Attentat de Bangkok : « Le choix du lieu n’est pas un hasard »

Les investigations continuent au sanctuaire d'Erawan, au lendemain de l'attentat qui a frappé Bangkok le 17 août 2015.
Les investigations continuent au sanctuaire d'Erawan, au lendemain de l'attentat qui a frappé Bangkok le 17 août 2015.
©AP Photo/Mark Baker

Les ombres planent autour de l’attentat perpétré ce lundi 17 août dans le centre ville de Bangkok. Sans en avoir la certitude, la junte militaire au pouvoir soupçonne fortement les Chemises Rouges. Analyse de David Camroux, chercheur au CERI.

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Au lendemain de l’attentat à la bombe dévastateur qui a fait 20 morts lundi 17 août, un petit engin explosif a été lancé sur les passants près d’une station de métro aérien dans le centre de Bangkok. « Personne n’a été tué ou blessé. La police est sur les lieux pour enquêter et rechercher le type de dispositif utilisé » a expliqué à l’AFP un officier de quartier de Bangkok, sous couvert d’anonymat. Cet incident a eu lieu peu après 13h à proximité de la rivière et de grands hôtels dans une zone touristique de la capitale.

Le chef de la junte au pouvoir et Premier ministre depuis le coup d'Etat de mai 2014, Prayut Chan-0-Cha, a qualifié l’attaque de lundi comme étant la pire jamais commise en Thaïlande, ajoutant qu'elle ciblait directement des personnes innocentes. La police recherche actuellement un suspect qui a été identifié grâce aux images des nombreuses caméras de surveillance de la capitale. Il serait originaire du nord-est du pays et membre d'un groupe opposé à la junte.

Principal suspect de l'attentat meurtrier de Bangkok survenu le 17 août 2015.
Principal suspect de l'attentat meurtrier de Bangkok survenu le 17 août 2015.
©Royal Thai Police via AP

Les autorités thaïlandaises estiment que l'attentat visait clairement les étrangers et voulaient porter atteinte au tourisme, l'un des rares secteurs en bonne santé d'une économie thaïlandaise en berne. Mardi 18 août, le cours du baht thaïlandais s'est effondré touchant son plus bas niveau depuis six ans. La Bourse de Bangkok, inquiète des répercussions que cela pourrait avoir sur ce secteur vital, était également en baisse.

L'attentat a eu lieu à la tombée du jour au sein du sanctuaire d'Erawan, lieu très fréquenté de la capitale thaïlandaise. A cette heure de pointe, la foule des employés et cadres de la capitale croise celle des touristes étrangers, attirés par les immenses centres commerciaux et les hôtels de luxe des environs.

Aucun groupe n'a pour l'instant revendiqué l'attentat mais les autorités semblent exclure la piste des insurgés musulmans du sud du pays.

20 morts, dont des touristes

« La bombe visait à tuer autant de personnes que possible, puisque le sanctuaire est bondé aux alentours de 18 et 19 heures », a déploré mardi matin le porte-parole de la police Prawut Thavornsiri. Le nouveau bilan fait état de 20 morts et 125 blessés. Parmi les victimes, figurent neuf étrangers : une Britannique, deux Malaisiens, deux Hong-Kongais, un Singapourien, deux Chinois et un Indonésien.

Mardi matin, des dizaines d'experts ont été mobilisés pour collecter des indices sur la bombe de trois kilos, qui a explosé à proximité de la grille extérieure du temple construit en 1956. Dédié au dieu hindou Brahma, il attire chaque jour des milliers de fidèles bouddhistes. Dans les rues du centre-ville de Bangkok, de nombreuses forces de police ont été déployées et des centaines d'écoles fermées.

Après l'attaque, de nombreux pays ont réagi exprimant leur compassion. Dans un communiqué, le Secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon s'est dit choqué. Les Etats-Unis et la France ont recommandé à leurs ressortissants d'éviter cette zone et d'être prudents dans la capitale thaïlandaise.

L'explosion a soufflé le centre ville de Bangkok.
L'explosion a soufflé le centre ville de Bangkok.
©AP Photo/Jerry Harmer

Trois questions à David Camroux, chercheur au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po et spécialiste de l’Asie du Sud-Est.


Cet attentat était-il prévisible ?

Non, et il a plusieurs hypothèses. La première concerne les séparatistes du sud de la Thaïlande qui sont des musulmans de l’ethnie Malais. Depuis 10 ans, leur  insurrection a coûté la vie à plus de 6500 personnes avec des assassinats mais aussi des explosions de bombes. Les gens du sud de la Thaïlande sont donc très forts pour fabriquer des bombes artisanales. Jusqu’à maintenant, cette violence était contenue dans l’extrême sud du pays. Il n’y a jamais eu d’attentat ailleurs que dans cette région. Les séparatistes ont-ils changé de tactique en s’attaquant à des zones touristiques ? C’est une bonne question.

La deuxième hypothèse, qui semble privilégiée par le régime au pouvoir, porte les soupçons sur ses opposants appelés les Chemises Rouges. Ils soutiennent la famille Shinawatra, dont Thaksin a été Premier ministre de 2001 à 2006 et renversé par un coup d’Etat. Sa sœur cadette Yingluck a également occupé la même fonction de 2011 à 2014. Elle a aussi été renversée par un coup d’Etat le 22 mai 2014. Depuis, les opposants s’étaient montrés plutôt calmes, avec quelques protestations non violentes contre le régime en place.

La troisième hypothèse est que les auteurs de l’attentat soient étrangers. Certaines analyses font un lien avec l’expulsion le mois dernier de 109 Ouïghours (musulmans de l’Est de la Chine) après 10 ans de séparatisme et d’insurrection.

Mais pour l’instant, personne n’a revendiqué l’attentat.

J’étais à Bangkok il y a deux semaines, et l’ambiance y était cependant attentiste. Les Thaïlandais attendent le décès du roi et une nouvelle Constitution, qui sera la 20ème depuis 1932. Les critiques pleuvent déjà parce qu’on sait déjà qu’elle sera moins démocratique, avec une plus grande place de l’armée. La Thaïlande est en période de transition avec tous les bouleversements qui vont de pair.

Que symbolise cet attentat ?

L’attentat a eu lieu dans un édifice très connu de l’hyper centre de Bangkok. Il y a à la fois beaucoup de touristes et beaucoup de Thaïlandais puisque deux grands centres commerciaux se situent aux environs, dont Central World. Les Chemises Rouges, soutien de Thaksin Shinawatra, l’occupaient en 2006. Cette occupation avait été réprimée dans le sang par l’armée, causant la mort de 90 Chemises Rouges. Le choix de l’endroit n’est donc sûrement pas un hasard puisqu’il est beaucoup moins contrôlé que les centres commerciaux.

Attaquer le centre très touristique de Bangkok est aussi un symbole, le tourisme représentant 9% du PIB d’une Thaïlande en déclin économique.

Dimanche était l’anniversaire de la reine Sirikit. De grandes manifestations étaient organisées à travers la Thaïlande pour le célébrer, notamment avec des affiches d’elle et son fils placardées un peu partout. Sauf que le prince héritier, qui est totalement déséquilibré, n’est pas du tout apprécié des Thaïlandais. Il succédera à son père d’ici peu. Et c’est précisément la junte militaire qui doit assurer sa succession. Cela a peut-être exacerbé cette haine.

Qui sont les Chemises Rouges, suspectés par les autorités thaïlandaises d’avoir commis l’attentat ?

Tout est codé en couleur en Thaïlande. Dans le bouddhisme theravada, chaque jour de la semaine est représenté par une couleur. Le jaune pour le lundi, qui est la couleur du roi. Le bleu du mardi est pour la reine. L’orange symbolise le prince héritier et le rouge est la couleur de Taksin, grand roi qui avait relancé la Thaïlande à la fin du 18e siècle face à la Birmanie. Le rouge est ainsi devenu la couleur des Chemises Rouges qui soutiennent la famille Shinawatra. Ils vivent principalement dans le nord et le nord-est et sont les laissés pour compte de Bangkok.

En 2008, il y a eu un mouvement des Chemises Jaunes contre Thaksin Shinawatra. En 2013, un autre mouvement royaliste se disait aussi des Chemises Jaunes. Ces gens venaient des classes moyennes thaïlandaises avec le soutien des habitants du sud de Bangkok, qui étaient payés pour manifester. Ils souhaitent un régime semi-démocratique : un parlement nommé et non pas élu avec des candidats triés. Leur objectif est de maintenir le pouvoir de l’élite à Bangkok, composée des fonctionnaires soutenus par l’armée et le milieu des affaires sino-thaïlandais de Bangkok, qu’on pourrait qualifier la monarchie de réseau. C’est donc une lutte d’élites puisque Thaksin Shinawatra et sa sœur font aussi partie de l’élite mais pas de Bangkok. Ils viennent de Chiang Mai au nord de la Thaïlande.

La dimension sociale dans ce conflit entre élites est donc très marquée. Les gouvernements de Thaksin Shinawatra et sa sœur bénéficiaient d’une majorité au Parlement et ont fait énormément pour les plus pauvres. Ils ont beaucoup aidé le petit peuple, que les élites de Bangkok considèrent gentils mais bêtes. Pour la première fois, ils avaient l’impression que le gouvernement les prenait en compte.

Je comprends très bien les Chemises Rouges puisque pendant des années ils se sont vus dire qu’il fallait trouver la voie démocratique, mais à chaque fois le gouvernement qu’ils avaient élu a été renversé par un coup d’Etat de l’armée. Il y a une longue tradition de coup d’Etat en Thaïlande, puisqu’il y en a 12 réussis depuis 1932 et le renversement de la monarchie absolue. Pour nous la démocratie est acquise, mais comme disait Churchill c’est le pire des régimes à l’exception de tous les autres. Les occidentaux pensent que la démocratie est une bonne chose en soi, mais pas les classes moyennes de Bangkok. Elles estiment que ce n’est pas la représentativité qui rend le mouvement légitime, mais sa référence à un certain nombre de valeurs traditionnelles. L’armée intervient régulièrement pour remettre les pendules à l’heure, mais les Thaïlandais n’aiment pas qu’elle reste au pouvoir.

En 2013, les Chemises Jaunes ont très bien réussi leur coup d’Etat mais maintenant, après 15 mois, les Thaïlandais commencent à en avoir assez de l’armée.