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Arrestation de Mladic en Serbie : « c'est un échange commercial »

Après 16 ans de traque, le général Ratko Mladic a été arrêté en Serbie le 26 mai 2011. Surnommé le boucher des Balkans, ce serbe fanatique a été l’artisan de la campagne de purification ethnique en Bosnie. Il est inculpé, par le Tribunal pénal international de l’ex-Yougoslavie, de génocide et de crimes de guerre pour son rôle dans le massacre de Srebrenica et le siège de Sarajevo.

Mihrija Fekovic-Kulovic, Bosniaque de Sarajévo, auteure de Vivre et mourir pour Srebrenica a éprouvé après cet événement un soulagement teinté de scepticisme. Entretien.

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« C'est un échange commercial »

Un graffiti représentant Ratko Mladic dessiné sur un mur de Belgrade le 29 mai 2011/ AFP - Attila Kisbenedek
Un graffiti représentant Ratko Mladic dessiné sur un mur de Belgrade le 29 mai 2011/ AFP - Attila Kisbenedek
Qu’avez-vous ressenti à l'annonce de l'arrestation de Mladic ?

Un soulagement puisque toutes les victimes attendaient ce moment depuis des années, mais aussi un découragement en pensant au procès qui va suivre. On connaît la lenteur des procédures au TPIY. C’est très démoralisant. Parmi tous les grands criminels qui ont été entendus, aucun n’a reçu une peine exemplaire. Milosevic [ancien président nationaliste de la Serbie], y a échappé en décédant en prison. Pour Karadzic [ex-président autoproclamé des Serbes de Bosnie], il va falloir encore attendre quelques années pour qu’il soit jugé... En fait, l’euphorie ne dure que quelques heures, après on réalise que cette arrestation, ce n’est rien du tout.


Que représente pour vous cette arrestation par les services secrets serbes ?

Pour moi, c’est un échange commercial. Quand la Serbie donne un criminel, c’est à chaque fois pour un petit arrangement avec l’Europe. Comme Karadzic, Mladic était protégé par les services serbes. Si les autorités ont décidé de l’arrêter, c’est pour gagner leur ticket d’entrée à l’Union européenne.

Je trouve cela très injuste car la Bosnie, elle, va devoir encore attendre une décennie avant de voir sa candidature acceptée alors qu’elle a été dévastée par la guerre.
Je ne fais pas du tout confiance à la politique serbe. Devant l’Union européenne, Boris Tadic [président de la République de Serbie, membre du parti démocrate] joue au gentil mais, dans les Balkans, il continue d’appuyer la séparation de la Bosnie.


Qu’est-ce qui vous a poussée à recueillir la parole d’hommes et de femmes qui ont survécu au massacre de Srebrenica en 1995 et à en faire un livre ?

J’étais en Suisse quand c’est arrivé et j’ai très mal vécu cette période. Quand votre pays est attaqué, vous êtes hors de vous. J’ai ensuite aidé de nombreux réfugiés qui avaient besoin d’aide mais aussi d’une oreille pour les écouter. Petit à petit, j’ai fait une mosaïque de ce qui s’est passé à Srebrenica. Mais je n’avais pas le courage d’écrire un livre. Cela me faisait trop de peine. À l’occasion des 10 ans du massacre, j’ai tout de même monté, avec un ami dramaturge, une « pièce documentaire » mettant en scène des survivants. Et c’est eux, après les représentations au Théâtre Saint-Gervais de Genève, qui m’ont demandé d’écrire un livre. Cela m’a pris trois ans.

Exhumation de restes de victimes du massacre à Srebrenica/Wikipédia
Exhumation de restes de victimes du massacre à Srebrenica/Wikipédia

Avec plus de 7 000 morts, Srebrenica est le plus grand massacre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Qu'est-ce qui a été particulièrement atroce dans cette tuerie ?


Le pire dans ce génocide, c’est de savoir que les victimes de Srebrenica avaient déjà vécu d’autres tueries dans leur village d’origine. Ils étaient des réfugiés qui pensaient trouver à Srebrenica une zone sécurisée par la présence des Casques bleus. Depuis le début de la guerre, ils avaient tous perdu des proches, souffert de la famine, traversé des champs bourrés de mines…. Et c’est eux qui ont subi l’ultime massacre. C’est cela qui est le plus atroce à mes yeux.


Parmi tous les témoignages que vous avez recueillis, lequel vous a le plus marqué ?

C’est l’histoire de Medine. Il avait 14 ans au moment des faits. Il a fui avec son père vers les territoires libres qui étaient à une centaine de kilomètres. Il faisait partie de ce qu’on appelait la « colonne » [15000 personnes fuyant les soldats serbes]. Protégé par les arbres, il a survécu aux premières bombes. Il a dû faire face à six cadavres dont celui d’un copain d’école gisant dans un ruisseau. Aux bombardements suivants, c’était la panique totale. Il faisait nuit. Il a tenté de retenir un sac à dos en pensant que c’était son père mais, très faible, il a lâché sans savoir, jusqu’à aujourd’hui, qui était vraiment cette personne.

En tout cas, il s’est retrouvé seul sans son père qui avait disparu. Il y a eu ensuite les attaques au gaz toxique. Il mourait de faim et se déshydratait. À bout de force, il s’est rendu aux Serbes et s’est retrouvé au milieu d’un champ où étaient alignés un millier de prisonniers. Dans une maison en face, une cinquantaine de soldats serbes égorgeaient les blessés. Les cris étaient terribles. Puis un homme a demandé à Medine de se lever et lui a dit : « si je te libère c’est pour que tu racontes ce que l’on fait aux tiens. »

La plupart des tués à Srebrenica étaient des hommes. Quel a été le sort des femmes ?

Cela reste assez flou, mais d’après l’association des mères de Srebrenica, il y a 500 femmes que l’on recherche toujours. Elles ont été certainement violées puis égorgées.


Le viol a-t-il été utilisé comme arme de guerre par Ratko Mladic ?

Tout à fait. Dès le début de la guerre en 1992 et surtout en Bosnie orientale. Quand les Serbes arrivaient dans un village, ils égorgeaient les hommes et violaient les femmes. C’était pour eux une manière de faire du nettoyage ethnique. Pour une femme, le viol c’est quasiment comme la mort surtout pour les jeunes filles encore vierges et non mariées. Un fois violées, elles n’ont plus d’avenir.


Parmi les témoignages que vous avez recueillis, avez-vous perçu des différences entre les paroles des hommes et celles des femmes ?

Pour les hommes, c’est l’expression avant tout d’une impuissance totale. Ce qui leur faisait le plus mal au cœur, c’était de se retrouver incapables de protéger leurs femmes et leurs enfants. Pour les femmes, c’est surtout la peur et la panique totale. Pour celles qui n’ont pas fui avant l’arrivée de Mladic le 12 juillet 1995, ça a été l’horreur absolue. Une des survivantes m’a dit qu’elle n’avait pas pu dormir pendant plus un mois. Une autre m’a raconté que, dans la nuit du 12 au 13 juillet, elle était tellement prise de panique qu’elle a laissé sa fille chez elle et qu’elle a pris la fuite dans les bois. Mais sa mère a réussi à la rattraper et à la ramener en lui disant : « mais où veux-tu aller ? On ne peut aller nulle part. »


Aujourd'hui, comment est perçu ce massacre par les jeunes Serbes ?

Ils essaient de nier tout ça. Le négationnisme, qui n’est pas condamné par la loi en République de Serbie, monte en force. À l’exception de la diffusion de quelques films, il n’y a aucun effort de fait pour informer, raconter. Les gens disent n’importe quoi, même à la télévision. Les Serbes doivent absolument faire le même travail que l’Allemagne a fait au lendemain du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale.

Note biographique

Originaire de Novi Pazar, dans la province serbe de Sandzak, Mihrija Fekovic-Kulovic était exilée en Suisse lors des guerres dans l'ex-Yougoslavie.

Dans son roman, Vivre et mourir pour Srbrenica, elle relate le calvaire des survivants du massacre de Srebrenica. En avril 2011, elle a reçu le prix le prix de Genève « Femme exilée, femme engagée ».

Quatre ans de guerre

Archives - France 2 - 23/11/1995



Dislocation de la Yougoslavie

1991. La Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance. Intervention de l’armée fédérale en Slovénie qui se retire au bout de quelques semaines (accords Brioni).

1992. L’ONU décide de déployer 14 000 hommes dans l’ex-Yougoslavie. Début du siège de Sarajevo par les forces serbes.

1993. Début des combats entre Croates de Bosnie et Musulmans, notamment à Mostar.

1995. Prise de Srebrenica par les forces serbes de Bosnie. Signature de l’accord de paix de Dayton, qui officialise la division de la Bosnie-Herzégovine en deux entités.

1999. Début des bombardements aériens sur la Yougoslavie le 24 mars, dans le cadre de l’opération « Force alliée » de l’Otan. En juin, fin des bombardements au Kosovo, où l’armée serbe est remplacée par à une force terrestre de l’Otan.