Au Maghreb et au Moyen Orient, de quoi la gauche est-elle le nom ?

Le Parti-Front de libération du peuple révolutionnaire (DHKP-C), un mouvement de gauche marxiste-léniniste, a revendiqué l'attentat contre l'ambassade américaine à Ankara le 1er février 2013. Photo AFP
Le Parti-Front de libération du peuple révolutionnaire (DHKP-C), un mouvement de gauche marxiste-léniniste, a revendiqué l'attentat contre l'ambassade américaine à Ankara le 1er février 2013. Photo AFP

Le mardi 19 février 2013, la police turque menait une série d’interpellations contre les membres d’un groupe de gauche radicale soupçonné d’avoir attaqué l’ambassade américaine à Ankara. La gauche turque dénonce l’alliance entre les islamistes au pouvoir et Washington. Après les printemps arabes, face aux régimes islamistes qui ont été portés au pouvoir, les mouvements de gauche réagissent comme en Turquie. Cela ne veut pas dire qu’ils se retrouvent sur toutes les questions. Malgré des objectifs communs, plusieurs questions et défis les divisent. Principal sujet de désaccord : la Syrie. C’est l’analyse de Lamis Andoni, journaliste et politologue jordano-palestinienne.

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L’attentat de février 2013, contre l'ambassade américaine à Ankara, veut-il dire que les Turcs d'extrême gauche essaient de remonter sur la scène politique face à l'ascension des islamistes en Turquie et au Moyen Orient ?

Pas sûr que ce soit le but principal. Les groupes turcs de gauche n'ont jamais cessé leurs activités contre les intérêts des États-Unis, même s'il y avait des moments de calme temporaire. L'anti-américanisme est enraciné dans l'idéologie de la gauche turque en général. Ils ont toujours protesté contre la présence des bases militaires américaines en Turquie et la collaboration entre Ankara et Washington bien avant la prise de pouvoir par les islamistes.
Le gouvernement islamiste à Ankara n'a pas révoqué les accords militaires avec l'Otan et les Etats-Unis. Son approche différente de la question kurde n'a pas été suffisante pour enrayer les revendications séparatistes. Il n'a pas libéré (le leader kurde) Abdullah Öcalan, qui a été arrêté avec l'aide de la CIA et Israël (même si des négociations sont en cours, ndlr). Tout cela ne satisfait pas les Turcs de gauche.
Le DHKP-C est un groupe minuscule au sein de la gauche turque. Cette dernière, comme la plupart des mouvements de gauche dans la région, a renoncé à la violence ces dernières années.

Quel est le message au gouvernement turc derrière cet attentat ?

La gauche turque est inquiète de la possibilité d’une participation turque à une intervention militaire en Syrie qui serait orchestrée par les États-Unis. L’avis des différents partis de gauche sur le conflit en Syrie n’est pas très clair. Mais ils sont tous d’accord : une participation turque dans le cadre d’un agenda américain est refusée. Cependant, la plupart de ces mouvements de gauche ne semblent pas d’accord avec le fait d’avoir ciblé l’ambassade américaine.

Comment les courants de gauche et les marxistes dans le monde arabe reçoivent-ils les actions du DHKP-C turc ?

Il n’y a pas eu de réactions publiques de la part de la gauche et des marxistes arabes. Cependant, les uns et les autres ont récemment exprimé de fortes critiques contre le gouvernement turc et son rôle dans la région. Au départ, il y en a qui pensaient que  Recep Tayyip Erdoğan (le Premier ministre turc) allait mettre de la distance entre la Turquie des États-Unis. Mais maintenant, ils estiment qu’Ankara se rapproche de Washington dans une perspective anti-iranienne. Aucun parti de gauche n’a ouvertement soutenu l’attentat, mais ils pouvaient le comprendre.

La gauche se mobilise en Égypte contre le pouvoir islamiste. En Tunisie, le mouvement de gauche prend de l’ampleur après l’assassinat de l'opposant Chokri Belaïd. On a récemment parlé d’une alliance entre la gauche jordanienne et le palais royal. Ces mouvements de gauche essaient-ils de réinvestir la scène politique face à la popularité des islamistes ?

Oui, mais pas de manière coordonnée. L’Égypte et la Tunisie apparaissent comme deux modèles importants pour créer une dynamique de gauche face aux islamistes.  Il faut attendre de voir comment les choses se déroulent dans ces deux pays.
L’un des problèmes est que la gauche égyptienne – symbolisée parHamdine Sabahi, le chef du Courant populaire égyptien mais regroupant d’autres partis – s’est alliée avec des libéraux pro-occidentaux. Il n’est donc pas certain que la gauche puisse jouer un rôle majeur au sein de l’opposition égyptienne. Malgré cela, les arabes de gauche regardent le courant de Sabahi comme un modèle à suivre.
En Tunisie, l’assassinat de Belaïd a unifié la gauche, au moins pour l’instant. Il est devenu un symbole, et les Tunisiens de gauche tentent de profiter de ce moment pour contrer les islamistes.
Pour les Jordaniens, ce n’est qu’une partie de la gauche - ultranationaliste radicale - qui s’est alliée au régime au moment des élections législatives du mois dernier. La gauche jordanienne en général se trouve frustrée car elle a préféré laisser au régime la chance de mettre en place de véritables réformes politiques. Mais ce dernier n’a pas saisi l’occasion.

Le courant de gauche arriverait-il à regagner la popularité qui était la siennes dans les années 1950 – 1970 ?

Elle a une chance. Mais elle doit aussi faire face à des défis.

Lesquels ?

La division entre ces mouvements sur le conflit syrien apparaît le principal défi. Certains membres de la gauche soutiennent (le président syrien Bachar) El Assad, alors que la plupart d’entre eux sont contre le régime syrien. Pourtant, ils craignent une prise de pouvoir par les islamistes, soutenus par le Qatar et l’Arabie Saoudite. Ils sont aussi inquiets d’une possible intervention américaine. Cette division traverse tous les mouvements de gauche arabe. S’y ajoute, au Liban, le soutien de Bachar El Assad au Hezbollah : quel sera l’avenir de ce mouvement de résistance si El Assad tombe ?
La force de l’islamisme les interpelle aussi, et pas seulement les Frères musulmans, mais la montée des sentiments religieux parmi les populations.
Autres questions avec des réponses diverses : comment faire des réformes ? Graduellement ou d’une manière révolutionnaire radicale ? Faut-il adopter un agenda entièrement socialiste pour  l’économie ? Comment trouver un soutien international fort, puisque l’Union soviétique n’est plus là ? Comment faire face aux répressions politiques ?

Enfin, idéologiquement, peut-on parler d’une même gauche partout dans le Moyen Orient et l’Afrique du Nord aujourd’hui ?

Aujourd’hui la définition de la gauche est plus flexible. Ce n’est pas forcément mauvais mais il y a un besoin de revoir les dogmes du passé. Le courant égyptien de Hamdine Sabahi pourrait émerger pour unifier cette gauche et en catalyser les forces. Il y en a aussi qui étudient l’expérience de l’Amérique latine (où la plupart des pays sont aujourd’hui gouvernés par la gauche, ndlr) afin de s’en inspirer.

A propos de Lamis Andoni

Journaliste jordano-palestinienne spécialisée sur les questions du Moyen Orient, en particulier le conflit israélo-palestinien. Entre les années 1980 et 1990, Lamis Andoni suit les mouvement de résistance de gauche palestinienne. Elle couvre également l'opposition jordanienne à l'époque de la loi martiale dans le royaume hachémite (interdiction des partis politiques, seuls les islamistes étaient visibles) jusqu'en 1989.
Pendant les années 2000, elle enseigne le journalisme à l'Université de Berkley en Californie, aux Etats-Unis. Ensuite elle devient éditrice et politologue à AL Jazeera English.
Lamis Andoni est aujourd'hui éditorialiste au quotidien arabophone Al Arab Al Yawm en Jordanie.

L'âge d'or de la gauche arabe

Par Sylvie Braibant
La gauche a connu un âge d’or dans certains pays arabes, principalement au Proche Orient, dans la deuxième moitié du XXème siècle, portée par les effets de la Seconde guerre mondiale et par l’émergence des nationalismes. Le mouvement communiste égyptien (MELN) naissant pouvait organiser dans les années 40, des manifestations aussi importantes que les nationalistes du WAFD. Et nombre des officiers libres, menés par Gamal Abdel Nasser, qui prirent le pouvoir en 1952, étaient imprégnés des idées communistes. Lors du de partage de la Palestine en 1949, les partis communistes égyptiens, palestiniens et libanais se prononcèrent en sa faveur, à la suite de l’Urss.

Dans leur sillage, un mouvement syndicaliste fort s’implanta, en particulier dans les industries textiles égyptiennes. Le déclin de ces mouvements communistes précéda la chute de l’Union soviétique. En Irak, en Syrie, en Égypte, au Soudan, les régimes laïcs qui leur avaient été un temps favorable, se mirent à les réprimer férocement, tout autant qu’ils emprisonnaient les militants islamistes. Mais ces derniers surent s’implanter dans les populations à travers un travail social patient, loin des villes, les gouvernements ayant abandonné leurs fonctions protectrices. Les partis de gauche apparurent de plus en plus comme des organisations urbaines, intellectuelles et élitistes.