Après la Chine, l'Ethiopie est-elle la nouvelle “usine du monde“ ?

Addis-Abeba, capitale de l'Éthiopie. © Wojtek Buss / AFP
Addis-Abeba, capitale de l'Éthiopie. © Wojtek Buss / AFP

Par un simple communiqué, H&M, le n°2 mondial du prêt-à-porter, annonçait mardi 20 août 2013 qu'il comptait désormais se fournir dans des usines...éthiopiennes. Surprise quand 80% de sa production est concentrée sur le continent asiatique. Avec 1 milliard d'investissements étrangers en Éthiopie l'année dernière, le pays est-il devenu le nouvel atelier du monde ? Éléments de réponse. 

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Et si le "made in China" devait bientôt être remplacé par un "made in Ethiopa" ? La question mérite d'être posée après l'annonce du n°2 mondial du vêtement, H&M, qu'il allait étendre son réseau de fournisseurs à...l’Éthiopie. Des commandes-tests ont été passées auprès de fournisseurs dans le pays, des usines doivent également sortir de terre à la fin de l'année. "Mais cette annonce vient moins de l'attractivité éthiopienne, que des salaires de plus ne plus élevés en Chine". Roland Marchal, du Centre de recherches de Science Po, annonce la couleur : il ne faut plus compter sur les Chinois pour produire à bas coût. Désormais, cap sur la corne de l'Afrique.

Le barrage sur le Nil Bleu en Ethiopie. William Lloyd-George / AFP
Le barrage sur le Nil Bleu en Ethiopie. William Lloyd-George / AFP
Avec des salaires quatre à cinq fois moins élevés qu'en Chine, l’Éthiopie a en effet de quoi séduire les investisseurs étrangers. Le PIB par habitant (410 dollars) est même trois fois inférieur à celui de toute l'Afrique Sub-saharienne, selon la Banque Mondiale. Un niveau de vie peu élevé donc, couplé à un taux de chômage de plus 50% chez les jeunes. "Si l’Éthiopie crée énormément d'universités un peu partout dans le pays, l'enseignement en lui-même ne suit pas", explique Clélie Nallet, doctorante à Sciences Po Bordeaux. Le profil des travailleurs éthiopiens rattrape donc celui des Chinois il y a dix ans : jeunes, pas chers, et peu qualifiés. Une aubaine pour H&M et consorts.

Hormis le faible coût de la main d’œuvre, l'attrait de l’Éthiopie envers les multinationales étrangères est à chercher du côté de son savoir-faire dans le textile, issu de l'occupation italienne de 1936 à 1941. Mais Roland Marchal nuance : "Je suis peu convaincu par ces compétences dites spécifiques à l’Éthiopie. Si le pays avait un savoir-faire, il le ferait payer cher", comme ce que font les Chinois aujourd'hui, après dix ans de qualification acharnée. Le chercheur de Sciences Po préfère, lui, miser sur un "marché d'avenir" : 93 millions d'habitants et donc de consommateurs potentiels, une production d'électricité qui s'accélère grâce aux barrages hydroélectriques, des voisins riches en gaz et en pétrole, une proximité géographique avec le marché européen, et des terres agricoles très fertiles (le secteur agricole - café et fleurs - représente 46,6% de la richesse nationale produite, ndlr). De quoi justifier les 8,4% de croissance de l'année dernière (source : Banque Mondiale), et le statut de bon élève de la région.

Une poigne de fer, l'allié des investisseurs

Selon Roland Marchal, une telle bonne santé économique n'est possible en Éthiopie que "grâce à ou malgré" la poigne de fer du pouvoir. "L’Éthiopie est un régime dictatorial et policier, précise-t-il. En témoignent les scores électoraux du Front Démocratique et Révolutionnaire du peuple Éthiopien (EPRDF), près de 99% en mai 2010, ne laissant que deux malheureux sièges à l'opposition au Parlement." Selon les observateurs, le mécontentement dans les régions périphériques du pays (Ogaden, Oromo, et Afar, ndlr) n'ont aucune incidence sur l'appareil politique, et les manifestations de musulmans sont massivement réprimées.

Bethlehem Alemu est à la tête d'une entreprise de chaussures, implantée dans son pays, l'Ethiopie.
Bethlehem Alemu est à la tête d'une entreprise de chaussures, implantée dans son pays, l'Ethiopie.
Conséquence : "Depuis cinq ou six ans, les investisseurs étrangers n'ont plus peur de s'implanter en Afrique, et notamment en Éthiopie, car la stabilité politique - de façade - a réussi à s'imposer", ajoute Hélène Quénot-Suarez, chercheur à l'IFRI. On en vient même à oser le terme d'"eldorado africain". En 2012, l'Ethiopie a reçu 1 milliard de dollars (environ 782 millions d'euros) d'investissements directs étrangers (IDE), selon le journal Le Monde. Et le plan quinquennal de croissance du gouvernement est là pour soutenir cet afflux monétaire étranger : exonérations fiscales, zones franches, électricité gratuite, etc. Il faut choyer les investisseurs, à l'image du modèle chinois de développement étatiste.

Mais qui dit dictature dit souvent corruption. Et là, Hélène Quénot-Suarez met en garde : "Les investissements étrangers, le développement d'entreprises nationales ou locales comme Bethelhem Alemu (chaussures) ne conduiront en aucun cas à une amélioration du niveau de vie de la population sans l'assainissement de l'intervention publique." Exemples : garantir la répartition équitable des richesses, ou renforcer la libre concurrence sur les marchés, trop absente aujourd'hui à tel point par exemple que les terres fertiles d’Éthiopie sont louées à des entreprises étrangères, privant la population des retombées économiques. A cela, il faut aussi ajouter l'attitude des entreprises étrangères : "Tesco, Guess, ou Tommy Hilfiger, déjà présents en Ethiopie, ne sont pas là pour faire du social, il s'agit avant tout de faire du business", lance Hélène Quénot-Suarez. Voilà qui a le mérite d'être clair.


2019 : une fin précipitée des investissements ?

Et la situation à l'origine n'est pas flamboyante. Derrière les pourcentages de croissance et les nouvelles entreprises qui viennent s'installer en grande pompe sur le territoire, il y a la réalité de la population. Au 174e rang de l'Indice de Développement Humain (source : Banque Mondiale) sur un total de 187 pays, l’Éthiopie atteint un taux de pauvreté de 30%, un chiffre équivalent pour l'inflation qui galope dans le pays. L'équation est ensuite facile à faire : hausse du prix des aliments + sécheresse chronique = insécurité alimentaire, et crise humanitaire. En 2011 en Afrique de l'est, 13 millions de personnes, incluant des enfants, souffraient de malnutrition, selon des données canadiennes (voir notre dossier à droite).

Un tel tableau pourrait faire tomber les observateurs dans un certain pessimisme. Pas tous. "On peut espérer un impact de la croissance du pays sur le niveau de vie des classes moyennes d'ici 15 ou 20 ans", calcule Roland Marchal. Certains avance même la date de 2019 pour voir la population accéder aux standards de vie chinois. Selon le Wall Street Journal, les coûts de production (dont les salaires) ont augmenté de 18% entre 2010 et 2011. Si cette hausse se poursuit, en 2019, ces coûts deviendraient plus importants qu'en Chine.

Mais alors, les entreprises quitteront-elles l’Éthiopie pour un pays encore moins cher ? "Pour H&M, la décision de s'installer en Éthiopie n'est même pas encore bien actée, tempère Roland Marchal. Il faut attendre les résultats des commandes-tests. La bureaucratie éthiopienne notamment, pourrait être un obstacle de plus." Et faire retarder l'avènement d'un possible "made in Africa"...