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Après les hésitations, l'Occident menace clairement la Syrie

Obama, Merkel et Hollande en mai 2012 à Camp David pour parler de la Syrie - ©AFP
Obama, Merkel et Hollande en mai 2012 à Camp David pour parler de la Syrie - ©AFP

La semaine s'annonce décisive pour Damas. Il y a une semaine, le conflit syrien a franchi un nouveau seuil dans l'horreur avec l'utilisation d'armes chimiques dont l'origine exacte n'a pas été déterminée. Depuis, les chancelleries occidentales multiplient les menaces. Pourquoi cette accélération soudaine ? Analyse d'Alain Chouet, ancien secrétaire à l'ambassade de France à Damas dans les années 70, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE.

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Sur le récent massacre, l'utilisation de l'arme chimique est prouvée, mais on ne sait pas qui les a utilisées. Que peut-il se passer ? 

Ah, mais Monsieur Fabius est absolument sûr que c'est le régime qui a utilisé ces armes chimiques ! J'aimerais partager ses certitudes. Ce dont je suis persuadé, parce que je connais bien la Syrie, depuis maintenant presque 50 ans, c'est que les deux parties sont tout à fait capables de mener ce genre d'action, aussi bien le régime que les rebelles. Moi, pour l'instant je n'ai pas d'éléments probants pour pointer le doigt sur l'une ou l'autre des deux parties. Un certain nombre de responsables politiques français et étrangers disent qu'ils ont la "preuve que", la "conviction que", mais je ne vois pas la preuve, ni ce qui étaye la conviction, alors que moi j'ai des éléments qui me font douter de tout ça, et je n'ai pas la preuve que ce soit l'une des deux parties plus que l'autre.

Alain Chouet
Alain Chouet
Cette attaque chimique a engendré un changement de ton des occidentaux, mais depuis deux ans on a beaucoup souligné leur inaction. Ce à quoi ils répondaient qu'il fallait un mandat de l'ONU. Une exigence qui n'a pas toujours été de mise, je pense au Kosovo en 1999, ou à l'Irak en 2003.

Dans le cas de l'Irak en 2003, il y avait un mandat de l'ONU pour intervenir, datant de 1990, et l'on a considéré que c'était une continuation. Pour le Kosovo, ce n'était pas un pays, il y avait rupture de la continuité de la Yougoslavie. Mais il y a un vrai problème avec la Syrie : la Syrie est toujours membre à part entière de l'ONU et ne fait l'objet d'aucune mesure d'excommunication ni de sanctions. Si les occidentaux, tout seul, se mettent à entreprendre des expéditions militaires alors que la charte de l'ONU interdit d'utiliser des moyens militaires contre l'un de ses membres sans résolution du conseil, ce serait une violation flagrante de la charte. Il y a peut-être toutes les bonnes raisons de le faire, mais ce serait une nouvelle ère des relations internationales, on rééditerait la politique de la canonnière. En réalité, il faudrait voter des sanctions ou écarter la Syrie de l'ONU ou voter une résolution condamnant le régime et invitant les Etats membres à prendre des solutions militaires contre lui. Mais ça, il n'y a que le conseil de sécurité qui peut le faire, avec la réaction prévisible de la Chine et de la Russie. 

L'approche particulière des puissances occidentales au sujet du conflit syrien, basée sur une vision de continuation des révolutions arabes, explique-t-elle les hésitations qui ont prévalu depuis le début de l'affaire syrienne ? 

Je veux souligner une chose importante, en premier lieu, c'est que la guerre civile en Syrie n'a pas commencé en 2011. Elle a commencé en 1980 au moment de l'assassinat des cadets alaouites (Alaouites : minorité religieuse musulmane dont est issu le président Bachar el-Assad, ndlr) de l'école militaire d'Alep par un commando de frères musulmans. Ce commando a trié les élèves alaouites des élèves sunnites et a massacré au couteau les élèves alaouites en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya qui promet les Alaouites au génocide. Il y a bien sûr eu une réaction alaouite en 1982 à Hama, on l'a peut-être un peu oublié, où le frêre d'Hafez-el Assad , Riffat el-Assad, à l'époque, a pratiquement rasé la ville en y faisant 10 000 ou 20 000 morts selon les sources.

La guerre civile syrienne est donc avant tout un conflit confessionnel ?   

Les affrontements confessionnels n'ont pratiquement pas cessé depuis les années 80, et le régime les a soigneusement passés sous silence. 2011 n'inaugure pas une phase d'affrontement confessionnel. Quand on me dit "le régime a transformé une revendication populaire en conflit confessionnel", je dis non, la guerre civile existait déjà. A côté de ça il existe d'authentiques démocrates libéraux qui ont envie de vivre dans la modernité et la démocratie, en Syrie. Ils se sont manifestés, on en connaît. Leur problème c'est qu'ils ont été très vite dépassés par la dimension communautaire et confessionnelle du pays et par les interventions étrangères qui ont apporté une aide assez considérable au sunnisme politique : de la part de l'Arabie saoudite, du Qatar, de la Turquie. 

Quel est l'objectif des pays comme le Qatar ou l'Arabie saoudite qui financent les groupes armés djhiadistes constituant la majorité de la rébellion ?  

Maintenant que l'Irak est pratiquement tombé aux mains des chiites au niveau pouvoir, l'intérêt du Qatar et de l'Arabie saoudite est de ne pas avoir une espèce d'arc chiite qui s'opposerait à l'axe sunnite qui relie actuellement l'Arabie saoudite à la Turquie. Les wahhabites (branche fondamentaliste sunnite politico-religieuse d'Arabie saoudite, ndlr)  considèrent le contrôle de la Mésopotamie comme vital pour leurs intérêts. 

Quel est le risque pour les minorités religieuses syriennes, si Assad tombe, avec une prise de pouvoir probable de ces forces fondamentalistes financées par ces pays du Golfe ?

Il se passera là ce qu'il se passe ailleurs : on l'a vu en Egypte avec les Coptes, en Irak avec les chrétiens, dans les zones sunnites ce n'est pas très reluisant. Le risque est réel et majeur, et c'est l'une des raisons de l'engagement russe. Il y a toujours eu la protection accordée par la sainte Russie, y compris du temps du KGB, aux chrétiens grecs orthodoxes qui sont la majorité des chrétiens en Syrie. Poutine est très attaché à ce point, et les autorités orthodoxes de Moscou rappellent tous les jours à Poutine qu'il faut sauver les grecs orthodoxes du Levant.

Le Front Al-Nosra est l'une des composantes de l'opposition au pouvoir syrien. Le mouvement djihadiste est considéré par les Américains comme terroriste - ©AFP
Le Front Al-Nosra est l'une des composantes de l'opposition au pouvoir syrien. Le mouvement djihadiste est considéré par les Américains comme terroriste - ©AFP
Quelles actions les membres du conseil permanent de l'ONU pourraient envisager pour stopper le conflit syrien, en évitant l'installation d'un régime de type islamiste intégriste ?
   
Je n'en vois pas vraiment, mais il faut dire qu'on a joué les gâte-sauce depuis le début, dans cette affaire : on a appelé à une solution politique pendant des mois alors qu'en sous-main on formait des rebelles armés. Je me rappelle du président Obama qui signait la lettre de mission à Kofi Annan pour essayer de trouver une solution négociée, alors qu'il signait le même jour un "secret act" prescrivant à la CIA et au Pentagone de former secrètement les rebelles syriens. On ne peut pas en permanence jouer ce double jeu et s'étonner ensuite que ça ne marche pas. On ne peut pas appeler comme l'ont fait les Français à une solution négociée en posant comme préalable qu'une des deux parties ne peut pas venir ! Quand un président d'un pays comme la France annonce un jour qu'il va fournir des armes à la rébellion, parce qu'il sait à qui les donner, et que 14 jours après il revient dire dans une conférence de presse que finalement il ne va pas en donner, parce qu'il ne sait pas où ça va, c'est un flottement terrible ! 

Le régime d'Assad est aujourd'hui déclaré régime à abattre par les Etats-Unis, mais il a pourtant contribué au programme de sous-traitance de la torture (extraordinary renditions) de l'administration américaine sous la présidence de Georges W. Bush. N'est-ce pas un paradoxe ennuyeux pour cette diplomatie ? 

Je ne peux pas vous le confirmer ou vous l'infirmer : je ne suis pas syrien ou américain et je n'ai pas assisté à leurs tractations secrètes. En revanche, ce que je peux vous dire en tant que Français, et ancien des services de renseignements français, c'est que les services syriens, à partir de la fin des années 90 ont très largement contribué à la défense antiterroriste des pays occidentaux. Nos "amis syriens" ne l'ont jamais fait gratuitement, ils ont toujours demandé en échange, soit des éléments de reconnaissance politique, soit des arrangements dans différents domaines. Le fait est qu'ils ont beaucoup contribué à la coopération antiterroriste internationale. En infiltrant des gens dans des réseaux islamistes, en signalant des passages de gens douteux, ou en arrêtant des terroristes sur leur propre territoire.