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Arrestation de Mladic : la donne change pour la Serbie

Après l'arrestation de Ratko Mladic, surnommé le "boucher des Balkans" par les Bosniaques, des milliers de Serbes sont descendus une nouvelle fois dans la rue pour protester contre ce qu'ils considèrent comme une ingérence insupportable. Depuis le début de l'année 2011, les manifestations se succèdent à un rythme soutenu, à la suite des appels répétés du Parti Serbe du Progrès demandant des élections législatives anticipées pour cause de trop grande rigueur économique. Mais malgré la vindicte nationaliste d'une partie de la population, il y a désormais un large consensus dans la société serbe pour " aller de l'avant " avec l'adhésion prochaine du pays à l'Union européenne.

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« Cette envie d'adhésion à l'UE de la part d'une majorité de la population est avant tout due à un besoin de reconnaissance »


Le 29 mai à Belgrade, dès l'annonce de l'arrestation de l'ancien chef de guerre, ses fidèles descendaient dans la rue, à l'appel de l'ultra-nationaliste parti radical serbe (SRS). Les 10 000 manifestants voulaient dénoncer l'arrestation de l'ancien commandant serbe accusé de génocide, en particulier à Srebrenica. Mais dans le même temps des partis nationalistes d'opposition, comme le Parti Serbe du Progrès, réunissaient eux plus de 70 000 personnes, sur une autre thématique : depuis le début de l'année les rassemblements se succèdent pour demander des élections législatives anticipées, sans remettre en cause l'adhésion à l'Union européenne. C'est l'un des paradoxes de la Serbie : d'un côté désir d'Europe et de l'autre rejet de l'arrestation de Ratko Mladic, pourtant condition condition sine qua non de l'adhésion de Belgrade à l'Union européenne.

Vouloir adhérer à l'Union tout en étant nationaliste

Comment ne pas être étonné que parti nationaliste de Tomislav Nikolic (SNS) soit pourtant favorable à une adhésion de la Serbie à l'Union européenne. La capture de Mladic par les forces gouvernementales serbes le 26 mai 2011, même si elle agite une partie de la société et réveille quelques rancoeurs, offre une nouvelle dimension politique au pays, et son ticket d'entrée dans l'Union européenne.

Nadège Ragaru, chercheuse au CNRS et au CERI travaille entre autres sur l’élargissement européen aux Balkans occidentaux et explique que " cette envie d'adhésion à l'UE de la part d'une majorité de la population serbe, même de la part des partisans nationalistes, est avant tout due à un besoin de reconnaissance ". Et elle poursuit : " la Serbie a plongé dans une représentation de soi victimaire ces dernières années, avec le sentiment d'être trahie par la communauté internationale, par les anciens membres de l'ex-Yougoslavie. Mais l'envie d'une autre représentation de ce pays, comme le seul vrai pays à rayonnement des Balkans occidentaux est en train de survenir, et le basculement entre ces deux imaginaires de l'un à l'autre est en train d'être crédibilisé par l'arrestation de Mladic".

Une adhésion qui risque de poser un problème régional

Avec l'arrestation de Mladic, la Serbie réunit désormais les conditions de son adhésion dans l'UE, mais cette entrée ne sera pas sans conséquences politiques dans la région. Si le discours du " cas par cas " de l'UE et " d'émulation entre les candidats " [à l'adhésion] peut fonctionner avec la Serbie, il peut être compliqué avec les voisins. La Serbie n'a pas reconnu l'indépendance du Kosovo, et l'Europe n'a pas fait de cette non reconnaissance une condition d'adhésion réussi, ce qui constitue une victoire diplomatique pour Belgrade. Cette indulgence européenne vis à vis de la Serbie fragilise, en retour, le Kosovo. Des responsables politiques de la toute jeune république du Kosovo déclaraient à Nadège Ragaru, au lendemain de l'arrestation de Mladic : " nous, nous n'avons pas de Mlavic à donner... ". Ce principe d'émulation pour faire avancer les pays voisins " sur la bonne voie " vers l'Union européenne ne fonctionnera désormais plus. La Macédoine et le Kosovo, par exemple, qui ont consacré beaucoup d'efforts à leur future adhésion, vont désormais avoir le sentiment que cette persévérance ne paye pas si la Serbie y parvient grâce à la seule arrestation de Mlavic.

La Serbie, un pays moderne qui veut tourner la page

La Serbie s'est convertie à l'économie de marché non sans difficultés, comme de nombreux autres pays de la région. Les privatisations ont généré leur lot de corruptions et si aujourd'hui le centre de Belgrade est moderne, dynamique et similaire aux coeurs de n'importe quelle autre ville occidentale d'Europe, sa périphérie est habitée par des populations en situation précaire, en manque d'emplois, qui ont mal vécu la reconversion de l'économie, qui se sentent exclues du miracle serbe et de ses nouveaux riches. Les paradoxes de la Serbie, se résument, selon Nadège Ragaru, à " une ardeur patriotique surprenante chez les jeunes générations, liée à une frustration vis à vis du monde extérieur, fières d'un passé qui n'est plus, mais qui considèrent mériter d'être de plain pied dans l'Europe tout en s'indignant de ne pas être reconnues comme telles ".

L'arrestation de Mladic fait basculer la Serbie dans une autre époque

Les guerres des années 1980 n'ont pas fait l'objet d'une introspection nationale, et les Serbes ne savent pas vraiment ce qu'il s'est passé durant cette période. Leur sentiment général est qu'il y a eu des exactions des deux côtés, que " toute guerre est sale " : " l'envie de tourner la page, d'aller de l'avant, d'avoir une vie meilleure, avec plus de liberté, est plus grande que parler de nouveau des événements passés ", selon la chercheuse, qui était encore à Belgrade il y a peu. Elle ajoute : " L'arrestation de Mladic a été vécue comme un fait divers, il y eu quelques rappels de la guerre, et rapidement l'idée a germé que désormais une nouvelle ère allait débuter.".

La jeune république serbe sent qu'une mutation importante peut se produire, que l'avenir sera peut-être moins difficile que prévu, et malgré un sentiment d'injustice vis à vis des jugements portés depuis l'extérieur sur la période de la guerre, elle entrevoit désormais, avec l'adhésion à l'Union, des solutions aux problèmes concrets, économiques ou sociaux. Nadège Ragaru conclut : " Avec l'arrestation de Mladic, c'est le soulagement qui prédomine parce que les Serbes voient avant tout cela comme un changement d'époque, qu'il soient contents ou non de son arrestation. "

Quatre ans de guerre

Archives - France 2 - 23/11/1995



Dislocation de la Yougoslavie

1991. La Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance. Intervention de l’armée fédérale en Slovénie qui se retire au bout de quelques semaines (accords Brioni).

1992. L’ONU décide de déployer 14 000 hommes dans l’ex-Yougoslavie. Début du siège de Sarajevo par les forces serbes.

1993. Début des combats entre Croates de Bosnie et Musulmans, notamment à Mostar.

1995. Prise de Srebrenica par les forces serbes de Bosnie. Signature de l’accord de paix de Dayton, qui officialise la division de la Bosnie-Herzégovine en deux entités.

1999. Début des bombardements aériens sur la Yougoslavie le 24 mars, dans le cadre de l’opération « Force alliée » de l’Otan. En juin, fin des bombardements au Kosovo, où l’armée serbe est remplacée par à une force terrestre de l’Otan.