Attentat de Boston : “rien n'indique la piste islamiste“

Après Boston, les frères Tsarnaev avaient prévu de poser leurs bombes à New York, a avoué le survivant aux enquêteurs. Au lendemain du double attentat de Boston, le 15 avril 2013, la police américaine évoquait d'emblée la piste d'un réseau terroriste. Aujourd'hui, la CIA révèle avoir demandé le placement de l'un des deux suspects sous surveillance. Et pourtant, la question reste entière : les actes des frères Tsarnaev sont-ils l'aboutissement d'une dérive individuelle ou d'un engagement lié à leurs racines Tchétchènes ? Pour Frédérique Longuet-Marx, spécialiste de l'islam et du Caucase du Nord à l’Ecole des hautes Etudes en Sciences sociales, l'éventualité d'un attentat commandité par une organisation terroriste, tchétchène ou internationale, est extrêmement tenue. 

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"Il suffit de voir l’allure qu’ils ont en photo, il est évident qu’ils n’ont rien d’islamistes !" s’exclame Frédérique Longuet-Marx. Tamerlan s’affiche en train de boire des bières dans un bar, alors que le jeune Djokhar est décrit par ses camarades de classe comme un "fumeur d’herbe pacifique". Certes, l'aîné s'intéressait à tout ce qui avait un rapport avec l'islam, mais il n’avait pas regardé un site islamiste depuis deux mois. Quant à son frère, il faisait partie de trois organisations musulmanes, mais à but essentiellement caritatif. Ni l’un ni l’autre ne manifestait de dévotion particulière, et on ne les voyait que sporadiquement à la mosquée, où dernièrement, Tamerlan se serait fait remarquer par ses commentaires. Globalement, rien dans leur passé ni leur manière de vivre n’indique qu’ils auraient été au service d’un réseau islamiste.

La piste du terrorisme caucasien n’a aucun sens

“Terreur familière à Boston“ à la une de la presse russe
“Terreur familière à Boston“ à la une de la presse russe

Selon certaines sources, Tamerlan Tsarnaev aurait pu être en contact avec Dokou Oumarov, figure emblématique de l'extrémisme clandestin en Russie - responsable des mouvements islamistes radicaux et partisan d’un Etat chariatique dans le Caucase du Nord. Or en février 2012, Oumarov a proclamé un moratoire sur les attentats en Russie. "Alors pourquoi s’en prendrait-il aux Etats-Unis, ce qui n’était jamais arrivé auparavant ? D’autant plus que 200 000 Tchétchènes vivent en Europe, où ils n’ont jamais perpétré un seul attentat ? Cette motivation paraît peu probable," affirme Frédérique Longuet-Marx.

Pour Brian Glyn Williams, professeur d’histoire tchétchène à l’Université du Massachusetts, et professeur de Dhokhar Tsarnaev, la piste tchétchène est inconcevable : "Je connais beaucoup de Tchétchènes, et ils n’ont jamais considéré les Etats-Unis comme des ennemis. Les Tchétchènes n’ont rien à voir avec le combat d’Al-Qaïda aux Etats-Unis. Il n’y en a pas un seul à Guantanamo, pas un seul n’a été fait prisonnier en Afghanistan. La piste du terrorisme tchétchène aux Etats-Unis n’a aucun sens."

Quant à l’hypothèse de jeunes gens traumatisés car trop tôt entraînés pour la guerre, elle ne tient pas non plus. A leur arrivée dans le Massachusetts, ils n’avaient que 16 et 10 ans. Ils n’étaient pas en Tchétchénie lors de la première guerre, ni de la deuxième. Ils vivaient alors au Kirghizstan ou au Daguestan et n’ont pas pu recevoir l’entraînement aux armes et aux explosifs dont la police les soupçonnait dans un premier temps.

Des losers autoradicalisés


Si les Tsarnaev ont connu un itinéraire fait de déracinements successifs, Djokhar et Tamerlan offrent tous les signes extérieurs de l’intégration. Avant même leur arrivée aux Etats-Unis, ils ne manquent pas d’argent : au Daguestan, les enfants sont scolarisés dans l’une des meilleures écoles de Makhatchkala, l’école numéro 1, non pas dans les ghettos tchétchènes de Khassaviourt, la ville où se sont massés les réfugiés tchétchènes. Aux Etats-Unis, ils sont admis dans des universités prestigieuses, s’illustrent par leurs exploits sportifs, sont présents sur les réseaux sociaux… Ils semblent au diapason de la société américaine de la performance et de la visibilité.  Et pourtant "Je n’ai pas d’amis américains, mais seulement d’origine ex-soviétique," écrivait Tamerlan dans son blog, qui a aussi perdu son "meilleur ami" lors d’un triple meurtre non résolu, en 2011, selon le quotidien anglophone Daily News.

Comment expliquer ces crimes ? demandait au lendemain de l'attentat un journaliste américain à Ruslan Tarni, l’oncle des jeunes gens. “La haine de ceux qui ont réussi à faire leur vie ici, répondait-il. Tamerlan était un loser. Tout ce qui a à voir avec la religion, avec l’Islam, c’est du mensonge." Le même Ruslan Tsarni admet s’être éloigné de son neveu, qu’il disait sous l’influence d’un Arménien récemment converti à l’islam radical. “Il semble que Tamerlan soit venu à l'Islam très tard, ce qui est dangereux, explique Mairbek Vatchagaev, journaliste et spécialiste d’histoire tchétchène. Car des jeunes-là cherchent la vérité sur l'Internet, où la porte est ouverte à toutes les erreurs."

Six mois décisifs au Daguestan

Le Daguestan, république voisine de la Tchétchénie
Le Daguestan, république voisine de la Tchétchénie

En 2012, Tamerlan retourne au Daguestan pour aider son père sur un chantier. "A Makhachkala, sur les bords de la mer Caspienne, le jeune Américain ne passe pas inaperçu, remarque Frédérique Longue-Marx. Il a dû être approché par des personnalités de tous bords : politiques et islamistes". Là-bas, les échanges de tirs et les attentats font partie du quotidien. Comment ne pas être influencé par la violence ambiante, par l’islam politisé, dur, parfois obscur, qui s’est développé en Tchétchénie des dix dernières années ? "Mais peut-on aussi vite avoir une révélation ? Tout peut-il basculer ainsi en six mois ?" se demande Frédérique Longuet-Marx.

S’il semble certain que les frères Tsarnaev n’appartenaient à aucune organisation, la radicalisation  de Tamerlan remonte probablement à cette époque. "On l’a dit manipulé par Khadirov, ou encore par Poutine. Ce qui est plus probable, c’est qu’il ait côtoyé des islamistes, dans le tourbillon chaleureux des retrouvailles familiales et avec ses racines," pense Frédérique Longuet-Marx. Héros de quelques semaines, il a pu, à son retour, éprouvé le besoin de combler le vide, saisi de nostalgie et galvanisé par ses souvenirs et une histoire familiale lourde. Alors, il a pu embrigader son jeune frère, et tous deux ont agi en mercenaires.

Le sociologue Zaïd Abdoulagatov, dans un dossier de l’agence Reuters, évoque lui aussi la complexité de facteurs psychologiques inextricablement liés à l’histoire personnelle complexe chez ces jeunes gens : "Comme pour Mohammed Merah, mort dans une fusillade avec la police après avoir fait sept victimes à Toulouse, il est presque impossible de faire la part des démons psychiques et de l’engagement politique ou religieux." Ensuite, il n’est pas difficile d’avoir accès au mode de fabrication d’un engin explosif artisanal sur le site Internet d’Al-Qaïda.

A qui profite l’amalgame ?


A un an des Jeux olympiques de Sotchi, en Russie, la situation au Caucase est plus calme qu’elle ne l’a été depuis longtemps. Le double attentat de Boston permet à Vladimir Poutine, sinon de pointer l'omniprésence des terroristes tchétchènes, au moins d’enfoncer le clou : "… c'est sans doute le plus grand service que les terroristes pouvaient rendre à la Russie, écrit dans son blog Alexandre Latsa, un journaliste français vivant en Russie. En l’espace de quelques jours, les terroristes du Caucase ne sont plus, et ne seront sans doute jamais plus, présentés comme des combattants de la liberté mais comme (…) des criminels."

Aux Etats-unis aussi, nombreux sont ceux à qui peut profiter la piste du réseau terroriste, souligne Mairbek Vatchagaev : "A commencer par l'opposition républicaine, le lobby des armes, les anti-islamistes et les services de renseignement américains, qui auront les coudées franches après ces attentats."

Armés jusqu’aux dents contre de possibles attentats de l'envergure de ceux du 9/11, liés à Al-Qaïda, les services de sécurité des Etats-Unis se sont laissés surprendre par cet acte de terrorisme ordinaire. Deux jours après l’attentat de Boston, le 17 avril, une explosion soufflait une usine d’engrais au Texas. Accident ou attentat ? La question reste en suspens, mais pour Marco Rubio, sénateur de Floride et étoile montante du parti républicain : “Voici un nouvel aspect du terrorisme auquel notre pays doit faire face… Nous devons nous préparer à y faire face, et pas seulement à déjouer les attentats comme ceux du 11 septembre.”

Tchétchénie : De la résistance nationale à la résistance islamique

Avec Frédérique Longuet-Marx
Grozny, janvier 1995 (AFP)
Grozny, janvier 1995 (AFP)

En 1994 éclatait la 1ère guerre de Tchétchénie, une vraie guerre d’indépendance menée par le chef séparatiste Aslan Maskhadov. Musulman de culture, comme tous les Tchétchènes, Maskhadov était un vrai laïc. A l’époque, les islamistes venus de l’étranger n’étaient que quelques dizaines. Et puis à partir de 1995, l’apport de l’étranger s’accélère : des avions pleins de sacs de dollars marqués Bank of Saudi Arabia atterrissent à Grozny, on les laisse entrer, on ouvre les prisons… Là commence l’infiltration de la résistance par des éléments islamistes radicaux.

Le président tchétchène, Ramzan Kadyrov (AFP)
Le président tchétchène, Ramzan Kadyrov (AFP)
En opposition à Maskhadov, élu président en 1997, le candidat rival Chamil Bassaiev joue la carte de l’islam pour se faire une place en politique. Les affrontements entre partisans du soufisme traditionnel en Tchétchénie, et les salafistes, les nouveaux convertis, plus radicaux, deviennent parfois violents. Hanté par l’éventualité d’une guerre civile à l’afghane, Maskhadov ne réprime pas les islamistes. En 1999, Chamil Bassaïev tente de rallier les Daguestanais voisins pour fonder un Etat chariatique. L'armée russe intervient et la 2ème guerre de Tchétchénie éclate. L'offensive salafiste est réprimée, mais au sein de la société tchétchène, les islamistes demeurent. 

Pour les jeunes Tchétchènes, adhérer au salafisme devient une manière de se démarquer du respect ancestral dû aux aînés. Dès lors, le clivage se creuse dans la société tchétchène, même si les radicaux sont encore en minorité. Aujourd’hui, la société tchétchène reste soufie. Mais depuis l’arrivée de Ramzan Kadyrov au pouvoir en Tchétchénie, comme Premier ministre en 2005, puis président en 2007, les islamistes sont les seuls à réagir contre son régime tyrannique par des attentats sporadiques. En l’absence d’opposition, les nouveaux rebelles ne sont plus indépendantistes, mais des partisans d’un islam radical. Ces maquisards, qui se nomment les frères de la forêt, ne sont probablement pas très nombreux, mais quand l'un tombe, un autre sort de l’ombre. Il est hautement improbable que ces combattants aient pris le risque de cueillir un Tamerlan Tsarnaev fraîchement débarqué de l’avion de Boston pour le gagner à leur cause.

La saga des Tsarnaev : entre déportation, guerres et rébellion islamiste

1944 : sous Staline, les Tsarnaev quittent la Tchétchénie pour Tokmak, au Kirghizstan, avec les centaines de milliers de Caucasiens déportés en Asie centrale.

1992 (après la chute de l'Union soviétique) : la famille Tsarnaev regagne le Caucase du Nord.

1995 : les Tsarnaïev repartent au Kirghizstan en pour fuir la 1ère guerre de Tchétchénie.

2001: la famille s'installe au Daguestan, voisin de la Tchétchénie, d’où vient Zoubeïdat, la mère.

2002 : les Tsarnaev s'envolent pour les Etats-Unis, où les deux frères font leurs études. 

2007 : Tamerlan est naturalisé américain.

2012 : Djokhar est naturalisé américain. Tamerlan passe six mois au Daguestan.