Arabie Saoudite/Irak : regain de tension

Les djihadistes de l'Etat islamique (EI) progressent en Irak qui accuse l'Arabie Saoudite de les financer. AFP
Les djihadistes de l'Etat islamique (EI) progressent en Irak qui accuse l'Arabie Saoudite de les financer. AFP

Alors que l'Etat islamique (EI) progresse toujours en Irak, l'Arabie Saoudite a renforcé ses frontières avec son voisin. 30 000 militaires saoudiens ont été déployés. Le royaume, accusé par l'Irak de financer la mouvance djihadiste, semble vouloir se protéger d'elle. Explication et retour sur l'origine de la tension entre ces deux pays avec Myriam Benraad, politologue spécialiste de l'Irak.

dans
Quelles relations entretiennent l'Irak et l'Arabie Saoudite ?

Ce sont des relations très tendues. Elle le sont depuis très longtemps d'ailleurs, bien avant la chute de Saddam Hussein. L'Arabie Saoudite a toujours été un adversaire de l'Irak.
Désormais, l'Irak possède un régime chiite lié à l'Iran et soutenu par l'Iran qui, aujourd'hui, est le principal concurrent de l'Arabie Saoudite concernant l'hégémonie régionale (lire notre article). Cette confrontation Arabie Saoudite/Iran déteint sur la relation des Saoudiens avec l'Irak chiite de Nouri al-Maliki.

Les relations ont commencé à dégénérer fin 2013 lorsqu'al-Maliki a fait des déclarations qui pointaient du doigt l'Arabie Saoudite. Il disait que le pays était le fer de lance du djihad sunnite en Irak et en Syrie ainsi que le principal soutien de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), rebaptisé Etat Islamique depuis quelques jours.

Les choses se sont encore plus tendues lorsque l'EI a pris d'assaut Mossoul ainsi qu'un certain nombre de régions et de villes en Irak, jusqu'à Bagdad. Pour autant, il faut faire attention lorsque l'on dit que l'Arabie Saoudite finance officiellement l'EI, même si on sait qu'elle a financé des groupes djihadistes dans la région. Depuis 2003, l'Arabie Saoudite soutient également plusieurs figures politiques sunnites et des groupes insurgés contre la politique du gouvernement chiite de Bagdad. Les Saoudiens l'ont toujours décrite comme sectaire et communautariste, marginalisant les sunnites.

Mais l'EI est assez largement indépendant aujourd'hui. Il échappe à ses "créateurs", en l'occurrence l'influence saoudienne qui a été très importante. Les Saoudiens craignent tout autant l'influence iranienne que cette percée djihadiste qui les met en danger.

Des combattants de l'EI à la frontière entre l'Irak et la Syrie. AFP
Des combattants de l'EI à la frontière entre l'Irak et la Syrie. AFP
L'Arabie Saoudite a récemment renforcé ses frontières avec l'Irak en envoyant 30 000 militaires. Pourquoi une telle initiative ?

L'Etat Islamique étant devenu relativement indépendant, y compris sur un plan financier (contrôle de la contrebande entre l'Irak et la Syrie, trafics illégaux...), les Saoudiens commencent à avoir le sentiment qu'ils perdent le contrôle sur leur "création". D'autant plus que l'EI vient d'annoncer le rétablissement du califat sous la coupe d'Abou Bakr al-Baghdadi‬ (leader de l'EI, ndlr). Cela fait directement concurrence, sur le plan religieux, aux Saoudiens qui se réclament du leadership religieux, en tout cas dans le monde musulman sunnite, face à l'Iran chiite.

Il y a donc une concurrence sur le plan religieux et un danger sécuritaire qui est réel puisque l'EI vise aussi le Golfe. Aux yeux des djihadistes, les régime du Golfe, dont l'Arabie Saoudite, sont des mécréants. C'est d'autant plus le cas pour les Saoudiens puisqu'ils ont un partenariat stratégique avec les Etats-Unis depuis 1945. Ils sont considérés comme les alliés de l'Occident au même titre que certains chiites en Irak, considérés comme des collaborateurs de l'Amérique.

Le régime saoudien n'est donc pas exempté de tout danger. De plus, dans les rangs de l'EI, parmi les combattants étrangers arabes, il y a une majorité de Saoudiens. Donc le royaume craint le retour de ces éléments djihadistes au sein de ses frontières. Cette frange salutiste pourrait décider de viser directement le régime.

L'Arabie Saoudite est face à un dilemme puisque l'idée n'est pas non plus d'écraser l'EI pour laisser la voie libre à l'Iran. Ils sont pris entre le marteau et l'enclume.
Mais je pense que dans l'immédiat, leur souci est de limiter la marge de manœuvre iranienne en Irak. C'est pourquoi ils se sont opposés à l'intervention étrangère et notamment à l'envoi par les Etats-Unis de conseillers militaires sur le territoire. Les Etats-Unis ont envoyé ces conseillers en déclarant qu'ils étaient prêts à coopérer avec les Iraniens sur le dossier sécuritaire pour écraser l'EI. Une perspective totalement rejetée par les Saoudiens.

Le rapprochement entre les USA et l'Iran, même s'il est circonstanciel, met très mal à l'aise les Saoudiens. Ils sont en train de prendre conscience que l'EI n'est pas l'alternative la plus crédible et la plus souhaitable à cette hégémonie iranienne en territoire irakien et syrien.

Saddam Hussein a été président de l'Irak de 1979 à 2003. AFP
Saddam Hussein a été président de l'Irak de 1979 à 2003. AFP
D'où vient cette tension entre ces deux pays frontaliers ?

A l'époque de Saddam Hussein, c'était une opposition de puissance. Il y avait une compétition entre les deux pays pour le pouvoir régional. Les Saoudiens étaient les alliés des Américains depuis 1945 et donc le "poids lourd" de la région. Saddam Hussein qui voulait récupérer ce pouvoir régional est devenu l'adversaire le plus manifeste. Il remettait en cause l'hégémonie saoudienne. De plus, l'Irak était un producteur de pétrole important donc il y avait compétition entre les deux pays sur cette question là.
A l'époque, Sadam Hussein voulait se poser comme l'allié par excellence de l'Occident et des Américains, au moment de la guerre contre l'Iran.

Puis cette compétition régionale a laissé place à une compétition confessionnelle. L'Irak aujourd'hui n'est plus le principal ennemi des Saoudiens : c'est l'Iran. Mais l'Irak est perçu sur un plan confessionnel comme étant une extension de l'expansionnisme iranien dans la région, que les Saoudiens veulent contrer par tous les moyens. Le cauchemar des Saoudiens est évidemment que l'accord sur le nucléaire (entre l'Iran et les Etats-Unis), si accord il y a, conduise à une détente plus large et a de nouvelles alliances comme une meilleure coopération entre l'Occident et l'Iran. Cela signifierait la fin de l'hégémonie saoudienne qui s'est imposée depuis la fin de la guerre du golfe et l'échec cuisant de Sadam Hussein au début des années 1990.

Sur le plan confessionnel, l'Arabie Saoudite est le leader du monde musulman sunnite là où l'Iran est le leader du monde musulman chiite. Il y a une dimension confessionnelle qui est là mais je reprécise qu'il y a quand même un conflit de puissance. Les Saoudiens ne veulent pas se faire damer le pion par les Iraniens et encore moins par l'Irak.


Comment la situation peut-elle évoluer pour l'Irak et l'Arabie Saoudite ?

Les Saoudiens n'ont aucun intérêt à ce que l'Irak retrouve de sa puissance et les Iraniens n'ont plus. L'idée que l'Irak ne doit pas renaître de ses cendre est partagée par les deux pays. De fait, il y a une guerre par procuration qui est livré par les deux Etats en Irak et en Syrie.

En favorisant la frange radicale sunnite (EI) les Saoudiens vont payer à terme le prix de cette politique. Les Saoudiens enrôlés dans les groupes comme EI pourraient revenir au pays et ça, c'est le vrai problème. Il y aurait une déstabilisation en interne si ces combattants regagnent l'Arabie Saoudite, et puis l'implosion de l'Irak.

Je pense que l'Arabie Saoudite a eu une politique de courte vue en estimant que l'implosion de l'Irak et de la Syrie n'aurait pas de conséquences sur son propre territoire et sa société. C'est faux. L'équilibre délicat que les Saoudiens ont réussi à maintenir en interne est en réalité instable, pour toutes ces raisons. L'illustration la plus probante est cet envoi de contingents militaires aux frontières pour éviter une contagion. Il se pourrait que ce renforcement signifie la prise de conscience, même minime, de l'Etat Saoudien.