Au Maghreb, les dé-jeûneurs ont faim de démocratie

Algérie, Maroc, Tunisie... Dans l'ensemble du Maghreb, toujours plus d'opposants à l'islamisation affichent le droit de ne pas jeûner pendant le ramadan. Perçue comme une provocation par les conservateurs, cette volonté affichée de vivre la religion autrement révèle l'intolérance croissante des sociétés et des dirigeants politiques.

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Samedi 3 août à Tizi Ouzou. Boissons, cigarettes, bières à la main, des centaines d'Algériens affichent en public, en plein jour et en plein ramadan, leur choix de vie. Ils refusent ostensiblement de céder aux pressions du pouvoir et des religieux. Dix jours plus tôt, ces pressions ont atteint un point culminant avec l'arrestation de deux non-jeuneurs surpris lors d'un déjeuner privé. "La police est entrée illégalement, proteste Ibitassame Lachgar, fondatrice du Mali (Mouvement alternatif pour les Libertés individuelles). C'est l'inquisition religieuse qui est en marche." Créé dès 2009 au Maroc, le Mali réclame l'abrogation de la loi 222 qui prévoit une peine de six mois de prison et de lourdes amendes pour quiconque rompt ostensiblement le jeûne et organise chaque année des pique-nique de dé-jeûneurs. Au début du ramadan en Tunisie, les "fattaras" diffusaient la liste des cafés et restaurants restés ouverts pendant la période de jeûne et publiaient des photos sur les réseaux sociaux, s'attirant les foudres des conservateurs religieux.

De la liberté à l'intolérance


Cette intolérance et ces répressions, les musulmans du Mali ou du Sénégal, par exemple, ne les connaissent pas. Voici trente ans de cela, les Maghrébins, eux aussi, vivaient et pratiquaient leur religion en toute liberté. Dans les années 1970, nombreux étaient les cafés et les restaurants qui restaient ouverts pendant le ramadan, y compris dans les lieux non touristiques, et beaucoup servaient aussi du vin. Avec la montée de l'islamisme, ils ont peu à peu disparu. "Houari Boumédienne (président jusqu'en 1978, ndlr) était autoritaire, certes, mais d'une grande intégrité, se souvient Paul Balta, ancien correspondant de presse à Alger. Après lui, la corruption galopante a creusé le fossé entre riches et pauvres, et les islamistes se sont engouffrés dans la brèche en venant en aide à la population."

Tarek Ben Hiba, militant et écrivain tunisien souligne le pouvoir des médias : "A partir des années 1990, les Maghrébins ont subi l'influence des chaînes satellitaires wahabites qui ont contribué à la propagation d'un islam intolérant et rétrograde." Et puis ces dernières années, les printemps arabes ont désinhibé les partisans d'un islam radical, aiguisant les rigidités des gouvernements et de la société.

Le non-respect du jeûne : provocation ou réaction ?

"Il n'existe aucune provocation, assure Ibitassame Lachgar. Faire le ramadan est un choix personnel, et en aucun cas la foi ne peut être ébranlée si elle est sincère." "Ouvrir le débat", tel était l'objectif du premier pique-nique organisé au Maroc en 2009 en plein ramadan :



Pour Paul Balta, les deux perceptions existent : "Les musulmans y voient une provocation, tandis que ceux qui ont une sensibilité plus laïque veulent dire que les droits de l'Homme doivent être respectés partout." Le fait est que, en Algérie, la maladie de Bouteflika a cristallisé les frustrations face à la désinformation et à l'immobilisme du monde politique. "L'espoir que les choses changent et la volonté d'indépendance personnelle, se cristallisent sur le ramadan, qui reste tout un symbole," explique Paul Balta.

Partout au Maghreb, les non-jeûneurs ne sont pas que des musulmans qui boudent le ramadan et leur mouvement s'inscrit dans une opposition plus large. "En filigrane des revendications religieuses, dit Tarek Ben Hiba, il y a le ras-le-bol des gens face à l'incapacité du pouvoir à développer leur pays. Il y a la peur du lendemain." Une opposition qui, sur la place Bardo de Tunis, rallie aussi des religieux. "La vraie bataille n'est pas entre croyants et 'malcroyants', mais entre démocrates et non-démocrates.

"Laissez-nous tranquilles !", tel est le signal envoyé par les manifestants. "Le respect que l'on doit aux jeûneurs ne doit pas se transformer en chasse aux sorcières, s'exclame Tarek. Personne n'empêche les  musulmans de pratiquer leur foi. L'intolérance est unilatérale. Les salafistes font ce qu'ils veulent, mais ce sont eux qui m'imposent leur manière de s'habiller, de manger, de nager... Et c'est intolérable, s'indigne Tarek Ben Hiba. C'est pourquoi les printemps arabes ne sont pas finis."


Les moyens de répression


En Algérie, la Constitution stipule la liberté de culte, mais l’article 144 bis 2 du code pénal punit de trois à cinq ans de prison "quiconque offense le prophète (…) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam (...)"

Au Maroc, l’article 222 du code pénal - un article colonial instauré par le marechal Lyautey - punit d’un à six mois d’emprisonnement "quiconque notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public (…), sans motif admis par cette religion (…)

La Tunisie ne punit pas le fait de ne pas jeûner, même si menaces et pressions existent.