Argentine : la dictature ouvre sa mémoire

Le ministre argentin de la Défense Agustin Rossi montre mardi 5 novembre un des documents secrets rédigés pendant la dictature par les militaires, à Buenos Aires / Photo AFP
Le ministre argentin de la Défense Agustin Rossi montre mardi 5 novembre un des documents secrets rédigés pendant la dictature par les militaires, à Buenos Aires / Photo AFP

Des documents secrets rédigés par des militaires pendant la dictature ont été découverts au siège de l'Armée de l'air à Buenos Aires. Le ministre de la Défense en a fait l'annonce lundi 4 novembre en présentant une liste noire d'artistes et d'intellectuels argentins parmi les 280 documents trouvés. C'est la première fois en 30 ans qu'une découverte aussi importante est faite. Elle permettra peut-être d'en savoir plus sur les milliers de disparitions sous la dictature argentine et restées sans réponses. Entretien avec Alicia Bonet-Krueger, présidente du Collectif argentin pour la mémoire.

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Alicia Bonet-Krueger
Alicia Bonet-Krueger
Que représente pour vous la découverte de ces documents secrets ?

C’est fondamental. Depuis plus de 40 ans, nous recherchons des archives sur tout ce qui s’est passé pendant et avant la dictature (1976-1983). En Argentine, le terrorisme d’État a commencé le 22 août 1972 avec le massacre de Trelew, l’élimination de 16 guérilleros par des militaires.
Depuis cette date, nous cherchons toutes les archives de l’armée. On a eu beaucoup de mal à les trouver parce que, dans chaque procès qui a eu lieu en Argentine, on faisait face à l’impunité des persécuteurs. Mais depuis 2003 le président Kirchner a débouté toutes les lois qui empêchaient de juger les oppresseurs.

Ces derniers – un peu à la manière des nazis - ne donnent aucune information. Ils sont tous jugés depuis 2013 et ça continue. Les plus grands oppresseurs sont condamnés à la prison à perpétuité pour crime contre l’humanité. Mais ils ne donnent ni dates ni informations aux Mères de la Place de mai, aux Grands-Mères, ou aux autres qui ont perdu quelqu’un pendant cette période de dictature argentine.

C’est très rare que l’un d’eux reconnaisse ses actes. Il y a eu un cas de quelqu’un déjà emprisonné, décidé à livrer des informations, mais il s’est suicidé. Entre eux, ils passent un accord pour ne pas donner ce type d’informations.

Ce que l’on a pu découvrir depuis 1972 et ces derniers jours, c’est un trésor qui va nous permettre, dans l’avenir, de savoir ce qui s’est passé avec les disparus, où sont passés les enfants volés, quels plans ils avaient développé, de quelle manière ils ont tué certaines personnes, dans quel camp de concentration elles étaient. Avoir une piste, quelque chose qui puisse permettre à toutes les familles de retrouver les petits enfants qui sont déjà des adultes, pour faire le deuil des personnes disparues à jamais.
C’est fondamental pour la reconstruction de l’histoire argentine.

La la présidente de l'organisation des Grands-mères de la Place de mai, Estela de Carlotto (G) portant avec d'autres une bannière des disparus de la dictature, en mars 2011 à Buenos Aires / Photo AFP
La la présidente de l'organisation des Grands-mères de la Place de mai, Estela de Carlotto (G) portant avec d'autres une bannière des disparus de la dictature, en mars 2011 à Buenos Aires / Photo AFP
Le ministre de la Défense se réjouit devant la presse de cette trouvaille. Est-ce l’illustration que l’État argentin est plus enclin à fouiller cette sombre mémoire du pays ?

Depuis 2003, l’État argentin est ouvert à toute la mémoire, la vérité. Il met en place la justice en Argentine. C’est l’un des seuls pays du monde qui est en train de juger ses propres oppresseurs. C’est un exemple pour le monde. Chaque centre de détention en Argentine s’est transformé en bibliothèque, en lieu de mémoire, pour que les jeunes puissent connaître l’histoire de l’Argentine.
L’École Mécanique de la Marine (ESMA), par exemple, a vu passer des milliers de personnes. C’est là qu’ils ont volé de nombreux enfants à leurs mères avant de les tuer. C'est maintenant des lieux de mémoire, de congrès. Dans toute l’Argentine, il y a eu 450 camps de concentration. L’Argentine est un État fédéral donc chaque camp avait sa propre histoire de persécution et, aujourd’hui, de justice.

Combien de personnes ont été victimes de la junte militaire pendant la dictature ?


On sait d’une manière générale qu’il y a eu 30 000 disparus dont 500 bébés volés. Quand une femme enceinte était emprisonnée, elle était gardée dans la prison qui ressemblait à un camp de concentration jusqu’à ce qu’elle accouche. Une fois que le bébé était né, il était donné à des personnes proches des militaires, ou des policiers, avec une autre identité. Eux seuls savent à qui ils ont été donnés.
Mais les Grands-Mères de la Place de mai ont fait un travail extraordinaire pour rechercher ces petits enfants. Avec les États-Unis, ils ont fait des recherches ADN et ils ont réussi à sauter une génération. Grâce à l’ADN des grands-parents, ils peuvent aujourd’hui retrouver les petits enfants. Avant on pouvait juste identifier les enfants à partir de l’ADN des parents. Mais comme c’est une génération suicidée, tuée, disparue, c’était difficile. Aujourd’hui, il y a une centaine d’enfants dont on a retrouvé l’identité grâce à la lutte des Grands-Mères de la Place de Mai.

En Argentine, il y a un laboratoire  spécial qui cherche tous les ossements pour faire des analyses et essayer de trouver des lieux où il y a encore des restes humains. Tous les jours, on retrouve quelques personnes. C’est un travail de fourmi.

Des documents secrets de la dictature retrouvés dans les locaux de l'Armée de l'air / photo AFP
Des documents secrets de la dictature retrouvés dans les locaux de l'Armée de l'air / photo AFP
Les documents trouvés sont des listes noires d’artistes ou d’intellectuels argentins mais ils n’étaient pas les seuls visés par l’oppression ?

Nous étions tous la cible des militaires : les journalistes, les artistes, tous ceux qui avaient une conscience d’opposant, qui avaient participé à une manifestation ou simplement parce qu’on aimait une œuvre de théâtre, un livre qui était considéré comme dangereux pour eux. Par exemple Le Rouge et le Noir de Stendhal était interdit parce que c’était rouge.
Plein de chose de la culture argentine ont disparu, des livres ont été brûlés en quantité.
Ce n’était pas seulement un groupe d’étudiants qui était visé, c’était toute une génération qui était anéantie en Argentine. Les intellectuels, les artistes en faisaient partie.

Le fait que certains responsables comme Jorge Videla meurent est-il un obstacle à ce devoir de mémoire que l’Argentine met en place ?

Sa mort ou celle des autres - car le temps passe et ils sont vieillissants quand arrive leur procès - cela n’empêche pas la justice de continuer. Il y a tout un procès sur l'opération Condor qui se poursuit. Au Brésil, en Uruguay ou au Chili, ils ne jugent pas leurs oppresseurs mais les gouvernements autorisent l’extradition vers l’Argentine de ceux qui ont tué des gens dans ces pays.