un enfer de chaque instant.

"Aujourd'hui, je me rends compte que c'est le pire de tout : je ne peux plus discerner mon ennemi, lui donner un nom. Je ne peux pas le provoquer en duel. Ce qui se dresse contre moi n'est pas une personne, ni un groupe de personnes, mais une chose, quelque chose, un vague quelque chose amorphe, une puissance invisible, omniprésente, qui inspecte mon courrier et branche mon téléphone sur table d'écoute, endoctrine mes collègues et monte mes élèves contre moi, lacère les pneus de ma voiture et peint des signes sur ma porte, tire des coups de feu chez moi et m'envoie des bombes par la poste, une puissance qui me suit où que j'aille, jour et nuit, qui me laisse frustré, m'intimide, joue avec moi, d'après des règles instaurées, qui varient selon son caprice."                                         Une saison blanche et sèche (A. Brink)

André Brink a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages, dont le dernier en 2014 se nomme Philida. Cet écrivain laisse un héritage important sur l'une des parts les plus sombres de l'histoire du 20ème siècle. Brink a peut-être aussi démontré une chose très importante : que des livres peuvent combattre un système injuste, ou tout du moins, participer à le combattre. Nelson Mandela, une fois devenu président, dit à Brink : "Quand j’étais en prison, vous avez changé ma façon de voir le monde". Quel plus bel hommage que celui-ci ?

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