Arabie saoudite : un royaume isolé ?

©AFP
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Davantage tournés vers l’Asie, les Etats-Unis délaissent Ryad, qui fait tout pour garder son influence régionale face au puissant Iran et à l’ambitieux Qatar. Délaissé par son partenaire diplomatique et économique américain, le royaume dirigé par un monarque vieillissant peine à régler sa succession. Décryptage avec Antoine Basbous, politologue et fondateur de l’Observatoire des Pays Arabes (OPA). 

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L’Arabie saoudite s’inquiète. L'intérêt des États-Unis déclinent, pour la péninsule arabique riche en pétrole. Les Américains misent stratégiquement davantage sur l’Asie, signent un accord avec l’Iran (ennemi chiite des Saoudiens) sur le nucléaire, et reculent sur le conflit syrien (où l’Arabie soutient les rebelles) après le volte-face russe. Les positions américaines distendent les liens entre les deux puissances qui échangent armement, soutien diplomatique et pétrole. Or bientôt, les États-Unis pourraient devenir un exportateur pétrolier concurrent des puissances du Golfe.

Le royaume, qui jouit d’une grande puissance financière, pâtit de problème de succession. Ce système saoudien prévoit la transmission du pouvoir de frère en frère. Or la fratrie de successeurs du roi Abdallah (90 ans) est vieillissante. L'actuel prince héritier, Salmane, âgé de 79 ans, souffre de problèmes de santé. C’est pourquoi le roi a nommé, le 1er avril, le benjamin de ses frères : Moqren, 69 ans, comme second héritier.

Pour ne pas paraître affaibli et garder son influence dans la région, l’Arabie saoudite s’investit en Égypte et en Syrie, et reste très liée au Pakistan, comme le souligne Antoine Basbous dans l’interview ci-dessous.

Le roi Abdallah et le président américain ©AFP
Le roi Abdallah et le président américain ©AFP
Les États-Unis prennent-ils leurs distances avec l’Arabie saoudite ?

Le président américain Barack Obama a hérité de deux conflits (Irak et Afghanistan, ndlr) qu’il a décidé de solder à perte. Il veut donc tout d’abord reconstituer les forces morales, militaires et financières des États-Unis. Et de ce fait, il n’a aucune envie de s’engager dans des conflits dans le monde islamique dans lequel il existe un risque d’enlisement militaire. Par ailleurs, les États-Unis sont parvenus quasiment à l’autosatisfaction en matière d’hydrocarbures et deviendront bientôt exportateurs de gaz et de pétrole de schiste (dès le second semestre 2014 selon l’OPEP, ndlr).

De ce fait, ils ne seront plus en position de dépendance énergétique et entrent en compétition avec les producteurs pétroliers du Golfe. Donc, aujourd’hui, l’Arabie revêt moins d‘importance pour une administration américaine qui cherche à se désengager et veut reconstituer ses propres forces. Pour autant, les Américains ne peuvent pas totalement se désintéresser de l’Arabie saoudite au risque de voir d’autres acteurs s’en occuper.

L’Arabie saoudite ne se sent-elle pas délaissée ?

Depuis l’arrivée du roi Abdallah au pouvoir, en 2005, les Saoudiens ont commencé à s’orienter aussi vers l’Asie, où le roi a fait ses premières visites. Son prince héritier, Salman Ben Abdelaziz, a d’ailleurs effectué, en février dernier, une visite en Asie comprenant la Chine, l’Inde, le Pakistan et le Japon. Les Saoudiens sont conscients que l’Amérique se détourne et que les Européens sont trop mous. Donc ils sont inquiets.

un drapeau saoudien avec le portrait du roi ©AFP
un drapeau saoudien avec le portrait du roi ©AFP
L’Arabie saoudite parvient-elle à faire toujours valoir, en contrepartie, son influence régionale ?

Sur le plan régional, l’Arabie se sent un peu en perte d’influence. Le petit émirat du Qatar avec la mouvance des Frères musulmans et l’AKP en Turquie, a chevauché  la vague des printemps arabes de 2010/2011. De son côté, l’Arabie s’est trouvée en situation défensive. C’est pourquoi nous avons assisté à la réaction de l’Arabie saoudite, du Bahreïn et des Émirats, qui ont rappelé le 5 mars dernier leurs ambassadeurs au Qatar. Deux jours plus tard, l’Arabie saoudite inscrivait la confrérie égyptienne des Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes.

L’Arabie est menée par des dirigeants d’un âge certain, en fin de règne. Cette situation a favorisé l’éclosion de baronnies qui ont brouillé la cohérence de leur démarche politique et diplomatique. Le pouvoir s’est alors fait doubler par des pays qui n’ont pas la dimension de l’Arabie, comme le Qatar. Le réveil a été un peu brutal. Et le Qatar a donc été rappelé à l’ordre afin qu’il prenne conscience de sa place et de son poids… En d'autres termes, pour qu’il ne s'avise pas de jouer dans une cour qui n’est pas la sienne.

Le prince héritier Salmane ben Abdelaziz Al Saoud ©AFP
Le prince héritier Salmane ben Abdelaziz Al Saoud ©AFP
Mardi 1er avril, le roi Abdallah a nommé un nouveau successeur, son demi-frère Moqren, second de ses frères héritiers dans ce régime où le pouvoir se transmet entre frères. La succession apparaît comme un vrai problème dans ce royaume…

Du fait de l’âge de la famille royale, il y a un manque de présence, de dynamisme, de gouvernance à la tête du pays. L’éclatement du pouvoir entre les différents barons, sans véritable coordination entre eux, n’aide pas. Mais la nomination d’un héritier dénote une volonté d’assurer la stabilité du régime et de désigner, dès à présent, un prince dans la ligne du roi actuel. C’est le dernier de la fratrie, donc il n’y aura plus de transmission du pouvoir du trône entre les frères vivant puisque c’est le dernier.  Mais celui-ci va sûrement nommer comme prince héritier le fils du roi Abdallah.

Si les États-Unis ne parviennent pas à stopper l’armement nucléaire iranien, l’Arabie saoudite pourrait-elle aussi se doter de la bombe avec l’aide de son allié pakistanais déjà équipé ?

L’Arabie saoudite ne semble pas très convaincue par les promesses de Barack Obama d’arrêter l’Iran dans ses projets d'arme nucléaire. Or l’Arabie a financé le programme nucléaire pakistanais et conserve de très bonnes relations avec Islamabad. Il n’est pas exclu que l’Arabie puisse rapidement acheter des bombes fabriquées par les Pakistanais. Elle pourrait aussi se lancer dans des recherches civiles, d’abord, puis militaires, dans le plus grand secret et avec le soutien des Pakistanais. Et cette prolifération ne s’arrêtera pas à l’Arabie. D’autres pays pourraient être concernés comme l'Égypte, la Turquie, ...

Le roi Abdallah en 2010 ©AFP
Le roi Abdallah en 2010 ©AFP
Étant donné les relations distendues avec les États-Unis, qui sont actuellement les meilleurs alliés de l’Arabie Saoudite ?

Le froid avec Obama ne signifie pas une rupture avec les États-Unis. Obama en a encore pour plus de deux ans à la Maison-Blanche et leurs relations ne devraient pas changer. L’Arabie a de très bonnes relations avec plusieurs États européens, notamment la France, même si Paris ne joue pas dans la même cour que les États-Unis sur le plan de la protection militaire.

Ryad, qui est très proche du nouveau pouvoir en Égypte, compte sur le Caire pour être soutenu le moment venu, ainsi que sur le Pakistan.

L’Arabie construit des relations sur le long terme. Elles sont pour l’instant économiques mais peuvent se développer sur le plan stratégique en Asie. Ce que l’on dit moins, c’est que l’on assiste à une convergence très profonde entre Israël et l’Arabie saoudite sur les sujets régionaux et sur la bombe iranienne. Israël est autant courtisé par l’Arabie que par l’Iran dans cette affaire.

Officiellement, l’Iran construit sa propagande sur l’hostilité à Israël, mais objectivement, l’Iran veut davantage voler l’opinion publique arabe au régime en place que détruire Israël, qui prend une place particulière dans ce conflit entre Iran et monarchies arabes du Golfe.