Arabie saoudite : nouvelle cible du groupe Etat islamique ?

Un attentat a été perpétré dans la ville sainte de Médine en Arabie saoudite le 4 juillet 2016.
Un attentat a été perpétré dans la ville sainte de Médine en Arabie saoudite le 4 juillet 2016.
©Courtesy of Noor Punasiya via AP, File

L'Arabie saoudite, géant sunnite du Moyen Orient, a été visé ce lundi 4 juin par trois attentats, toujours non revendiqués, mais dont le mode opératoire rappelle celui du groupe Etat islamique. Pourquoi l'Arabie saoudite est-elle ainsi visée ? Entretien avec Olivier Da Lage, journaliste et spécialiste du royaume. 

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Une vague d'indignation s'est soulevée dans le monde musulman après l'attaque perpétrée, lundi 4 juillet, contre la ville sainte de Médine en Arabie saoudite. L'explosion s'est produite devant la mosquée du prophète, un site très fréquenté à quelques jours, alors, de la fin du ramadan. Elle a tué quatre gardes de sécurité.

Cet attentat, le troisième de la journée en Arabie saoudite, a été condamné par des dignitaires sunnites ​aussi bien que chiites. 

Sunnite/chiite : qu’est-ce qui marque leur différence fondamentale ?

Tous partagent le même livre : le Coran ; la même religion : l’islam. Mais les deux « courants » se séparent en 632, date de la mort du prophète Mahomet, et du schisme entre sunnites et chiites qui ne lui reconnaissent pas le même successeur. Les premiers choisissent le plus pieu (un khalife) pour marcher dans les pas de Mahomet, tandis que les seconds lui préfèrent un descendant du prophète (un imam).

Si les attentats n'ont toujours pas été revendiqués par le groupe Etat islamique, le mode opératoire utilisé pour ces attentats laissent penser que le groupe Etat islamique se cache derrière ces attaques. Pourquoi le groupe sunnite extrémiste s'en prend-il à l'Arabie saoudite ? Le journaliste spécialiste de ce royaume, Olivier Da Lage, nous livre des explications dans l'entretien ci-dessous : 


Est-ce nouveau pour l’Arabie saoudite d’être ainsi la cible d’attentats ? 
 
Olivier Da Lage : Non, pas tout à fait. Depuis plus d’un an, il y a eu plusieurs attentats qui, habituellement, visent principalement des localités chiites dans la province orientale. Mais il y a eu également un attentat contre un commissariat de police à Riyad. Mais de toute façon, en novembre 2014, l’Etat islamique par la voix de Abou Bakr al-Baghdadi (chef du groupe, ndlr) lui-même, avait pris pour cible la  famille régnante des Al Saoud. Donc, il n’y a pas de surprise que l'Arabie saoudite soit aujourd’hui visée par l’organisation Etat islamique. 
 
Cela rappelle aussi ce qu’il s’était passé, il y a une quinzaine d’années, avec Al Qaida qui avait commencé à mener des attentats en Arabie saoudite jusqu’à commettre des explosions en plein coeur de Riyad en mai 2003. C’est à ce moment-là que les autorités s’étaient réveillées et avaient alors mené la chasse à Al Qaida. Et là, on peut penser que la même chose peut se produire. C’est-à-dire qu’après avoir négligé la menace de l’Etat islamique, les autorités saoudiennes seront bien obligées de prendre le taureau par les cornes. Et l'on va peut-être avoir une répression beaucoup plus efficace et beaucoup plus visible de la part des autorités saoudiennes contre les militants djihadistes. 
 
Pourquoi aujourd’hui l’Arabie saoudite semble être davantage la cible d’attentats du groupe Etat islamique que son voisin iranien ? 
 
On ne peut pas dire qu’elle est plus la cible que l’Iran. Par exemple, les intérêts iraniens sont extrêmement menacés et touchés en Irak. Mais les militants, les agents de l’EI, sont des sunnites ultra conservateurs que l’on trouve davantage dans les pays arabes de la péninsule arabique et notamment en Arabie saoudite. Mais l’Iran a déjà été l’objet, en Irak et en Syrie, d’attaques du fait de l’Etat islamique. 
 
Mais pas sur son sol ? 
 
A ma connaissance, non. Mais ça ne veut pas dire que ça ne peut pas arriver. 
 
Le groupe Etat islamique vise des intérêts ou des symboles chiites dans un pays à majorité sunnite. Est-ce une nouvelle tactique du groupe extrémiste ? 
 
Pour l’Etat islamique comme pour certain nombre de Saoudiens, de Wahhabites, les chiites ne sont pas de vrais musulmans. Ce sont des hérétiques. Sur un plan doctrinal, il n’y a pas beaucoup de différence entre la vision de l’Etat islamique et celle d’un certains nombre de dirigeants religieux saoudiens. 
 
Mais quand l'Etat islamique a visé des mosquées chiites il y a quelques mois, l’Etat saoudien avait pris la défense des chiites en tant que citoyens, sujets saoudiens qui avaient droit à la même protection. C’était une sorte de piège tendu par l’Etat islamique. Car soit les dirigeants saoudiens ne montraient pas beaucoup d’ardeur à défendre leurs sujets chiites et, à ce moment-là, ça créait des dissensions encore plus graves que ce qu’elles sont actuellement entre sunnites et chiites en Arabie saoudite. Soit, comme ça a été le cas, l’Arabie saoudite venait en défense des chiites, et ça montre à ceux qui partagent l’idéologie wahhabite dans sa forme la plus extrême que les dirigeants saoudiens trahissent cette doctrine dont ils se revendiquent. 
 
L’Arabie saoudite devient-elle aussi un foyer de combattants du groupe Etat islamique ? 
 
On a déjà vu ça avec Al Qaida et ce que l’on appelait alors : les Afghans arabes. A la fin de la guerre de l’Afghanistan, les combattants volontaires qui étaient partis combattre les Soviétiques se retrouvaient un peu désoeuvrés. Ils se sont rassemblés autour d'Oussama Ben Laden (ancien chef d'Al Qaida, ndlr) et, certains d’entre eux, sont revenus en Arabie saoudite et ont entretenu la dissidence.

L’attitude des Saoudiens a plutôt été de les encourager à aller ailleurs exercer leur talent, en faisant semblant de ne pas voir ce qu’il se passait et en faisant semblant qu’il ne se passait rien chez eux.

Alors quand les Saoudiens construisent aujourd'hui un mur avec une clôture électrique entre eux et l’Irak, ils omettent une chose : c’est qu’une bonne partie de ces combattants est déjà chez eux. Que la menace ne vient pas nécessairement de l’extérieur. 
 
Les attentats n’ont pas encore été revendiqués, pourraient-ils être l’oeuvre d’un autre groupe ? 
 
On pourrait le penser, mais ce n’est pas le plus crédible. L’attentat d’Istanbul n’a pas non plus été revendiqué, mais il n’y a pas beaucoup de doute sur le fait que l’Etat islamique est derrière. Donc là, sur l’Arabie saoudite, il n’y a pas eu de revendication, contrairement à ce qui a pu se passer au Bangladesh, mais les candidats à la revendication ne sont pas très nombreux. Il y a Al Qaida et l’Etat islamique. Dans la dynamique actuelle, on pense plutôt à l’Etat islamique. 
 
Après l’attentat de Médine, le chef de la diplomatie iranienne Mohammad Javad Zarif a jugé que « sunnites et chiites seront tous des victimes à moins que nous soyons unis ». En dépit des ruptures diplomatiques et des affrontements par pays interposés, peut-on imaginer que l’Iran et l’Arabie saoudite puissent faire front commun contre le groupe Etat islamique ? 
 
Non, pas du tout, parce que les Saoudiens n’en voudront pas. Du point de vue de l’Iran, c’était très politique. C’était une façon de dire « on vous l’avait bien dit que c’était la menace principale et pas nous. » Ils se donnent donc le beau rôle en condamnant l’Etat islamique, ce qui n’est pas difficile pour eux, parce que ce sont des adversaires résolus. Et ils font un geste de bonne volonté envers l’Arabie saoudite qui, pour l’instant, ne manifeste aucune disposition à vouloir saisir la main tendue. 
 
Aujourd’hui l’Arabie saoudite pourrait donc répondre davantage seule…
 
De plus en plus. Pendant des mois, au début de la guerre au Yémen, on remarquait que les Saoudiens mettaient plus d’énergie à bombarder les Houthis et Al Qaida au Yémen, ou à intervenir en Irak alors que théoriquement ils faisaient partie de la coalition mise sur pied par les Américains.

On a vu progressivement un changement d’attitude. Un exemple avec les exécutions qui ont eu lieu au début du mois de janvier. L’accent a été beaucoup mis sur les quelques chiites, dont le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr (prédicateur chiite, ndlr), qui ont été condamnés, et c’est normal parce que ça avait une sens politique important. Mais c’est vrai qu’il y a eu une cinquantaine de djihadistes, proches ou membres de l’Etat islamique, qui ont aussi été décapités.

La menace est donc bien réelle et les Saoudiens ne peuvent pas l’ignorer. Je pense que l’on verra davantage les Saoudiens prendre la tête d’une lutte contre le terrorisme de manière générale. Ils visaient l’Iran mais ils vont être obligés désormais de s’en prendre davantage à ceux qui les menacent directement et qui sont chez eux : l’Etat islamique. 
 
On a beaucoup dit que l’Arabie saoudite avait participé au financement du groupe Etat islamique. Est-ce qu’aujourd’hui ce « monstre » qu'elle a créé se retourne contre le royaume ? 
 
Je ne pense pas que l’Arabie saoudite en tant que tel a financé le groupe Etat islamique, mais ils ont laissé faire. Comme dans le passé, dans les années 1990, un certain nombre d’organisations avaient été financées par les Saoudiens et se sont tournées vers les pays du Golfe après l’invasion du Koweit. On l’avait vu avec Al Qaida et aujourd’hui avec l’Etat islamique. 
 
Je ne pense pas que les Saoudiens aient mis sur pied l’Etat islamique qui s’est créé avec une dynamique propre à l’Irak après l’invasion américaine. Mais il y avait des militants djihadistes qui se revendiquaient grosso modo de la même idéologie que les Saoudiens et qui voulaient s’en prendre aux chiites et aux Iraniens. Ca ne peinait pas particulièrement les Saoudiens, qui laissaient faire et ont laissé probablement des financements passer, même si ça ne veut pas dire qu’ils étaient organisés par l’Etat saoudien. Mais ils n’ont pas fait grand chose non plus pour les empêcher. Pour avoir la paix, et parce que ça embêtait les Iraniens, les Saoudiens ont laissé faire, sauf que maintenant, cela se retourne aussi contre eux et qu'ils ne peuvent plus faire comme si ça ne les concernait pas.