Arabie saoudite / Iran : guerre(s) d’influence ?

Hassan rohani, le nouveau président iranien / Photo AFP
Hassan rohani, le nouveau président iranien / Photo AFP

La conférence pour la paix en Syrie, Genève II, se tient en Suisse depuis le 24 janvier en présence des représentants de Bachar Al-Assad et de la Coalition nationale syrienne de l'opposition. Cette réunion qui monopolise l'attention des médias risque pourtant de rester vaine. Car de la complexité de l'échiquier syrien se dégagent deux grandes puissances oeuvrant en coulisses : l’Arabie saoudite et l’Iran, qui se livrent une guerre par Libanais, Irakiens, Syriens interposés. Faits et analyse avec Alain Chouet, ancien diplomate à Damas dans les année 1970 et ancien chef de service du renseignement à la DGSE.

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Attentats au Liban contre des quartiers chiites, divisions meurtrières dans les rangs djihadistes de l’opposition syrienne, reprise de villes irakiennes par le groupe sunnite salutiste l’Etat Islamique en Irak et au Levant… Autant d’événements qui, de prime abord, semblent avoir pour seuls points communs les frictions entre sunnites et chiites. « Il y a un accroissement des tensions entre (eux) en général », nous expliquait Karim-Emile Bitar, directeur de recherche à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS) interviewé après un double attentat suicide contre l’ambassade iranienne de Beyrouth, au Liban, en novembre dernier. « Ce qui est un conflit entre services de sécurité de puissances régionales peut finir par enflammer les esprits, aussi bien dans la rue chiite que dans la rue sunnite, toutes deux mobilisées et polarisées autour de la question syrienne... Ce qui n’était pas le cas au début de la révolution en Syrie. » 

Assiste-t-on à une poussée violente de ce conflit inter-religieux ? Sunnite/chiite : qu’est-ce qui marque leur différence fondamentale ? Tous partagent le même livre : le Coran ; la même religion : l’islam. Mais les deux « courants » se séparent en 632, date de la mort du prophète Mahomet, et du schisme entre sunnites et chiites qui ne lui reconnaissent pas le même successeur. Les premiers choisissent le plus pieu (un khalife) pour marcher dans les pas de Mahomet, tandis que les seconds lui préfèrent un descendant du prophète (un imam).


Ces divisions entre courants islamiques touchent directement à l’intégrité nationale de l’Arabie saoudite, qui se sent menacée (à lire aussi dans l’entretien avec Alain Chouet ci-dessous). « Si L’Iran remporte la bataille en Syrie (l’armée iranienne encadre des officiers syriens, ndlr), le prochain champ de bataille ce sera Bahreïn et l’autonomie des minorités chiites en Arabie saoudite et au Koweit. L’effondrement du régime saoudien », souligne Romain Caillet, chercheur à l'Institut Français du Proche-Orient (IFPO). « C’est la raison pour laquelle l’Arabie saoudite a lâché Mohamed Morsi (président égyptien issu des Frères musulmans et déchu, ndlr). Il commençait à se rapprocher de l’Iran qui voulait aider les Frères musulmans à monter un service de renseignements parallèle en Egypte. Pour l'Arabie saoudite, il était inacceptable que l’Egypte passe sous influence iranienne. »

Mais peut-on réduire les soulèvements au Proche-Orient et au Moyen-Orient à cette « seule » différence religieuse ? « La rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran se joue sur plusieurs terrains au Moyen-Orient (voir la carte ci-dessous). Le Liban n’est qu’un des terrains d’affrontements. Il y a aussi la Syrie, l’Irak et, dans une moindre mesure, le Yémen et le Bahreïn, qui sont également des champs d’affrontements entre ces deux grandes puissances : la grande puissance chiite iranienne et la grande puissance sunnite qu'est l’Arabie saoudite », résumait le chercheur Karim-Emile Bitar en novembre dernier.

Une analyse que développe Alain Chouet dans l'entretien ci-dessous, réalisé par email.



Analyse : Ce bras de fer confessionnel n’est-il pas davantage stratégique ?

Entretien avec Alain Chouet, ancien secrétaire à l'ambassade de France à Damas dans les années 1970 et ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE.
 
Est-ce un bras de fer plus stratégique que confessionnel entre le croissant chiite et l'axe sunnite ?
 
Il est exact que, dans cette confrontation, les considérations religieuses servent d’abord de prétexte, de paravent et de justificatif à chacune des parties pour défendre et promouvoir des intérêts surtout nationaux. L’Iran se sent encerclé par des pays musulmans sunnites alliés politiquement et militairement aux États-Unis et aux Occidentaux. Le pays tente de se désenclaver, via une alliance avec la Russie d'une part et, d’autre part, avec les régimes et groupes politiques de la région dominant des pays qui doivent depuis des siècles protéger leurs minorités non musulmanes, non arabes ou non sunnites dans un océan arabe sunnite qui s’est, de plus, fortement radicalisé par l’action des monarchies d’Arabie Saoudite et du Qatar. C’est ce qui a mené à la création de ce qu’on appelle « l’arc chiite » unissant Téhéran au régime syrien dominé par les alaouites (minorité religieuse issue du chiisme, longtemps persécutée et vouée au génocide par les jurisconsultes wahhabites), au Hezbollah libanais et au nouveau régime irakien, dominé par les chiites et issu de l’imprudente occupation américaine du pays.

A cette alliance « est-ouest » des minorités, l’Arabie s’efforce d’opposer un « axe sunnite » nord-sud qui l’unirait à une Turquie militairement puissante, membre de l’OTAN, mais rejetée par l’Europe et gouvernée par un parti islamique. Cet axe suppose la mise sous tutelle d’une Jordanie faible, où la composante politique salafiste est cependant importante. Il suppose aussi la domination de la Syrie par les extrémistes sunnites et les djihadistes (lire notre article sur l’EIIl), que les services spéciaux saoudiens ne se cachent même plus de soutenir, financer et armer.

Il y a là un foyer d’antagonismes irréconciliables tant que les régimes de l’Iran, et surtout de l’Arabie saoudite, continueront de vouloir fonder leur légitimité sur la seule religion dans ses versions les plus fondamentalistes.

Combattants de l'EIIL / Photo AFP
Combattants de l'EIIL / Photo AFP
Peut-on parler de "guerres d'influence" qui se jouent entre l'Iran et l'Arabie saoudite et qui se déroulent sur trois fronts différents : Liban, Irak, Syrie ?
 
Ce ne sont pas seulement à des guerres d’influence, mais à des guerres tout court, que se livrent par acteurs locaux interposés l’Iran, enfermé dans son complexe obsidional, et l’Arabie saoudite, dont la famille régnante redoute la mise en cause de sa légitimité politique fondée sur l’interprétation la plus extrémiste de l’islam sunnite. L’ensemble Irak-Syrie-Liban est l’un des fronts de ces « guerres » sans fin, qui se déroulent partout où la famille Saoud se sent contestée : soit par des évolutions démocratiques et laïques, soit par l’influence du chiisme ou des minorités dissidentes de l’islam (au Bahreïn, au Yémen, en Afghanistan, au Pakistan).

Que craint tant l'Arabie saoudite pour se battre sur plusieurs fronts afin d'assurer son poids géopolitique ?
 
Ce n’est pas le poids géopolitique de l’Arabie que joue le régime saoudien. Elle n’en a pas. C’est la survie politique de la famille régnante qui est en jeu. On sait trop peu en Occident que la famille Saoud s’est emparée par la force des lieux saints de l’islam en 1926, et qu'elle en a usurpé la garde aux dépens des Hachémites (famille de la lignée du Prophète, dont le dernier descendant est le roi de Jordanie).

Pour légitimer cette usurpation, les Saoud se sont appuyés sur les tenants de l’interprétation la plus rigoriste et la plus fondamentaliste de l’islam, de façon à ne pas être victime de surenchères. Ensuite, en 1945, ils ont obtenu par le traité du Quincy (conclu pour soixante ans et renouvelé pour une même durée en 2005 par l’administration Bush) la protection militaire permanente de l’armée des États-Unis en échange du monopole de l’exploitation des hydrocarbures et de l’acceptation indéfinie du paiement du pétrole en dollars. Enfin, à partir des années 1980, l’Arabie s’est efforcée, grâce à ses pétrodollars, de s’assurer le contrôle de l’islam mondial - y compris dans les pays d’émigration - par le financement des mosquées, des écoles islamiques, de la nomination des imams, et de répandre le plus largement possible sa vision la plus réactionnaire de l’Islam sunnite supposée la mettre à l’abri de toute contestation.

Cette stratégie est aujourd’hui battue en brèche par les aspirations démocratiques du monde arabe et musulman, même si elles peinent à se concrétiser, ainsi que par le retour difficile, mais obstiné, de l’Iran sur la scène régionale et internationale. Face à ces menaces, la famille Saoud réagit avec le seul véritable moyen dont elle dispose : l’argent, en finançant partout où elle le peut les régimes islamiques les plus réactionnaires et les contestataires salafistes et djihadistes les plus déterminés.

Le roi saoudien / Photo AFP
Le roi saoudien / Photo AFP
Un vainqueur se dessine-t-il ?
 
L’Arabie et ses voisins de pétromonarchies sunnites, en particulier le Qatar, disposent de moyens financiers énormes qui leur permettent de faire et défaire les régimes des pays arabes et musulmans sunnites. De son côté, l’Iran dispose d’une population nombreuse, entreprenante et nationaliste, d’un potentiel de développement considérable, d’une incontestable supériorité militaire et d’une longue tradition impériale. Il affirme aussi sa volonté de briser l’encerclement dont il se sent victime en recherchant des alliances extérieures et en négociant des accommodements avec la communauté internationale.

 
Quel rôle tiennent les puissances satellites (Russie, États-Unis, Europe/France) dans cette guerre d'influence ?
 
L’équilibre régional entre les deux sera essentiellement fonction de l’attitude des grands acteurs internationaux. Jusqu’à maintenant, l’Iran pouvait compter sur la Russie et l’Arabie sur les États-Unis. L’Europe, trop divisée, peu fiable et manquant de moyens, n’a guère de poids.

Quant à la France, sa politique extérieure - soutenant ici ce qu’elle combat ailleurs, brûlant aujourd’hui ce qu’elle adorait hier - est jugée peu lisible et peu « diplomatique » par la plupart des acteurs régionaux. En définitive, là comme ailleurs, ce sont les États-Unis qui auront le dernier mot. Ils ont donné ces derniers mois des signaux de désengagement de la région, de distance par rapport à l’Arabie et de rapprochement avec l’Iran qui doivent sûrement beaucoup inquiéter les Saoud, et vont peut-être les pousser à la faute d’un soutien trop évident à la violence djihadiste.