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Argentine : nouvelle victoire pour les Grands-mères de la Place de Mai

Lors d'une conférence de presse au bureau des Grands-mères de la Place de<br />
Mai, le 31 août 2015, à Buenos Aires, Maria Assof de Dominguez annonce<br />
avoir retrouvé la trace de sa petite-fille volée pendant la dictature<br />
militaire. (Photo : Louise Michel d'Annoville)
Lors d'une conférence de presse au bureau des Grands-mères de la Place de
Mai, le 31 août 2015, à Buenos Aires, Maria Assof de Dominguez annonce
avoir retrouvé la trace de sa petite-fille volée pendant la dictature
militaire. (Photo : Louise Michel d'Annoville)

« Bienvenue à la 117e petite-fille ! ». Voilà 37 ans qu’elles attendaient ce moment. Les emblématiques Grands-mères de la Place de Mai en Argentine ont annoncé le 31 août dernier avoir retrouvé la trace d’une femme  enlevée et appropriée illégalement à sa naissance, en pleine dictature militaire (1976-1983). Fille de militants communistes, séquestrés par le régime et dont les noms figurent aujourd’hui parmi les 30 000 « disparus », elle est la 117e personne retrouvée sur les 500 petits-enfants volés.

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Leur lutte inlassable pour la vérité et l’identité a une nouvelle fois été récompensée. En Argentine, le 117e petit-enfant volé pendant la dictature vient d’être identifié.

C’est lors d’une conférence de presse organisée le 31 août dernier à Buenos Aires, chargée d’émotion,  que les Grands-mères de la Place de Mai ont annoncé avoir retrouvé la fille de Walter Hernán Domínguez et de Gladys Cristina Castro, militants communistes séquestrés le 9 décembre 1977, dans la province de Mendoza, au nord de l’Argentine. C’est une nouvelle victoire pour ces Grands-mères qui se battent sans relâche depuis presque 40 ans pour retrouver les enfants d’opposants à la junte militaire volés selon un « plan systématique » de l’Etat.
Estela de Carolto, la présidente des "grand-mères" lors de la conférence de presse du 31 août (Photo : Louise Michel d’Annoville)

Témoignage de la vice-présidente des Grands-mères de la Place de Mai


Présente à la conférence de presse, Rosa Roisinblit, vice-présidente de l’organisation des Grands-mères de la Place de Mai a elle aussi retrouvé son petit-fils Guillermo Rodolfo il y a quinze ans. Né dans la maternité clandestine d’un centre de détention, il fut le 68e enfant à être restitué à sa famille biologique. Si cette grand-mère de 96 ans peut aujourd’hui serrer son petit-fils dans ses bras, elle cherche encore les conditions de la disparition de sa fille Patricia. Et le temps presse… Les « abuelas » sont aujourd’hui âgées et doivent former les successeurs de leur combat pour la justice, la mémoire et la vérité. Interview.

Après 37 ans de lutte, d’où tirez-vous encore cette force pour retrouver vos petits-enfants enlevés pendant la dictature argentine ?

Rosa Roisinblit, au siège de l'organisation (Photo : Louise Michel d'Annoville)

Rosa Roisinblit : Nos petits-enfants sont nos « disparus vivants ». Cette force, nous la tirons de l’amour que nous leur portons. Chaque fois que nous retrouvons la trace d’un nieto – « petit-enfant » en français -, cela nous conforte dans l’idée que nous ne sommes pas en train de nous tromper, mais ce que nous cherchons est possible. Difficile, certes, mais possible.

Quels sont les moyens dont vous disposez pour retrouver les petits-enfants ?

Rosa Roisinblit : Avec la technologie moderne, les moyens dont nous disposons sont de plus en plus avancés… Il est désormais possible de retrouver les petits-enfants appropriés grâce aux tests ADN. Le sang, voilà la clé qui nous garantit la vérité ! Pour cela, nous avons mis en place la Banque nationale de données génétiques (BNDG): les personnes ayant des doutes sur leur identité peuvent se présenter dans notre local, au bureau des « présentations spontanées »  et effectuer une prise de sang. Le résultat sera ensuite croisé avec les résultats ADN des Grands-mères et des familles de disparus, avant de tirer une conclusion.
Il nous arrive aussi de recevoir des plaintes, des appels anonymes avec des renseignements sur un éventuel petit enfant approprié. Dans ce cas, une enquête est lancée par le département d’investigation. Il existe aussi des programmes de sensibilisation comme « Théâtre pour l’identité », « Musique pour l’identité », ou encore « Danse pour l’identité »…Nous sommes très satisfaites des collaborations et de la solidarité dont nous bénéficions depuis toutes ces années.

Comment avez-vous retrouvé la trace de votre petit-fils ? Qu’est-il devenu ?

Rosa Roisinblit : Grâce à un appel anonyme. Une personne a contacté les Grands-mères en disant qu’elle connaissait un enfant né le 15 novembre 1978 avec des renseignements précis, comme son nom, son travail. Nous l’avons cherché, retrouvé, puis lui avons demandé d’effectuer une prise de sang. Ce qu’il a fait. Il a ensuite regretté… Aujourd’hui encore, il croit beaucoup en la personne qui l’a élevé, même si cette personne l’a volée : c’est une délinquante qui l’a enregistré à l’état civil en prétendant qu’elle était la mère de cet enfant, et lui a choisi un prénom. C’est un délit. La justice l’a ensuite jugée et l’a condamnée à sept ans de prison. Aujourd’hui mon petit-fils est marié et père de deux enfants. Cela fait déjà quinze ans que j’ai retrouvé sa trace, mais je suis encore ici, en train de chercher ceux qui restent.

Les Grands-mères sont âgées aujourd’hui, certaines ont déjà disparu. Comment préparent-elles la succession de leur combat ?

Rosa Roisinblit : Ici, au siège des Grands-mères de la Place de Mai à Buenos Aires, un groupe de jeunes s’active. Parmi eux, certains sont des petits-enfants appropriés pendant la dictature que nous avons réussi à localiser. D’autres sont des fils ou filles de disparus. D’autres sont là simplement par solidarité. Ces jeunes travaillent ici depuis des années. Ils connaissent bien les dossiers, nous accompagnent aux réunions et même à l’étranger.  Les grands-mères se font de plus en plus vieilles, certaines nous ont déjà quittées. Nous ne sommes plus que quelques-unes. Demain, ce sont eux qui se chargeront de la suite.

Quel fut l’acte de transmission le plus important des Grands-mères à l’égard des petits-enfants ?

Rosa Roisinblit : Je considère chaque petit-enfant restitué comme mon propre petit-fils. La transmission passe par cette relation affective, de tendresse entre les Grands-mères et les petits-enfants que nous retrouvons. Encore 400 petits-enfants manquent à l’appel…Nous savons que nous n’assisterons pas à toutes les restitutions d’enfants. Il nous a fallu 37 ans pour retrouver 116 petits-enfants. C’est cette génération de petits-enfants restitués et de fils de disparus qui vont poursuivre notre travail, j’en suis persuadée.

Quelles étaient les conditions de détention des mères enceintes dans les centres clandestins ?

Rosa Roisinblit : Nous ne savons rien des conditions de détention, mis à part les informations récoltées d’après les témoignages des quelques survivantes. Pour ma part, je ne sais toujours pas ce qui est arrivé à ma fille, après son accouchement en captivité. Je veux savoir qui l’a enlevé, pourquoi, comment et où elle se trouve aujourd’hui. Chaque mère a le droit de savoir ce qui est arrivé.

Le gouvernement soutient-il aujourd’hui la lutte des Grands-mères ?

Rosa Roisinblit : Oui, aujourd’hui nous recevons le soutien de l’Etat, surtout du dernier gouvernement. Mais pendant la dictature, nous ne bénéficions d’aucune aide. Au contraire, nous devions faire très attention à ce que les militaires ne nous attrapent pas. Pour ne pas éveiller les soupçons, les Grands-mères se retrouvaient dans un café et faisaient semblant de célébrer un anniversaire, et en profitaient pour se passer discrètement les papiers sous la table. Nous nous sommes également rendues à l’étranger pour demander de l’aide et pour que le monde entier sache ce qui se tramait en Argentine pendant la dictature.
L’entretien avec Rosa Rosinblit a été réalisé en janvier 2015 au bureau des Grands-mères de la Place de Mai, à Buenos Aires.