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Anonymous : qui sont ces pirates informatiques défenseurs des libertés ?

Les sites du FBI, du ministère américain de la justice, de Hadopi, de Vivendi sont quelques unes des dernières victimes des Anonymous. Considérés comme des criminels par les Etats, ces militants d'un nouveau genre s'affirment défenseurs des libertés. Ils sont devenus l'incarnation de "l'hacktivisme", concept qui mélange le militantisme ("activism" en anglais) et le piratage ("hacking"). Décryptage avec Nicolas Danet, co-auteur de Anonymous : peuvent-ils changer le monde ?

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Nicolas Danet
Nicolas Danet
Depuis quand les Anonymous existent-ils ?

Ils sont nés dans les années 2000 sur le site 4chan [un immense forum de partage d'images - imageboard - créé aux Etats-Unis en 2003, NDLR] sur lequel on n'a pas besoin de s'inscrire pour participer, et qui de fait, permet l'anonymat. D'où le nom anglais "anonymous"["Anonymes", NDLR].

Les premières opérations datent de 2003-2004, et la première opération médiatisée de 2008, lorsque que Anonymous s'est mobilisé contre la scientologie, leur combat fondateur.

Qui sont-ils ?

Les Anonymous sont par définition un mouvement destructuré. Il n'y a pas de chef, pas de porte-parole, pas de stratégie.

Par exemple, lors du printemps arabe, des manifestants avaient dessinée sur des pancartes la moustache de Guy Fawkes, ce révolutionnaire anglais du 16ème siècle qui a inspiré le masque de V dans V pour Vendetta et qui est l'emblème des Anonymous. On a vu ces masques aussi chez les Indignés américains.

Le terme "bannière" ou "idée" nous semble le plus juste pour les définir car n'importe qui peut revendiquer le nom Anonymous pour lancer une action, s'il respecte les valeurs fondamentales du mouvement - basée sur l'éthique des hackers - comme la liberté d'expression, la liberté du réseau Internet, mélangées avec la culture web ironique, sardonique, celle des petits garnements d'Internet qui aiment l'humour potache voire méchant - parfois à la limite du bon goût.

Manifestation d'un groupe Anonymous devant le Scientology Celebrity Center de Los Angeles en février 2008. <br/>
Manifestation d'un groupe Anonymous devant le Scientology Celebrity Center de Los Angeles en février 2008.
Quel est leur rapport avec les médias ?

Anonymous agit pour être médiatisé. Ils veulent attirer l'attention du public. Ce qui est fascinant, c'est que leur mode d'action est né sur le web, puis s'est déplacé dans la rue - la première manifestation date de l'opération contre la scientologie en 2003. C'était une mise en scène spectaculaire, avec des gens affublés de masques de Guy Fawkes.

Ils sont moins des hackers traditionnels - uniquement intéressés par l'exploit informatique - que des militants intéressés par la répercussion médiatique.

Est-ce qu'on sait où sont les Anonymous ?

On se rend compte en fonction des opérations lancées où ils se trouvent. Il y en a un certain nombre en Amérique latine - notamment au Brésil - aux Etats-Unis - souvent au côtés d'Occupy Wall Street - et en France.

Comment une opération se monte-t-elle ?

C'est la "do-ocraty"[mélange de to do - faire - et démocratie, en anglais, NDLR] : c'est en faisant que les prises de décisions naissent.

Les gens se regroupent et discutent sur des forums, des canaux de discussion : quand sont réunies assez de personnes compétentes pour faire le "coup", l'opération est lancée. certaines sont ciblées par pays, d'autres mondiales.

Les opérations peuvent très bien être lancées par une personne seule. Et comme il n'y a pas de tête pensante unique et que rien n'est centralisé, certaines opérations peuvent même être contradictoires.

Les Etats condamnent les actions d'Anonymous. Pourquoi ?

Il faut prendre en compte qu'Anonymous a créé un véritable contre-pouvoir, accessible à n'importe qui via l'anonymat. Ce contre-pouvoir est donc très mouvant, ce qui pose problème aux autorités : on ne sait pas qui il y a derrière, on ne peut pas négocier avec eux, et ça se passe sur Internet, un espace où les gouvernements ne sont pas très à l'aise.

Les opérations d'Anonymous sont-elles illégales ?

Il y a trois niveaux d'actions à distinguer.

Pirater un site pour en extraire du contenu et le diffuser est illégal. Mener des attaques DDOS, c'est-à-dire submerger de requêtes un site pour le bloquer, est aussi illégal mais personne ne pénètre le serveur et le blocage reste temporaire. Certains considèrent cela comme une manifestation en ligne.

Enfin, manifester, lancer un appel à mobilisation ou faire du tractage ne sont pas des actions illégales.

Y-a-t-il des liens entre les ONG, les groupes politiques et les Anonymous ?

Non. En revanche, des gens au sein de ces structures prennent le masque Anonymous pour participer à des opérations.

Cette absence de structure pourrait-elle finir par tuer le mouvement ?

On pourrait plutôt parler de subdivisions du mouvement. Par exemple, en France, un groupe nommé Anonymact vient de prévenir d'une action à Paris en mars prochain.

Le mouvement s'est aussi diversifié depuis ses débuts, où il défendait principalement ce qui touchait au web - par exemple sa croisade en faveur de Wikileaks et Julian Assange - pour réunir aujourd'hui des thématiques différentes, par exemple le soutien des salariés d'Arcelor-Mittal en France et en Belgique.

Plus ça va, plus les combats entrepris sont nobles et légitimes. Par exemple, sur l'affaire Megaupload, l'action des Anonymous condamnait la décision de fermeture du site par la justice américaine avant la tenue d'un procès, et n'était en aucun cas un soutien au dirigeant de Megaupload, dont on sait qu'il est peu recommandable.

A lire

Anonymous : peuvent-ils changer le monde ?
Nicolas Danet et Frédéric Bardeau
FYP Editions