Argentine : bienvenue chez les “psys“

L’Argentine détient le record du monde de psychologues par habitant, un pour 500 argentins. L’analyse (thérapie de longue durée) y est particulièrement appréciée. Un engouement qui a conduit au développement de « Villa Freud », le quartier de Buenos Aires où se concentre le plus grand nombre de psychanalystes au mètre carré. Autant que New-York pour une population deux fois inférieure ! Après la religion, le tango  et le foot pourquoi la psychanalyse est-elle devenue si importante en Argentine aujourd’hui ?


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Une pratique démocratisée


En Argentine, il est commun que le chauffeur de taxi ou l’épicier du coin soit en analyse. Là-bas cette pratique n’est pas réservée à une élite. Elle s’est démocratisée, popularisée. Du taxi au ministre toutes les couches de la société y ont accès. « L’offre étant importante, les prix sont relativement bas. Et certains psychanalystes adaptent leur tarif en fonction du revenu des patients », explique le psychiatre, psychanalyste d'origine argentine J.-D. Nasio. En consultation privée, les honoraires varient considérablement. En moyenne, ils se situent entre 250 et 500 pesos (entre 30 et 60 euros) par session. Mais les gens peuvent également obtenir des séances gratuites dans les hôpitaux publics, ou de faible montant dans les centres qui dépendent d’institutions comme l’Association Psychanalytique Argentine . Des fondations appartenant à des entreprises ou des syndicats (de la sidérurgie, de l’agriculture etc.) offrent aussi la possibilité de se soigner. Dans ces  lieux, l’attente est plus longue, les traitements plus courts et espacés mais on peut y rencontrer « de très bons spécialistes », précise la psychanalyste argentine, Sara Cagliolo. Même dans les « villas » (les bidonvilles), un accès à prix modique est possible.
Un phénomène qui se retrouve dans la plupart des autres régions du pays, particulièrement celles disposant de centres urbains importants, mais pas uniquement. « Même dans la Pampa, même à Ushuaïa, il existe des groupes de psychanalystes », souligne Sara Cagliolo.
 

« Tout le monde y va »

Dans toutes les familles, on trouve des parents ou des amis qui ont fait ou font encore une psychanalyse. « Mon père était un pionnier de cette pratique. A 19 ans, il m’a incitée à y aller et mes quatre enfants ont entamé une analyse dès l’âge de 18 ans. En Argentine, tout le monde y va, hommes, femmes, jeunes adultes, retraités », s'exclame Graciela Pioton-Cimetti, sociologue et psychanalyste jungienne basée à Paris. Là-bas, faire une analyse est totalement passée dans les mœurs. « Si un ami ou un fils se sent angoissé, il est courant de lui dire "pourquoi n’en parles-tu pas avec un psy ?" », souligne Sara Cagliolo. « Chez nous, c’est devenu un sport national, un peu trop », dit en riant, Andrés, un quarantenaire porteño, résidant à Paris.


Pas Tabou

« Contrairement à d’autres pays, en Argentine, il n’y a pas cette idée qu’il faut être "fou" pour consulter. Se rendre chez un psychanalyste est perçu comme une chose normale, utile », insiste Graciela Pioton-Cimetti. Andrés, compare la différence d’approche : « Les Argentins sont convaincus qu’en parlant ils peuvent solutionner leurs problèmes. Là-bas, personne n’a honte de dire qu’il suit une analyse. En France cela me semble plus rare. En parler avec un ami paraît aussi plus tabou. Tandis que chez nous, le psy peut être très présent dans une conversation entre amis, parents ».
En Argentine, il est également commun de rencontrer des personnes qui font 15, 20 voire 25 ans d'analyse souvent avec le même praticien. Une fidélité au psy qui, pour Andrés, revêt un aspect quasi religieux : « Parfois, je me demande si la psychanalyse n’a pas remplacé la religion. Dans notre pays, il n’est pas rare d’entendre "je dois absolument aller en parler avec mon psy", comme avant on allait voir un prêtre pour se confesser ». Lui qui a expérimenté cette pratique dans les deux pays estime qu’en France, la relation est moins « proche » et la « plongée dans l’inconscient un peu moins profonde ». Mais, ajoute-t-il :« J’ai aussi l’impression que les Français sont moins « accros » au divan que les Argentins ».



Sigmund Freud, médecin neurologue autrichien, fondateur de la psychanalyse.
Sigmund Freud, médecin neurologue autrichien, fondateur de la psychanalyse.
Un pays pionnier

« En Argentine, l’intérêt pour la psychanalyse a commencé très tôt », explique Gilda Sabsay-Foks, vice-présidente de l´Association Internationale d´Histoire de la Psychanalyse . Dès 1900, des psychiatres se penchent sur les pensées freudiennes. Mais le vrai tournant se produit en 1937. Cette année là, un groupe d’intellectuels, parmi lesquels des exilés européens (autrichiens, espagnols…) ayant fuit le fascisme et les persécutions nazies, se réunit à Buenos Aires pour étudier l’œuvre de Freud. Psychiatres pour la plupart, ceux qu’on appelle les pionniers (voir encadré), donnent alors de nombreuses conférences à la faculté de médecine. Leurs interventions créent un énorme enthousiasme chez les personnes venues les écouter.Cette nouvelle science née en Autriche, passionne d’autant plus que, descendants à 90% d’immigrés européens (italiens, espagnols, juifs d’Europe Centrale…), les Argentins sont très ouverts à tout ce qui provient du Vieux Continent.

En 1942, les pionniers fondent l´Asociación Psicoanálitica Argentina. Malgré l’opposition de l’Eglise, l’essor de la psychanalyse est stupéfiant. Au delà de l’institution, une profession se crée. Peu à peu, la psychanalyse pénètre l’université. Dans les hôpitaux, des services s’ouvrent. Et le phénomène se propage hors des frontières au Pérou, au Vénézuela, au Brésil, au Mexique et  dans certaines régions du Chili…
 
« Dans les années 1950, 1960 les Argentins suivent de près tout ce qui s’écrit, se dit, s’étudie en Europe. Les idées européennes ont alors une influence énorme dans le pays. La culture psychanalytique argentine s’imprègne particulièrement des écoles de pensée françaises et anglaises (lacanienne et kleinienne, ndlr) », souligne J.-D. Nasio. Un phénomène qui conduira à la création de nouveaux courants et de nouvelles institutions.

Une communauté active

Mais la communauté psychanalytique argentine est elle même très active non seulement dans la production mais aussi dans la formation. Depuis les années 1930, chaque génération compte des psychanalystes argentins pros actifs dans l’élaboration de la pensée, auteurs de nombreux ouvrages. Et la soif de connaissance des argentins est grande. « En Argentine, il y a non seulement une tradition de la psychanalyse mais il y a une tradition de la littérature,  de la culture psychanalytique, de l’étude de la psychanalyse, des séminaires, des formations », s’exclame le Docteur Nasio. « Quand j’étais étudiant, c’était incroyable, tous les mois des dizaines de livres paraissaient sur cette science, les uns plus importants que les autres. Ecrits par de grandes figures de la psychanalyse, ils ont une grande influence, aujourd’hui encore, même en France. »

Durant la dictature de Videla, le mouvement connaît un ralentissement. Beaucoup de psychanalystes étant de gauche. Un certain nombre d’entre eux est détenu, ou contraint à l’exil. « L’Association Psychanalytique Argentine en tant que telle n’a pas été touchée mais certains membres ont eu des problèmes. Il suffisait qu’une personne soit un peu engagée politiquement », raconte Gilda Sabsay-Foks, psychanalyste, membre de cette association. Malgré tout, l’activité se poursuit notamment dans les cabinets privés, des parutions sortent. « Aujourd’hui, l’activité est foisonnante et en même temps intelligente, c’est impressionnant !  Si vous allez en Argentine, les librairies diffusent en permanence des ouvrages psychanalytiques, des bulletins d’information sur les différents séminaires. Ce sont des pages et des pages remplies d’annonces de groupe d’études, de congrès… », conclut d'un ton enjoué J.-D. Nasio, lui-même auteur de nombreux ouvrages.

Une philosophie de vie
 

« En Argentine, il existe une base philosophique très forte. Et au delà des problèmes et des symptômes qu’il faut traiter, il y a la question du qui suis-je ? Que suis-je venu faire sur terre ? Une notion d’apprentissage de soi, de recherche de sens », souligne Graciela Pioton-Cimetti. Le Docteur J.-D. Nasio, quant à lui, nuance : « Il y a peut être un aspect culturel en Argentine, toutefois le but d’une psychanalyse est thérapeutique. C’est-à-dire guérir et se débarrasser des symptômes. Les gens s’analysent parce qu’ils portent le poids d’un malaise. »
D’après Sara Cagliolo, l’augmentation du nombre de dépression dans le pays est notable. Toutefois, elle n’est pas propre à l’Argentine, mais plutôt au monde occidental en général : solitude, divorces, crises économiques sont en cause. Et justement les crises en Argentine furent légion. « Depuis que je vis dans ce pays, j’ai connu beaucoup de crises politiques et économiques », confie la psychanalyste. Peut-être, poursuit-elle sur le ton de la plaisanterie, que « notre rapport à la psychanalyse et à la psychologie en général peut s’expliquer par l’état de "crise" quasi permanent dans lequel nous vivons ? La psychanalyse nous aide peut être à mieux supporter tout ça ? »
Preuve de l’attachement des Argentins à leur psychanalyse, durant la crise de 2001, malgré les difficultés économiques peu d’entre eux ont « lâché » leurs séances. « Certains ont réduit la fréquence, d’autres ont quitté les cabinets privés au profit des centres moins onéreux mais peu ont totalement abandonné.»

A la vie comme à l’écran

La psychanalyse est très présente dans les médias et dans la culture. Les journaux publient régulièrement des articles sur ce sujet. Dès qu’un livre sort, des commentaires suivent. Résultat : la population est très informée. La culture est par ailleurs très imprégnée par le langage psychanalytique. Les journalistes l’utilisent régulièrement. « Parce qu’eux mêmes sont en analyse », s'amuse Graciela Pioton Cimetti. Un phénomène qui se retrouve également dans les romans, les œuvres de théâtre, le cinéma et même les séries télévisées. Dernier exemple en date, la série « En terapia » qui fait fureur en Argentine et où l’acteur principal, qui incarne un psychanalyste, est lui même… psy de profession!

Les « pionniers »

Marie Langer en 1979
Marie Langer en 1979
En 1942, cinq hommes et une femme, venus d’horizon divers, fondent l’Association psychanalytique argentine (APA) reconnue un an plus tard par l’API (l’Association internationale de psychanalyse fondée par Sigmund Freud).
 
Parmi eux : Celes Ernesto Carcamo, un psychiatre argentin formé à Paris ; Enrique Pichon-Rivière et Arnaldo Rascovsky, tous deux psychiatres et fils d’émigrés (suisse et juif russe) ; Marie Langer, psychanalyste juive autrichienne ayant fuit Vienne pour l’Espagne puis l’Argentine en 1940; Angel Garma, psychiatre espagnol ayant suivi dans les années 20 à Berlin une psychanalyse avec Theodor Riek. Républicain durant la guerre civile de 1936, il émigre en France, puis en Argentine, avant celle de 1939.
 
« L'engouement de ces années là a probablement un lien avec les tristes évènements qui se produisaient alors en Europe. Je crois que les pionniers, dont plusieurs étaient exilés, ont trouvé dans cette science un espoir de changer l’homme, de le rendre meilleur. » explique Gilda Sabsay-Foks.


Une profession encadrée

La loi argentine, stipule que seuls les personnes disposant d’un diplôme de médecine psychiatrique ou de psychologie sont habilitées à pratiquer la psychanalyse. Les diplômes décernés par l’Université sont rigoureusement encadrés. Parmi les prérequis, l’obligation d’avoir fait 300 heures de supervision (analyse personnelle réalisée avec un psychiatre ou psychologue « superviseur »). Contrairement à la France, un médecin généraliste ou un sociologue, par exemple, ne peut exercer cette pratique.

Des psychanalystes 2.0

En argentine, de plus en plus de séances se déroulent par mail ou par skype , une mode probablement venue des Etats-Unis.
Certains psychanalystes aiment bien y recourir, d’autre moins. Quoiqu’il en soit cette pratique est acceptée. D’abord développée pour répondre aux besoins des personnes parties vivre à l’étranger, l'analyse par téléphone, mail, skype etc. s’est peu à peu, étendue au reste des patients.

Gilda Sabsay-Foks participera au Salon du livre de Paris 2014 où elle présentera son livre à paraître : “Prométhée brûle encore, une histoire de la psychanalyse en argentine 1900-1960“