Au Japon, neuf mois après le tsunami, des femmes en lutte contre le nucléaire

Le 31 octobre 2011, huit mois après le séisme meurtrier et la catastrophe nucléaire de Fukushima, des femmes venues de cette ville, prenaient la tête d'une manifestation anti nucléaire, à Tokyo, au pied du ministère japonais de l'énergie. Ces “mères-courage“ demandaient deux choses : la protection des enfants de Fukushima et la fin de l’énergie atomique au Japon. Quelques semaines après cette protestation, notre envoyé spécial à Koriyama, ville distante d’une vingtaine de kilomètres de Fukushima City, a rencontré ces résistantes.

dans

Prisonnières de l’invisible

Tokiko Noguchi chez elle, photo Frantz vaillant
Tokiko Noguchi chez elle, photo Frantz vaillant
Vive et déterminée, madame Tokiko Noguchi tient à nous conduire chez elle.
Elle habite un modeste trois pièces à Koriyama, ville distante d’une vingtaine de kilomètres de Fukushima City. Dans le salon, elle désigne des vêtements qui pendent : « Regardez, comme il y a dehors un taux de radiation de 1 microsievert depuis le tremblement de terre, je ne veux pas sécher mon linge à l’extérieur. Je le sèche avec le ventilateur. C’est l’hiver, c’est plus long, mais je préfère… ».  

COMBATTRE LE SILENCE

Tokiko Noguchi  n’est pas mécontente d’exposer ainsi son quotidien à des journalistes étrangers. Cette mère de deux enfants estime que le silence est la pire des choses qui pourrait arriver aux femmes de la région. Il est vrai que les médias japonais n’évoquent plus guère l’inquiétude de ces « mamans-courage »,  comme on les surnomme,  et qui se battent pour protéger leurs enfants.

Cre`che situe´e à Yonezawa, à 70 kms de Fuskushima city - photo Frantz Vaillant
Cre`che situe´e à Yonezawa, à 70 kms de Fuskushima city - photo Frantz Vaillant
Beaucoup, parmi elles, se sont regroupées en association pour  faire entendre leurs voix auprès des autorités. Elles veulent connaitre la vérité, savoir quelle est l’exacte situation sanitaire qui prévaut dans la région. A leur actif, déjà, une victoire : la municipalité a promis d’installer des  appareils de mesure de radioactivité dans les centres de préparation des repas du midi. Mais ce ne sera pas avant février 2012. Trop tard pour madame Tokiko : « Il faut savoir que ce qui est servi aux enfants sont des ingrédients  cultivés dans la province de Fukushima, surtout le riz qui a été récolté cette année… »

La jeune femme affirme : «  Nous arrêterons nos activités lorsque nous serons revenus dans un environnement  semblable à celui d’avant le 11 mars, un environnement où nous pourrons manger des aliments sains ».

Yokoto Asami, une autre maman courage - photo Frantz Vaillant
Yokoto Asami, une autre maman courage - photo Frantz Vaillant
Ici, tout est suspect. La qualité des aliments, l’air respiré, jusqu’aux communiqués officiels et qui se veulent rassurants. La radioactivité, ce poison invisible et inodore, est omniprésente. Selon les rues et le vent, le compteur Geiger connaît d’inquiétantes variations, entre 0,8 et 1,5 microsievert. On évoque des valeurs supérieures à 5 dans certains quartiers ! Certes, les autorités ont tenté de faire le nécessaire. Elles ont nettoyé certaines zones sensibles comme les jardins et les écoles mais, faute d’endroits adaptés, elles ont ensuite stocké les déchets dans des lieux… ouverts aux quatre vents !

UNE ANGOISSE SANITAIRE PALPABLE

Il y a trois mois, la préfecture de Fukushima, notamment sous la pression de ces mères-courage, que l’on estime à plus d’un millier,  a commencé l’examen médical de près de 360 000 enfants qui vivent dans cette région. « Mais cet examen ne concerne que les enfants qui vivent dans une zone de 20 km2 autour de la centrale !  s’indigne Yokoto Asami, gérante d’un petit café. Mon fils, lui, ne sera examiné que dans un an et demi parce que nous vivons hors de ce périmètre ! ».  

La ville de Koriyama, à 20 kms de Fukushima - photo Frantz Vaillant
La ville de Koriyama, à 20 kms de Fukushima - photo Frantz Vaillant
Car l’angoisse sanitaire est là. Est ce que la thyroïde de tous ces enfants est déréglée ?  
Les familles attendent les résultats avec un optimisme prudent.
Elles se sont renseignées sur le net. Et il y a le précédent Tchernobyl.
Si la thyroïde est atteinte, les maladies ne se déclareront pas avant 5 ans au minimum. Ces mères sont désormais prisonnières de l’invisible, otages d’une catastrophe qui les dépasse. Alors il a bien fallu improviser des solutions.

Les mamans les plus fortunées, ou celles qui ont la chance d’avoir quelque famille dans les environs,  ont fait évacuer leurs enfants à 70 kilomètres de là, derrière un massif montagneux, à Yonezawa.

Dernier barrage avant la centrale de Fukushima - photo Frantz Vaillant
Dernier barrage avant la centrale de Fukushima - photo Frantz Vaillant
RALLIER LES PÈRES À LA CAUSE ANTINUCLÉAIRE

L’éloignement devait être provisoire.  Il dure. Il  fragilise chaque jour davantage ces familles éclatées.  Comme nous nous étonnons du combat que mènent ces mères et de l’absence des pères dans ces mouvements citoyens, Yokoto nous explique : « Il faut bien comprendre qu’ici, au Japon, les pères et les mères ont une perception bien différente de leurs enfants. Ce sont les mères qui font le plus d’effort. C’est ainsi. C’est culturel… Mais je connais des pères qui font partis d’associations et qui se battent aussi pour leurs enfants… »

Avant de nous retirer,  Tokiko Noguchi nous emmène dans un coin un peu isolé. Les bras chargés de ses vêtements enfin secs,  elle nous regarde droit dans les yeux  : "Vous ne voulez pas prendre ma fille avec vous, en France ? Elle a 12 ans. Dites-moi si connaissez quelqu'un qui accepterait de l'accueillir … ? "


Le niveau admissible pour les populations est de 1 millisievert par an. Il est de 20 millisieverts pour les travailleurs du nucléaire. C'est également le seuil fixé par les autorités japonaises pour procéder à l'évacuation des populations. A titre comparatif, la radioactivité moyenne d'une ville comme Paris est de 0,10 millisievert.