Austérité en Grèce : la chute, au quotidien

Michel Sivignon "traîne ses bottes en Grèce depuis cinquante ans". Le temps d'explorer le pays comme géographe, de s'installer dans un petit village à 300 kilomètres au nord d'Athènes, et de voir dégringoler la qualité de vie de ses voisins et amis. Alors que la Troïka vient de débloquer une nouvelle tranche d'aide de huit milliards d'euros, témoignage d'un baroudeur du quotidien.

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Selon vous, quel est le sentiment qui prévaut en ce moment dans le pays ?

Je pense  qu'il y a deux perceptions complètement différentes. L'une qui se situe au niveau de la macroéconomie, c'est-à-dire la dette grecque, les conditions mises par la Troïka, cette espèce de calendrier à épisodes, dont le dernier est celui de la nouvelle attribution de crédits à la Grèce. 

Les gens, en tant que citoyens, ont l'impression que tout ça échappe en très grande partie à leur pouvoir, à leur volonté, et en tout cas que les remèdes qui sont censés être proposés par les instances internationales sont sans aucun effet... puisque ça se traduit essentiellement chez eux par une diminution considérable de leurs revenus, soit par la diminution des salaires, soit par celle des pensions de retraite. Le résultat est le même à peu près pour tout le monde, bien entendu compte tenu des différences entre les conditions sociales. 

C'est le sentiment que ça leur est imposé de l'extérieur, avec l'assentiment d'une partie de la classe politique, singulièrement des deux grands partis politiques, la Nouvelle démocratie (ndlr : parti conservateur) d'Antonis Samaras et le Pasok (ndlr : parti socialiste). D'autre part, ils ont à faire face à des augmentations d'impôts qui, maintenant, commencent à être très importantes, et surtout imprévisibles. Les gens ont l'impression qu'ils apprennent au dernier moment que leurs impôts vont être augmentés de tant pour cent, que leur salaire va être diminué de tant pour cent. Ils ont l'impression qu'ils n'ont aucun pouvoir ni sur la fiscalité, ni d'autre part sur l'évolution des salaires.

Comment se traduit la crise économique dans le quotidien de votre village ?

Dans le village où je suis, il y a deux pharmacies. Leurs rayons ont tendance à devenir vides. Et pourquoi ? Tout simplement parce que les pharmaciens ne sont plus remboursés lorsqu'ils délivrent devant une ordonnance médicale les médicaments qui y sont réclamés. L'équivalent de la Sécurité sociale qui devait naturellement rembourser le pharmacien, ne le fait plus depuis des mois. Le résultat, c'est qu'eux-mêmes ne paient plus leurs fournisseurs. Autrement dit, soit les entreprises grecques de fabrication de médicaments, soit celles qui en importent, ne sont plus payées non plus par les pharmacies. Elles arrêtent donc d'en fournir.

Autre exemple : les gens, à l'heure actuelle, doivent sur leur facture de l'électricité locale, qui s'appelle la DEI, payer des impôts. Des impôts qui sont purement communaux, comme l'enlèvement des ordures ménagères et qui sont proportionnels à la surface de la maison qu'ils possèdent. J'ai rencontré une dame qui m'a dit : "J'avais une petite maison, d'une pièce, en bordure de mer, eh bien j'ai arrêté mon abonnement à l'électricité. Parce que sur la facture de l'électricité il y a aussi des impôts, et ces impôts, je ne peux plus les payer." Autrement dit, des gens arrêtent leur facture d'électricité de manière à ne plus avoir à payer des impôts qui sont devenus insurmontables par rapport à un certain nombre de petits revenus.

Michel Sivignon
Michel Sivignon
Chaque nouvelle aide financière s'accompagne de suppressions d'emplois publics. Cette fois-ci, 4000 postes vont disparaitre, et 25000 autres agents seront mutés. La fonction publique grecque est-elle si pléthorique que cela ?

Je crois que, et c'est mon point de vue personnel, il y a des dysfonctionnement de l'Etat qui sont énormes. C'est-à-dire que pour arriver à se débrouiller dans l'écheveau de l'application des lois, c'est extrêmement difficile. Par exemple pour obtenir un permis de construire. C'est difficile depuis longtemps : on a multiplié les lois, on a multiplié les échappatoires à ces lois aussi. Et on a recruté, on a recruté, et encore recruté des gens dans la fonction publique ou dans des systèmes parapublics, d'une manière qui est certainement excessive. 

Si encore cette fonction publique était efficace... Mais les Grecs ont la démonstration que ce n'est pas le cas. Je voudrais quand même dire une chose, cet exemple : le gouvernement Samaras lui-même, même s'il n'a pas recruté parce que la Troïka le regarde en permanence, a multiplié de la même façon que les gouvernements précédents les contrats à durée limitée qui se font dans des entreprises publiques ou parapubliques. Le système le plus caractéristique de ça, c'était le système dit "4-2-1" : la répartition convenue entre les trois partis qui ont constitué pendant un an le gouvernement Samaras, dans le cadre du recrutement non pas, bien entendu, de fonctionnaires, mais avec des systèmes de contrats. On avait ainsi quatre postes pour la Nouvelle démocratie, deux postes pour le Pasok, et un poste pour la Gauche démocratique. Toute cette mathématique gouvernait le recrutement dans des conseils d'administration, et cetera, et tout ça au cours de la dernière année. C'est l'exemple même de ce qu'on appelle le clientélisme. Oui, je crois qu'il y a une pléthore de fonctionnaires, mais surtout de fonctionnaires qui n'ont pas leur raison d'être et qui se révèlent inefficaces.

Traductions politiques

Pour Michel Sivignon, le ressenti qu'ont les Grecs par rapport à la crise se traduit de deux manières différentes sur le plan politique : 

"D'une part, il y a ceux qui disent qu'il n'y a pas de crise grecque, qu'il n'y a qu'une crise du capitalisme international néolibéral. Pour eux, la Grèce est simplement le lieu choisi par ce capitalisme pour appliquer les recettes qu'il va appliquer dans d'autres pays, et qu'il a d'ailleurs déjà commencé à appliquer dans d'autres pays du monde méditerranéen : Portugal, Espagne, Italie, etc. Cette attitude conduit à ne pas tenir compte de ce qui se passe en Grèce. A la limite, ceux qui font allusion à la Grèce sont en quelque sorte des gens qui vous détournent, ou détournent votre attention de ce qui est l'essentiel, encore une fois dû à des facteurs extérieurs sur lesquels nous ne pouvons rien, sauf à l'échelle mondiale.

A cette vision s'en oppose une autre, qui est de dire qu'au fond, si on regarde l'augmentation des revenus, l'amélioration de conditions de vie qu'on a connue depuis une trentaine d'années, a été extrêmement rapide. Elle est due à des subventions qui nous sont venues de l'extérieur, au recours excessif au crédit, et donc nous sommes fautifs. Par conséquent, il nous faut agir là où nous le pouvons sur des erreurs que nous avons nous-mêmes commises. Sans pour autant nier qu'il y ait aussi des facteurs extérieurs. Il y a au moins dans cette seconde manière de voir, des questions sur les responsabilités.

Ces deux visions s'opposent totalement. A l'heure actuelle, il est sûr que l'absence de perspectives, d'améliorations visibles, joue en faveur des extrêmes, que ce soit du côté de la gauche ou de la droite. A gauche, il s'agit assez peu du parti communiste traditionnel, mais plutôt de la gauche radicale de Syriza, qui dit "prenez votre destin en main, n'obéissez plus, n'allons pas battre notre coulpe mais voir ce que nous pouvons faire." Du côté de la droite on a évidemment la montée d'Aube dorée, qui a des relents de néonazisme évidents, de la violence dans les manifestations, de la violence vis-à-vis des travailleurs étrangers, et qui s'implante dans les campagnes. Elle n'est absolument pas limitée aux grandes villes, très loin de là et, exactement comme le Front national en France, on a des zones rurales où on vote à une proportion très importante pour cette Aube dorée parce que les autres partis ont fait en somme la démonstration de leur impuissance."
Le Premier ministre grec Antonis Samaras -cc-
Le Premier ministre grec Antonis Samaras -cc-

Subsides financiers

Selon le mouvement altermondialiste Attac, tous les sous des plans d'aides ne vont pas aux citoyens grecs. La branche autrichienne de l'organisation a pisté les subsides européens. Parmi eux, 77% reviennent à la Finance. Sur les 207 milliards d'euros versés par l'UE et le FMI au pays depuis mars 2010, seuls 44 milliards auraient atterri dans les caisses de l'Etat. Pour le reste, Attac dénombre 58 milliards ayant servi à recapitaliser les banques hellènes, et 101 milliards perçus par les créanciers de la Grèce. "Rien d'étonnant" donc, pour le journaliste Hervé Nathan, de l'hebdomadaire français Marianne classé à gauche, "qu'ainsi 'aidée', la Grèce se retrouve pour la sixième année en récession après avoir perdu 25% de sa richesse." L'aide débloquée lundi permettra d'ailleurs de rembourser 6,6 milliards d'euros d'ici à la mi-août.