A Arsal, au Liban, 30000 Syriens en détresse

La ville de Arsal, située dans les montagnes de l'anti-Liban à 1500 mètres d'altitude, comptait 35000 habitants avant la guerre en Syrie. Composée majoritairement de sunnites, elle sert de base arrière aux opposants syriens. Elle est entourée de villages à majorité chiites qui soutiennent le régime de Bashar el Assad et où le Hezbollah est très présent. -©TV5MONDE/Margaux Bergey
La ville de Arsal, située dans les montagnes de l'anti-Liban à 1500 mètres d'altitude, comptait 35000 habitants avant la guerre en Syrie. Composée majoritairement de sunnites, elle sert de base arrière aux opposants syriens. Elle est entourée de villages à majorité chiites qui soutiennent le régime de Bashar el Assad et où le Hezbollah est très présent. -©TV5MONDE/Margaux Bergey

Alors que l'armée syrienne a repris la ville de Qara, située dans la région de Qalamoun mi-novembre, les habitants ont fui vers la localité d'Arsal au Liban. Plus de 12 000 personnes ont franchi la frontière en une semaine. La ville manque de moyens pour les accueillir dans des conditions décentes alors que l'hiver s'installe. Pro-opposition, la ville est entourée par des villages qui soutiennent le régime d'Assad, et sert de base arrière aux rebelles syriens. Si l'armée régulière reprend la région, Arsal risque de se retrouver isolée. Reportage. 

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A l'intérieur du hangar vétuste, il fait un froid glacial. Dans la pénombre s'entassent une soixantaine de familles, tout juste arrivées de Qara, une ville de la région de Qalamoun. Ils ont fui les bombardements de l'aviation syrienne. Des enfants crasseux courent au milieu des femmes. Emmitouflées dans leurs longs manteaux, elles racontent toutes la même histoire : les avertissements de l'armée, les bombes qui pleuvent, la fuite précipitée vers Arsal. Il n'y a pas d'eau ni d'électricité et certains enfants vont presque pieds nus alors que la température ne dépasse pas 5 degrés. Arsal est à 1 500 mètres d'altitude dans la chaîne de montagnes de l'anti-Liban qui surplombe la plaine de la Békaa. A Qara, ils ont entendu les rockets tomber « pour faire peur aux gens et les forcer à fuir », racontent les femmes. « Le régime vise tout le monde, il attaque et on ne sait pas ce qu'il veut ». Encore sous le choc, elles ont du mal à réaliser ce qui leur arrive. « C'est très dur ce qu'il se passe, pour nous, pour les enfants et les personnes âgées ». Le repas du soir sera composé de pain et de conserves de fèves, donnés par une ONG locale et vaguement réchauffées sur de petits réchauds à gaz. Plus loin, des groupes d'hommes observent avec méfiance la venue de journalistes. Seul les femmes accepteront de raconter leur périple. 

Dans ce hangar sans eau ni électricité s'entassent une soixantaine de familles. Elles sont arrivés mi novembre de la région de Qalamoun, tenue par les rebelles syriens et que l'armée du régime tente de reprendre. Les réfugiés dépendent de l'aide des ONG locales. -©TV5MONDE/Margaux Bergey<br/><br/><br/><br/><br/>
Dans ce hangar sans eau ni électricité s'entassent une soixantaine de familles. Elles sont arrivés mi novembre de la région de Qalamoun, tenue par les rebelles syriens et que l'armée du régime tente de reprendre. Les réfugiés dépendent de l'aide des ONG locales. -©TV5MONDE/Margaux Bergey




Dans les locaux de l'ONG libanaise Salam, Jihane et Farah (les noms ont été changés, ndlr) se reposent enfin. Elles sont arrivées à Arsal vendredi 15 novembre. Epuisées, elles ont encore du mal à raconter ce qui leur arrive. L'histoire est la même que pour les femmes du hangar : les bombardements, puis la fuite. Jihane et Farah n'ont pu emporter que les vêtements qu'elles portaient.  « Quand l'armée rentre dans une ville, elle vole dans les maisons, elle nous prend notre argent », raconte Jihane. 

Depuis le 15 novembre, l'armée syrienne appuyée par le Hezbollah libanais a lancé une offensive sur la région de Qalamoun, région frontalière au Liban entre Homs et Damas. Le régime veut reprendre cette zone contrôlée par l'opposition. La ville de Qara a été pilonnée par l'aviation, les 20 000 habitants et 30 000 déplacés internes ont fui. Les réfugiés rencontrés à Arsal tout comme les autorités locales craignent que les autres villes de Qalamoun soient attaquées par le régime. 

La bataille de Qara aurait pu ne pas avoir lieu. Vendredi 15 novembre, les habitants avaient conclu un accord avec l'armée syrienne : elle hisserait son drapeau et paradrait dans la ville pour montrer qu'elle avait gagné, et épargnerait habitants et habitation. « Mais l'armée a ensuite exigé plus, notamment que les habitants livrent les personnes qu'elle voulait arrêter » explique Ahmad Fliti, l'adjoint au maire de Arsal. Les habitants ont refusé, l'armée a alors attaqué.

Ce minibus vient de franchir la frontière. A l'intérieur s'entasse des femmes et des enfants au milieu des quelques vêtements et couvertures qu'ils ont pu emporter. Ils ont fui la ville de Qara, dans la région de Qalamoun en Syrie, bombardée par l'aviation du régime. -©TV5MONDE/Margaux Bergey
Ce minibus vient de franchir la frontière. A l'intérieur s'entasse des femmes et des enfants au milieu des quelques vêtements et couvertures qu'ils ont pu emporter. Ils ont fui la ville de Qara, dans la région de Qalamoun en Syrie, bombardée par l'aviation du régime. -©TV5MONDE/Margaux Bergey
Arsal, la seule porte d'entrée vers le Liban

Tous passent la frontière illégalement, ils n'ont pas le choix. Arsal, dont la majorité des habitants est sunnite, est la seule localité qui les soutient dans cette zone de la plaine de la Bekaa et sert de base arrière aux rebelles syriens de la région : les villages voisins sont à majorité chiites, contrôlés par le Hezbollah qui soutient le régime de Bashar el Assad. Entourée de voisins hostiles, elle pourrait se retrouver prise en étau si Qalamoun repassait aux mains du régime. 
Mahmoud, traits fins, nez aquilin, yeux clairs et keffieh rouge et blanc enroulé sur la tête, explique que depuis fin 2011, il vit retranché dans les montagnes avec d'autres combattants – dont des déserteurs de l'armée du régime - et qu'il fait régulièrement les allers-retours au Liban pour faire passer des armes vers la Syrie, et amener des blessés vers le Liban. Il est originaire de Qara, et a mis sa femme et ses enfants en sécurité à Arsal. « Les gens de Arsal nous ont aidé à faire passer les civils » : il raconte aussi que des franc-tireurs ont tiré sur des habitants : « lorsque mon cousin s'est enfui avec ses cinq enfants, un sniper les a visé. Heureusement personne n'a été blessé ». 

Même avant la guerre en Syrie, la contrebande était le gagne-pain des habitants d'Arsal : toutes sortes de marchandises transitaient entre les deux pays. Dans cette région aride et rocailleuse, le relief est escarpé et la frontière poreuse : « même si l'armée reprend la région, cela ne servira à rien car nous, on connait la région, et on restera dans les montagnes. Le régime peut vider les villes mais il ne peut pas fermer les passages » explique Mahmoud. Le combattant est persuadé que le régime est faible et ne tient debout que grâce à l'aide de l'Iran et du Hezbollah.  « Les habitants de Arsal sont les seuls à nous aider », ajoute-t-il : « quand nous étions cachés dans la montagne, ils nous faisaient passer de la nourriture et des couvertures ».

Face à cette nouvelle vague de réfugiés, le Haut Commissariat aux Réfugiés de l'Onu a installé des campements sommaires. -©TV5MONDE/Margaux Bergey
Face à cette nouvelle vague de réfugiés, le Haut Commissariat aux Réfugiés de l'Onu a installé des campements sommaires. -©TV5MONDE/Margaux Bergey
L'aide humanitaire à la traîne 

Le soutien de la petite ville aux rebelles est indéfectible. « Nous accueillons les réfugiés dans nos maisons, nous les soutiendrons jusqu'au bout » s'exclame Abu Ibrahim, responsable d'un centre d'une ONG religieuse, « Ordre et Réforme ». Son association qui emploie 10 salariés et compte sur ses volontaires, distribue 2 000 repas par jour. La ville comptait 35 000 habitants avant la guerre en Syrie. Elle accueille désormais plus de 25 000 réfugiés qu'il faut loger, nourrir, éclairer et chauffer. Le moindre garage, hangar ou bâtiment en construction est squatté. Le soir, la ville est éclairée par les ampoules des habitations, les rues sont sombres et froides. Il règne une atmosphère de détresse à Arsal, qui semble abandonnée à son sort. L'aide humanitaire manque cruellement et est très désorganisée. « Cela fait un an que nous alertons les principales ONG et les Nations Unies que d'importants combats pourraient avoir lieu à Qalamoun et qu'Arsal devra faire face à un flux important de réfugiés, mais personne ne nous a écouté », s'insurge Ahmad Fliti. 
Des tentes estampillées UNHCR (Haut Commissariat aux Réfugiés pour les Nations Unies) ont été dressée à la va-vite sur un terrain aux abords de la ville. Les sanitaires sont à peine installés alors que les familles arrivent. 

La ville de Arsal accueille plus de 30000 réfugiés syriens. La municipalité commence à construire des campements pour les accueillir.  -©TV5MONDE/Margaux Bergey
La ville de Arsal accueille plus de 30000 réfugiés syriens. La municipalité commence à construire des campements pour les accueillir. -©TV5MONDE/Margaux Bergey
La crainte d'une crise humanitaire 

« Si tout Qalamoun est repris, les civils vont tous venir à Arsal. On n'a pas les moyens de faire face à un tel afflux, souligne l'édile. En plus, on ne peut pas installer de véritables camps, donc on monte des petits campements ». Les camps de réfugiés syriens sont interdits au Liban, contrairement à la Jordanie et à la Turquie : le précédent palestinien a traumatisé le pays. 

Politiquement, la situation pourrait aussi devenir problématique pour la localité pro-rebelles. Ahmad Fliti explique que si l'armée gagne la bataille de Qalamoun, les rebelles pourraient s'installer dans les montagnes dont les sommets sont encore en Syrie et qui surplombent Arsal et les villages voisins pro-régime. Si les rebelles attaquent les villages libanais acquis à Damas, l'adjoint au maire craint des représailles de la part du régime plus que du Hezbollah : « ce n'est pas le Hezbollah qui nous fait peur, ils n'ont aucun intérêt à lancer une attaque sur le territoire libanais. On a plus peur du régime syrien, qui pourrait nous attaquer au sol ou par les airs ». Il confie aussi que la municipalité n'a pas les moyens de contrôler toutes les voitures qui passent à Arsal. Mais lui non plus ne croit pas que la ville se retrouvera complètement isolée en cas de victoire d'Assad à Qalamoun : comme Mahmoud, il estime que le régime est affaibli, et ne pourra pas contrôler toute la région. 

A 5 heure de l'après-midi, il fait déjà nuit et le froid se fait de plus en plus perçant. Dans quelques semaines, Arsal sera recouverte par la neige. Les milliers de familles arrivées de Qalamoun seront toujours sous des tentes, dans des hangars ou des abris de fortune.